Quelquun ma dit, peut-être Dieu, que je devais me rendre à Hambourg pour jouer de la musique authentique, vivante, faire entendre des guitares, de la basse et de la batterie, car les Allemands ne connaissaient pas le rock. Après onze années sous la coupe dHitler, ils avaient pris du retard au niveau du développement musical, la créativité avait été bridée sous les nazis. Avec le recul, je me dis que quelquun devait faire satteler à cette tâche, réveiller les gens et communiquer avec la jeunesse pour leur dire que étions sommes tous du même bord. Javais 20 ans, et le public de jeunes qui nous écoutait nous ressemblait, et en avait ras le bol du passé, de la guerre. Notre message cétait: écoutez du rocknroll, dansez, célébrons la vie ! Jétais parti pour deux mois et je suis toujours là. Certains de mes amis, comme Vince Taylor, avait choisi Paris, ça aurait pu être ma destination. Hambourg nétait pas sexe, drogue et rocknroll. Cétait juste rocknroll, rocknroll, rocknroll. Les rares drogues qui étaient disponibles, cétaient juste des pillules pour vous maintenir évéillé, parce que nous jouions tous les soirs, pendant de longues heures, cétait inhumain. Le week-end, on pouvait aller jusquà jouer dix heures dans la soirée. La grande chance dêtre à Hambourg, ce nétait pas tant le sexe, la drogue et le rocknroll, que lopportunité de jouer aussi longtemps quon le souhaitait, jouer de la musique follement, en faisant des erreurs, oubliant les paroles, de répéter sur scène. Cétait le seul endroit au monde où il était possible de jouer toute la nuit, chaque soir de la semaine, ce qui était impossible en Amérique, en Angleterre comme en France. Jétais un provincial, de Norfolk, une petite ville vraiment conservatrice. Le fossé nétait pas si grand entre Hambourg et Norfolk. Jen avais déjà vu assez dans ma jeune vie (prostitution, etc). Aujourdhui, Hambourg est considéré comme la ville du diable, de largent, du sexe. A lépoque, cétait dabord une vie de pêcheurs qui allaient dépenser leur argent en ville, dune certaine façon, cétait presque une ville romantique.
Les Beatles
Je suis arrivé en juin 1960, eux en août. On ne sétait pas rencontrés alors. Mais quelques mois plus tard, on sest rencontrés dans un club de strip-tease. Jallais bientôt jouer au Top Ten, je ne jouais dans ce club de strip-tease que pour passer le temps, gagner un peu dargent. Et ils sont pointés avec des bottes de cowboy, avec leur jeans enfoncés dedans, ce qui était vraiment un truc ridicule et stupide à faire. Avec leur veste en jean, ils ressemblaient à un croisement de James Dean, dElvis et de Marlon Brandon. Je me suis dit: ne mapprochez-pas, ne me regardez pas par pitié! Mais en même temps, jai tout de suite eu le sentiment que nous faisions partie de la même famille. Nous avions la même mentalité, partagieons le même amour, je dirais même plus, la même obsession pour cette musique (le rock). Ils me faisaient aussi un peu peur avec leur horrible accent de Liverpool (il imite: aww fucking aww fuck this, fuck that). Moi qui venais dune ville conservatrice
mais eux aussi étaient conservateurs dune certaine façon: ils avaient fréquenté de bonnes écoles où ils portaient luniforme, ils étaient sauvages bien sûr, mais pas tant que ça. Nous avions beaucoup de choses en commun. Et un jour, un mec du Top Ten ma demandé si je mimagineais jouer avec ces gars venus de Liverpool, car ils aimeraient jouer avec moi.
La question nétait pas dêtre le King, dêtre meilleur que les autres, mais dêtre reconnu en tant que tel, et de vivre de ma musique. Jétais un fanatique. Jai accepté la proposition, en demandant de me rappeler le nom de ce groupe qui voulait jouer avec moi. Beatles? Quel drôle de nom! Qui a eu cette idée saugrenue? John Lennon
Nous nous appelions auparavant les Jets, du nom de la bande dans West Side Story.
