Le single qui propulse le groupe dans une nouvelle ère. Par Colin Fleming / Traduit par Mélanie Geffroy
Dans les annales des singles des Beatles, il y a « Please Please Me », une des chansons du premier album du groupe, « Let It Be », un morceau de leur dernier album et un tas de singles qui ont changé la donne, le plus important dentre eux étant rarement considéré comme lune des meilleurs oeuvres du groupe.
Et pourtant, « Paperback Writer » (« seulement une petite chanson blues » souligne son auteur en toute modestie) qui fut enregistrée il y a 50 ans, à la mi-avril 1966, et qui sortit dans les bacs en mai de la même année, est peut-être le single qui suggère le mieux la façon dont les Beatles étaient sur le point de changer radicalement les choses.
Lalbum Rubber Soul venait juste de sortir en décembre 1965 et dominait encore les classements des meilleurs albums au printemps. Cétait un album des Beatles comme aucun autre, un album pour lequel vous nétiez pas préparé, marquant clairement le début dune nouvelle ère. La seconde période des Beatles avait déjà commencée.
Personne navait pensé mélanger la musique folk au rhythm & blues, comme les Beatles venaient de le faire. Cet essai de deuxième mi-temps était sur le point de devenir plus intéressant.
Revolver serait lépanouissement complet de la prochaine étape du groupe. Mais avant cela, il y avait « Paperback Writer », le teaser impertinent dune chanson qui vous extirperait doucement du monde de Rubber Soul et qui vous conduirait dans une nouvelle galaxie.
Dès le début, il y a quelque chose de mystique dans « Paperback Writer », même si cest en substance une courte histoire rapide sur un écrivain en devenir. Paul McCartney commence à chanter avant que John Lennon et George Harrison ne le rejoignent pour un puissant contre-chant. La guitare déformée dHarrison joue alors un riff crasseux tandis que Ringo Starr frappe violemment sur sa grosse caisse, les cinq notes de basses rapides de McCartney donnant encore plus dénergie à ce début de chanson ; et nous voilà partis pour le couplet.
Une basse navait jamais sonné de cette façon et on peut imaginer le regard que McCartney et lingénieur du son Geoff Emerick ont dû échanger, comme sils venaient de libérer tout un champ des possibles pour linstrument.
« Avec « Paperback Writer », cétait la première fois quon entendait une basse faire ce son, remarque Emerick dans The Complete Beatles Recording Sessions de Mark Lewisohn. Pour commencer, Paul jouait sur une basse différente, une Rickenbacker. Puis on a augmenté le son en utilisant un haut-parleur en guise de micro ».
A ce moment-là, McCartney possédait un don sans égal à la basse. Lennon, qui ne faisait jamais de compliments, découvrit que McCartney « était lun des bassistes les plus novateurs de tous les temps ».
« « Paperback Writer » avait un son plus lourd que certain de leurs premiers ouvrages. Cétait également le résultat dun très bon travail vocal, a affirmé le producteur George Martin. « Je pense que cétait juste comme ça que ça fonctionnait, que le rythme était le plus important à ce moment-là ».
Le studio lui-même était un instrument essentiel pour le groupe, et cest lun des exemples les plus précoces des Beatles apprenant à en jouer, et à en jouer de main de maître. Il ne faut pas oublier lATOC (Automatic Transient Overload Control), une sorte de compresseur qui amplifie le volume et la lourdeur de la basse.
« Cétait une énorme boîte avec des lumières et ce qui ressemblait à un il de cyclope qui vous fixe, explique Tony Clark. Mais ce « monstre » permettait à « Paperback Writer » davoir un facteur basse élevé et de ne pas faire sauter les saphirs de ceux qui écoutaient la chanson. »
Les paroles sont tout aussi novatrices. Le premier couplet prend la forme dune lettre, le narrateur souhaitant vendre à la criée le manuscrit quil a mis des années à écrire. On considère presque toujours Lennon comme étant le blagueur et lauteur du groupe, mais McCartney est difficile à battre sur cette chanson. Lhistoire est tirée dun roman écrit par un homme qui sappelle Lear, un jeu de mot sur Shakespeare et le verbe espagnol « leer » (« lire » en français).
A cette époque,Shakespeare du groupe : il va au théâtre, au cinéma, il lit, il discute. Cétait un boulimique de culture.
Dans Many Years From Now de Barry Miles, McCartney déclare :
« Je suis arrivé à Weybridge et jai dit à John que javais lidée décrire à des éditeurs pour leur proposer lécriture de livres de poche, et jai dit « Je pense que ça devrait être écrit comme une lettre ». Jai pris un morceau de papier et jai dit que ça devrait être quelque chose comme « Madame, Monsieur, selon le cas » et jai continué à écrire comme une lettre, devant lui, faisant des rimes à loccasion ».
« Paperback Writer » sajuste entre lavant-gardiste et le populiste aussi facilement que nimporte quelle chanson des Beatles. La chanson laisse place à un peu de folie. Les groupes anglais de lépoque avaient un faible pour les churs intellos. Sur « Girl », les Beatles avaient chanté « tit tit tit » encore et encore. Les Who, incapables de soffrir des musiciens classiques, chantaient de façon répétée le mot « cello » (« violoncelle » en français) dans la chanson « A Quick One » quand on était censés en entendre un. Avec « Paperback Writer », McCartney faisait chanter « Frère Jacques » aux autres membres du groupe au troisième couplet.
Comparer cette mélodie enfantine à ce travail instrumental, et un récit de rêves dédition qui aurait pu prendre sa source dans une version plus joyeuse dun roman comme New Grub Street, crée un affrontement de mondes étranges et magnifiques.
Beaucoup de choses se passent ici, et pourtant, tout se mélange parfaitement. Avec « Paperback Writer », les Beatles semblaient presque attirer lauditeur en dehors de la galaxie. Ou du moins au-delà de tout ce qui représente son quotidien. Le moment était venu de lever la tête. Et ils ont même pensé à rédiger à votre attention linvitation sous forme de lettre.
Source : rollingstone













