John Lennon n’a jamais sacralisé ses chansons. Dans de nombreuses interviews, il critique sévèrement certains morceaux qu’il juge mal écrits, mal enregistrés ou moralement discutables. It’s Only Love, Run for Your Life, Good Morning Good Morning ou encore Lucy in the Sky with Diamonds font partie de ce panthéon à l’envers. Un regard lucide et sans concession sur son œuvre, révélateur de sa quête de vérité artistique.
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Le paradoxe de l’auteur insatisfait
Il est une vérité rarement dite : les artistes qui nous bouleversent le plus sont souvent ceux qui doutent d’eux-mêmes. John Lennon, pourtant co-auteur d’un des catalogues les plus prestigieux de la musique du XXe siècle, ne faisait pas exception. Son rapport à ses propres chansons était volcanique, fluctuant, voire violent. Il pouvait aduler une œuvre le lundi et la rejeter le vendredi. Mais au-delà de ces mouvements d’humeur, il y avait une constance : Lennon se méfiait de la facilité, du clinquant, de l’auto-caricature.
À l’instar de Across the Universe, déjà évoquée, plusieurs autres morceaux qu’il avait écrits ou cosignés avec McCartney suscitaient chez lui un malaise rétrospectif. Loin de la vanité, ses jugements sévères sont autant de tentatives de lucidité sur les limites de son travail, sur les occasions manquées, et sur le glissement du groupe vers une forme d’esthétisation qu’il rejetait.
Voici une traversée de ces chansons que Lennon qualifiait lui-même de « médiocres », « mal faites » ou simplement « mauvaises », avec, à chaque fois, ses raisons.
It’s Only Love : une chanson « idiote »
Sortie sur l’album Help! en 1965, It’s Only Love est une chanson signée Lennon/McCartney mais écrite quasi exclusivement par John. Dans les années 70, il ne cache pas son embarras :
« Je déteste cette chanson. C’est la pire que j’aie écrite. Les paroles sont idiotes. C’est vraiment de la camelote. »
Et pourtant, le morceau n’est pas sans charme : accords limpides, voix douce, ballade sentimentale typique de la période 1965. Mais pour Lennon, ce genre de titre représentait le sommet de la banalité pop, une écriture automatique qu’il ne supportait plus de revendiquer.
Run for Your Life : l’aveu d’un regret moral
Dernier titre de l’album Rubber Soul, Run for Your Life est une chanson jalouse, sombre, presque menaçante. La ligne « I’d rather see you dead little girl than to be with another man » est empruntée à Elvis Presley (Baby, Let’s Play House) — mais dans la bouche de Lennon, elle résonne de façon bien plus inquiétante.
Dans ses souvenirs, il juge sévèrement l’intention même du morceau :
« C’est moi qui l’ai écrite, et je n’en suis pas fier. Je n’aime pas ce genre d’attitude macho. C’était un peu un ‘filler’ – une chanson de remplissage. »
Ici, le problème n’est pas technique, mais éthique : Lennon s’en veut d’avoir véhiculé une violence verbale à l’égard des femmes, qui allait à l’encontre de l’évolution personnelle qu’il connaîtra plus tard aux côtés de Yoko Ono.
Good Morning Good Morning : le vacarme inutile
Sur Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, Good Morning Good Morning est une chanson à l’énergie brute, construite sur des rythmes saccadés et des bruitages animaliers. Lennon l’a écrite alors qu’il se sentait enlisé dans une routine domestique à Weybridge.
« C’était le cri d’un homme qui s’ennuie. Je me sentais englué dans la vie. »
Plus tard, il reconnaît que le résultat ne le satisfait pas. Il trouve la chanson trop chaotique, mal produite, bâclée. Malgré les efforts de McCartney à la guitare solo et les overdubs complexes, Lennon sent que le fond et la forme ne s’épousent pas.
Lucy in the Sky with Diamonds : la désillusion d’un classique
Malgré son statut iconique, Lucy in the Sky with Diamonds fait aussi partie des morceaux que Lennon attaque frontalement :
« J’ai réécouté Lucy hier soir. C’est abominable. Pas la chanson – elle est bonne – mais le morceau enregistré est horrible. »
C’est un point clé dans la pensée de Lennon : il distingue toujours la chanson comme œuvre mentale, de l’enregistrement comme acte collectif. Ce qui l’irrite, c’est quand la magie de l’écriture ne trouve pas sa traduction sonore à la hauteur.
Mean Mr. Mustard : le jet d’un carnet
Apparue sur Abbey Road en 1969, Mean Mr. Mustard est une miniature burlesque issue de la fameuse « longue suite » en face B. Lennon la composera au cours de son séjour en Inde, dans un style plus proche du collage surréaliste que d’une véritable écriture.
« Une de ces chansons que j’ai écrites pour le plaisir, sans y penser. Je n’en suis pas très fier. C’est du remplissage. »
Ce désamour est à relativiser : dans le contexte de la suite musicale conçue par McCartney et George Martin, la chanson fonctionne comme une respiration grotesque et bienvenue. Mais Lennon n’aimait pas l’idée d’écrire « juste pour combler ».
Pourquoi tant de sévérité ?
À travers ces critiques, c’est un homme insatisfait de lui-même que l’on découvre. Lennon ne veut pas que l’on retienne uniquement ses « tubes » ou ses moments de grâce. Il veut aussi rappeler qu’il a produit des choses sans grande inspiration, des maladresses, voire des erreurs. Il refuse la canonisation, l’image du génie infaillible.
Cela témoigne aussi de sa conscience artistique aiguë. Là où d’autres se contenteraient de capitaliser sur leur gloire, Lennon passe sa production au tamis de la sincérité. Il cherche à comprendre pourquoi telle chanson n’a pas marché, pourquoi il n’a pas été à la hauteur, pourquoi le résultat est en-deçà de son intention.
Une œuvre imparfaite, donc humaine
C’est peut-être cela, en fin de compte, qui rend le catalogue de Lennon — et des Beatles — si profondément attachant. Ce n’est pas un monument glacé, mais une œuvre vivante, faite de sommets vertigineux et de vallées oubliables, de fulgurances et de compromis.
En déclarant qu’il était « psychologiquement détruit » pendant certaines prises, en qualifiant ses propres textes d’idiots, en accusant son partenaire de sabotage inconscient, John Lennon nous offre un portrait d’artiste brut, sans fard, sans pose.
Il nous rappelle que derrière l’icône, il y avait un homme. Un homme exigeant, complexe, tourmenté — et c’est peut-être cela, plus que ses chansons elles-mêmes, qui continue à nous fasciner.