UN GROUPE DE RHYTHMNBLUES
Premier concert
Au Top Ten. Nous avons joué ensemble quatre à cinq mois, chaque soir, vivant sous le toit du club, sans lumière, sans eau, dans des lits de camp, cétait un peu comme dans la légion étrangère! Parfois, nous étions très imbibés de bière et nous devions dévaler les quatre étages pour aller vomir. Mais fondamentalement, ce qui nous intéressait, cest dêtre créatifs. Nous étions dans la situation idéale pour lêtre, à cause de toutes ces longues heures que nous avions devant nous. Nous avions fini par nous lasser de copier les autres sans cesse, de reprendre les anciens morceaux dElvis, de Buddy Holly. Au départ, nous copiions, nous jouions de la musique de seconde main, mais à Hambourg, nous avons eu loccasion de mettre en uvre nos propres idées et dimproviser comme les joueurs de jazz et de blues en Amérique. Nous avons commencé à faire comme eux. Les Beatles étaient dailleurs groupe de rhythmnblues, avant de devenir clean, de changer leur image. Ça a été le jour et la nuit. Un jour ils ressemblaient à des gars normaux, jouant de la musique normale, et le jour daprès, ils ont peigné leur cheveux, se sont habillés en costumes propres, saluant poliment le public
cétait linfluence dEpstein. Moi, je suis quelquun de sauvage, comme Vince Taylor, avec des blousons de cuir.
Jeu de scène et coups de poing
Nous navions pas de professeur. Nous avions à apprendre chacun lun de lautre. Si nous avions vécu aux USA, nous aurions été sous linfluence des musiciens noirs, comme Elvis et ses congénères. En Angleterre, nous avions rien de tel sur quoi nous appuyer, à part les disques ennuyeux que nous copiions. Nous avons donc commencé à In-ven-ter, ce qui a été un pas énorme. Sans cette situation, il ny aurait jamais eu de Beatles, ni de scène anglaise. Hambourg a été une sorte dacadémie pour les musiciens anglais qui ont été remués par cette atmosphère de créativité, et lorsquils sont rentrés chez eux, ils ont proposé quelque chose de nouveau et frais, et cest devenu l«invasion britannique», pas seulement les Beatles
Jimi Hendrix, qui vivait à lépoque en Angleterre, était allé à Hambourg. Il avait eu des professeurs de guitare blues, mais il a appartenu à cette invasion anglaise. Personne ne pouvait imaginer la suite, la seule chose que nous voulions, cétait darriver à entrer en studio pour faire un disque, notre disque. Cétait un sentiment de fierté. La naissance de leur premier album sest aussi faite avec moi. Cétait le destin! Et sil y a un grand ordonateur dans le Ciel, qui a arrangé tout ça, alors il avait beaucoup dhumour! Et il y a eu beaucoup de sang. Chaque soir, on entendait le son des coups de poing, des mâchoires qui se brisent, crac
John Lennon, violent ?
Non, il faisait semblant dêtre un dur, alors quil était tendre comme du beurre! Nous étions tous des tendres à lintérieur, mais à lextérieur, le message que lon donnait était: «ne me cherchez pas dembrouilles, quest-ce que vous avez à nous regarder de travers? Allez-vous faire foutre!» On se comportait comme dans un film, dont on aurait été les héros. John et Paul se faisaient leurs propres films, nous avions des egos énormes, débordants, mais nous étions embarqués sur la même galère (aventure) et nous fonctionnions bien ensemble. Nos premiers enregistrements ne sont pas représentatifs de ce que nous jouions sur scène. Nous produisions des choses formidables sur scène, avec des harmonies des Everly Brothers mais aussi de nouvelles harmonies, nous interprétions Georgia On my Mind de Ray Charles, beaucoup de balades et beaucoup de musique noire (les B était de très bons musiciens de R&B), chaque jour un peu plus noire. Notre idole cétait Ray Charles, pas Elvis, qui était seulement lidole de nos 16 ans. Plus tard, à la fin des années 50, on a découvert Ray Charles et What Id say, qui était accepté et considéré comme un inovateur dans le monde du jazz américain. Nous lavons aussi un peu copié.
