EN BREF
On le surnommait « le cinquième Beatles ». George Martin, le producteur du quatuor britannique, est décédé à l’âge de 90 ans, a annoncé mercredi Ringo Starr, l’ancien batteur du groupe.
Fils de charpentier, né en 1926 dans le nord de Londres, George Martin a non seulement fait décoller les « Fab Four », mais il a également gardé une influence décisive sur toute leur carrière.
En 1995, Mark Hertsgaard consacrait une biographie musicales aux Beatles. Le journaliste américain avait écouté les 400 heures de bandes enregistrées par le groupe dans les studios d’Abbey Road tout au long de leur carrière. A partir de ces « brouillons » de musique, il nous racontait la fascinante aventure créatrice collective d’un groupe qui allait faire chanter la planète. « L’Obs » avait lu « L’Art des Beatles ».
La chanson la plus célèbre des Beatles a failli s’appeler « Scrambled Eggs » (oeufs brouillés). Paul McCartney se lève un matin avec un air en tête. Il se met au piano et compose d’un seul trait le couplet et le refrain de sa chanson, tout en avalant son petit déjeuner. Il n’a pas de paroles à l’esprit: avisant le plateau qu’on a posé sur son guéridon, il appelle la mélodie « Scrambled Eggs ».
Mais quand il la joue sur un tempo primesautier à Lennon, celui-ci secoue la tête et lui conseille plutôt d’en faire une ballade nostalgique. « Tu devrais l’appeler « Yesterday ». « Hier », ajoute-t-il, tu ne pourras jamais trouver un titre plus nostalgique ! » Quand George Martin, le producteur des Beatles, entend la chanson, il décide de la soutenir par un quatuor à cordes, dont il écrit la partition. McCartney chante et joue seul avec les violonistes. Mais la chanson est signée « Lennon-McCartney », comme toutes les autres.
L’anecdote pourrait résumer la biographie musicale que Mark Hertsgaard consacre au quatuor adulé. Hertsgaard n’est pas un « beatlemaniaque », capable de dater à un jour près les débuts des quatre rockers à la Cavern. C’est un journaliste d’investigation, doublé d’un bon connaisseur de la musique rock, qu’il joue en amateur. Ce qui l’a intéressé, c’est le travail du groupe. « Work in progress », comme on dit. Comment ces quatre prolos sans vraie culture musicale (ils ne savaient pas lire la musique) sont-ils devenus les compositeurs de mélodies populaires les plus talentueux et les plus prolifiques depuis Cole Porter ? Armé de cette simple question, Hertsgaard déroule toute la vie des quatre « teddy boys » de Liverpool comme un »LP » bien produit.
Bien sûr, on n’échappe pas aux travers du biographe fasciné: ribambelle d’adjectifs admiratifs, comparaisons risquées avec Mozart, Beethoven et quelques autres, hypothèse sulpicienne selon laquelle McCartney a parfois été inspiré directement par le ciel… Mais le livre bénéficie d’un grand atout: Hertsgaard a eu accès aux quelque 400 heures de bandes enregistrées dans les studios d’Abbey Road tout au long de la carrière du groupe. Explorées méthodiquement avant lui par Mark Lewisohn (1), elles sont cette fois le support d’une explication convaincante des méthodes de travail du plus grand groupe de l’histoire du rock.
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Notre investigateur raconte ainsi la saga du mi majeur le plus célèbre de l’histoire du rock, aussi célèbre, dans un autre ordre, que le mi bémol déroulé par Richard Wagner dans le long crescendo qui prélude à « l’Or du Rhin ». John Lennon avait lu dans un journal que l’héritier de la fortune Guinness, un jeune homme que les Beatles connaissaient, s’était tué dans un accident de voiture. A la page suivante il était question de 4.000 crevasses qui gênaient la circulation dans les rues de Blackburn, une petite ville du Lancashire. Comme il arrivait souvent, le collage des deux informations, incongru et mélancolique, inspira son texte à Lennon.
Au-delà de la pop music
A cette époque, les Beatles étaient passés de l’alcool à la drogue. Le haschisch, la marijuana et le LSD étaient leurs principales sources d’inspiration. Leurs chansons ressemblaient à des hallucinations molles, à des rêves éveillés. Une mélopée simple comme un hymne, une harmonie un peu dissonante et un couplet haletant ajouté par McCartney : « A Day in the Life » venait de naître.
Dans ses 137 mesures initiales sur un seul accord de mi bémol, le vieux Wagner figurait le cours du Rhin, inexorable et terrible, comme le cours du drame qui conduirait à la déchéance des dieux. Les jeunes Lennon et McCartney n’avaient pas ces ambitions. Leur domaine d’élection, c’était la vie quotidienne de l’Angleterre des années 60. Ils se moquaient toujours des critiques qui trouvaient dans leur production des significations profondes qu’ils n’avaient jamais songé à y mettre. Mais, cette fois, il planait sur « A Day in the Life » une sorte de menace, une atmosphère sinistre, pareille à celle qui flotte sur les pages de faits divers. Nous étions au-delà de la pop music. Sous une forme allusive, « Un jour dans la vie » ne parlait que de la mort.