LENNON, LE FAUX-DUR
Pete Best
Hier, jai dit ce que je pensais au frère de Pete. La simple réponse à toute cette controverse autour de Pete est que lespace dun certain temps, il a joué un rôle important dans le développement des Beatles, jusquà moment où il devait partir, pour laisser place à larrivée de Ringo, car sans Ringo, il ny aurait pas eu les Beatles. Il devait partir (il était écrit quil), libérer la place pour Ringo, après pouvaient naître les Beatles, pas avant. Cest une explication très simple mais terriblement vraie. Cest ce que je ressens. Les Beatles étaient enfin au complet avec Ringo. Quoi que vous pensiez de son style de batteur, il était lhomme quil fallait, pas Pete. En dautres mots, Pete sest sacrifié. Bien sûr, il était en colère, se demandait pourquoi ils lui avaient fait cette crasse. Ça, cest la version superficielle. Je ne crois pas que ce soit à moi de lui dire, il est très amer. Si vous regardez la vérité en face, ça a été un honneur pour lui de préparer le chemin pour Ringo. Pete a été lhomme quil leur fallait pendant un temps, puis ça na plus été le cas. Il devait partir. Je pense que cest même un peu plus complexe: il na même pas essayer de progresser, car sinon, il serait resté encore plus longtemps au sein du groupe, et retardé larrivée de Ringo, ce qui naurait pas été bien. La façon dont il est parti nétait pas juste, mais le moment où cela sest produit létait. Ringo jouait avec mon groupe avant dêtre un Beatles, pendant plusieurs mois. Je lai réveillé! Je lui dit Nom de dieu, Ringo, joue un putain de Backbeat (rythme, temps faible), car il battait comme tous ces batteurs de Liverpool, qui étaient tous mauvais, merdiques, car ils étaient incapables de jouer de la façon dont un batteur de rocknroll devait jouer. Ils étaient tous à côté de la plaque. Jai dit à Ringo darrêter de regarder sa montre sur scène, mais de me donner le tempo, le rythme de base. Il a changé la pulsation de mon groupe. Avec le recul, cest facile danalyser ce qui sest passé.
Les premières tubes
La musique des premiers temps de Beatles, « Please Please Me », « Love Me Do », cétait, et ça reste encore pour moi, de la merde. She loves you yeah yeah yeah! Je me demandais, mais cest quoi ça? Evidemment, ils ont été obligés den passer par là pour entrouvir la porte du succès, ils ont dû faire semblants dêtre propres sur eux (clean), les drogues étaient cachées (invisibles), Bob Dylan fumait une tonne dherbe. Il était très important pour les médias quils aient une image clean, de groupe éduqué. Ils nétaient pas idiots, contrairement à beaucoup dautres groupes. Ils ont dû faire quelques compromis, mais pas si longtemps. Après ils sont redevenus sauvages et psychédéliques, avec le LSD. Nous avons tous fait ça. Timothy Leary les avait qualifiés de mutants, je trouve ça intéressant parce queffectivement, on na jamais connu de groupe pareil auparavant. Ils ont amené la musique à un niveau totalement nouveau et inconnu. Même Leonard Bernstein avait déclaré que leur musique durerait aussi longtemps que celle de Mozart.
Dernier souvenir
En 1964, jai été invité en Australie car un de mes disques était classé au hit-parade, je suis me suis envolé de Londres, via Hambourg, à bord dun BOAC (British Overseas Airways Corporation) Quand Mac Cartney chante Back in the USSR, cest BOAC et quand je suis monté, les Beatles étaient déjà dans lavion, il y avait Epstein, pas Ringo (il était malade) mais un autre batteur en remplacement, qui avait déjà joué pour moi. On sest assis, on a trinqué, fumé de la dope sans que personne ne sen inquiète, car personne navait idée de ce quon fumait, il y avait une odeur dherbe dans lavion. Cest la dernière fois que je les ai vus ensemble, même si après jai revu Paul, ou George. Ça a été une bonne expérience et un long voyage!
Source : parismatch