McCartney ne connaissait pas Wagner. Il eut pourtant la même idée que lui : un crescendo dramatique qui résumerait tout le propos de la composition. L’idée une fois énoncée, George Martin convoqua un orchestre classique au complet, auquel il adjoignit un quatuor de jazz. « Vous partez du plus grave, leur dit-il, puis vous montez lentement, mesure par mesure, et vous finissez dans les aigus, en mi majeur. » Muni de ce viatique, l’orchestre improvisa une montée chromatique, chaque musicien regardant l’autre pour gravir les échelons de la gamme jusqu’au plus aigu. « Il faut terminer sur une apocalypse », avait dit Lennon. Tout cela avait l’air d’une plaisanterie. Mais quand le silence se fit dans le studio, tous ceux qui étaient là éclatèrent en applaudissements.
C’est bien sûr leur incroyable facilité qui frappe avant tout. Nombre des chansons les plus connues ont été composées à la va-vite, dans un bus entre deux concerts, ou bien dans une chambre d’hôtel jonchée de bouteilles et de cendriers, au milieu de la frénésie déclenchée par l’incroyable succès du groupe. Le hasard avait fait naître à Liverpool, à deux rues de distance, les deux mélodistes les plus talentueux de leur époque. Dans une compétition permanente, Lennon et McCartney nourrissaient sans cesse le groupe de thèmes nouveaux. L’un apportait une composition, l’autre l’écoutait, la corrigeait, lui ajoutait un couplet ou une introduction, travaillait les paroles dans une longue séance de rigolade. Trois semaines plus tard, la chanson occupait les premières places des hit-parades dans 30 pays différents.
Comme les Stones, les Beatles auraient pu se contenter de gérer interminablement leur propre légende, sûrs qu’ils étaient de pouvoir alimenter pour la vie leur public avec descatchy melodies, des mélodies faciles à retenir (qui sont les plus difficiles à faire, tous les compositeurs le savent…). Mais nous étions dans les années 60 et le talent se doublait d’exigence. Dès 1965, porté par l’ambiance de novation de ces années-là, le groupe fait évoluer son style, prenant à chaque disque son public à contre-pied.
Le gentleman arrangeur
Sous la houlette de George Martin, gentleman arrangeur à la solide formation classique, les Beatles expérimentent en studio toutes les inventions sonores possibles et imaginables. Sitar, clavecin, harmonium, orchestre à cordes, trompette vivaldienne, harpe, enclume, cris d’animaux, bandes enregistrées à l’envers, tuba, chaînes agitées dans l’eau d’une baignoire, grosse caisse assourdie et clapotis amplifiés, tout y passe. George Martin disait :
« Nous avons fini par inclure dans les enregistrements tout ce qui pouvait faire du bruit sur terre. »
L’explosion pop était, dans l’ordre musical, une insurrection démocratique. A l’exemple des Beatles, tout prolétaire doté d’une voix honorable et d’un sens du rythme pouvait rêver du hit-parade. Tout guitariste avait un disque d’or dans sa giberne. La prodigieuse ascension des Beatles ? jamais on n’avait gagné autant d’argent en si peu de temps en faisant de la musique ? ouvrait à la classe ouvrière une chance de fortune qu’elle ne trouvait jusque-là que dans le sport.
Cet esprit égalitaire se retrouvait dans les méthodes de travail du groupe. Beaucoup de fans pensent que les deux compositeurs travaillaient séparément. L’écoute des bandes d’Abbey Road montre qu’il n’en était rien. Les chansons des Beatles sont, avant tout, des créations collectives. Le tribunal des trois autres oblige chacun d’entre eux à donner le meilleur de lui-même.
Ringo Starr, Paul McCartney, George Harrison et George Martin, le 11 novembre 1995. (AP/SIPA)
Quand Lennon propose « Strawberry Fields », son meilleur titre, McCartney est vexé. Il court chez lui et revient avec « Penny Lane ». Quand McCartney fait « Michelle », dont les paroles sont extraites d’un manuel de français facile, Lennon lui souffle le refrain, puis compose immédiatement « Girl », autre ballade romantique, à laquelle McCartney ajoute un soupir appuyé de fumeur de joint. Harrison est un guitariste passable et un compositeur un peu court. Pourtant, à force d’émulation, il finit par proposer « Here Comes the Sun », puis « Something », deux des principaux standards du groupe. Hertsgaard cite McCartney :
« Je suis capable de m’asseoir un après-midi au piano et de revenir avec 15 chansons, dont deux feront un tube. Le problème, c’est que je ne saurai pas lesquelles. »
Avec Lennon en face de lui, Harrison en embuscade et George Martin devant la console d’enregistrement, McCartney savait.
Quand cet équilibre se rompt, en 1969, la magie cesse d’opérer, instantanément. Il n’y a plus de jury capable de condamner une chanson parce qu’elle n’est pas digne des Beatles. Chacun veut se lancer dans une carrière en solo. L’ego créatif des quatre impose la rupture.
Lennon veut revenir aux sources du rock et boude le magistère des trois autres. Il veut aussi politiser beaucoup plus l’action du groupe. McCartney se sent trop fort pour accepter les habituels compromis, Harrison veut imposer un quota de chansons égal à celui des deux autres (il en a traditionnellement deux sur douze). Quant à Ringo, sûr de sa popularité, il se voit déjà chanteur de charme. La tête trop enflée, aucun d’eux n’arrivera à égaler les Beatles. On croit toujours que le génie est solitaire. Erreur : quand ils quittent la morale égalitaire des sixties, les Beatles tuent leur art, préfigurant peut-être ce que sera la régression individualiste des années 80. Méditons…
Source : nouvelobs













