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George Harrison, le troisième homme : All Things Must Pass et la gifle Art of Dying

George Harrison et All Things Must Pass : pourquoi Art of Dying est le cœur sombre du triple album. Phil Spector, spiritualité, réincarnation et l’anecdote Phil Collins : décryptage complet. Lisez l’article.

On a longtemps raconté les Beatles comme un duel, laissant George Harrison au rang de silhouette : le Quiet Beatle, comme si le silence suffisait à résumer une vie. Sauf que Harrison écrivait, empilait, polissait, et encaissait les murs invisibles d’un groupe où le temps de parole se partageait mal. Quand la séparation arrive, au printemps 1970, il ne “fleurit” pas : il ouvre un hangar. All Things Must Pass n’est pas un déstockage, c’est un monde entier — ferveur, amertume, gratitude, éclairs de rock lourd et ciel spirituel, noyés dans le brouillard doré du mur du son de Phil Spector. Au cœur de cette fresque, Art of Dying frappe comme une discipline : la mort non pas comme drame, mais comme entraînement, nourri d’hindouisme, de réincarnation et d’une quête que le LSD n’a fait qu’accélérer, jamais inventer. Et, dans un coin de studio, une micro-légende éclaire la cruauté du montage : Phil Collins venu aux congas, les mains abîmées, puis effacé. Harrison, enfin aux commandes, choisit la chanson plutôt que le mythe — et rappelle une vérité simple : la postérité est toujours un montage.


On a tellement répété l’histoire des Beatles comme un duel Lennon/McCartney que, pendant des années, George Harrison a ressemblé à une note de bas de page. Un “petit” génie coincé entre deux bulldozers, l’ado de Liverpool qui a grandi trop vite, le guitariste discret qu’on résume à un surnom commode, le Quiet Beatle, comme si le silence était une personnalité et non une stratégie de survie dans un groupe où deux compositeurs tenaient le volant, la carte et le GPS.

Sauf que l’histoire réelle n’a jamais été aussi simple. Harrison n’a pas “éclos” après la séparation, comme un talent qui attendait docilement la fin d’une ère. Il écrivait depuis longtemps. Il accumulait, il polissait, il rêvait à voix basse. Il proposait des chansons et se heurtait aux mêmes murs : le temps limité sur les albums, l’inertie d’un système de décision, l’évidence commerciale de John Lennon et Paul McCartney, et parfois leur entêtement très humain à ne pas lâcher un centimètre de territoire. Résultat : une frustration qui devient, à la longue, une méthode. Harrison apprend à travailler seul, à remplir des carnets, à bâtir une réserve, comme on empile du bois en prévision d’un hiver qu’on sent venir.

Quand cet hiver arrive, au printemps 1970, il ne se contente pas de sortir de l’ombre : il ouvre les portes d’un hangar. Et ce hangar s’appelle All Things Must Pass.

All Things Must Pass : l’album qui ressemble à une vie entière

Le lieu commun veut que All Things Must Pass soit un “déstockage”, un triple album né de l’embouteillage créatif causé par la domination Lennon/McCartney. C’est vrai, en partie. Harrison avait du matériau à revendre, des chansons éprouvées par les années, parfois proposées aux Beatles, parfois juste rêvées à l’écart, dans un coin de studio ou sur le siège arrière d’une voiture. Mais réduire All Things Must Pass à un déversement de tiroirs, c’est rater sa nature profonde : c’est un disque conçu comme un monde.

La différence essentielle, c’est la respiration. Chez les Beatles, Harrison avait souvent droit à deux titres par album, parfois moins, et il lui fallait frapper vite, fort, et rentrer dans le format implicite du groupe. Après 1970, pour la première fois, il peut étirer les idées, multiplier les climats, faire cohabiter la ferveur spirituelle et l’électricité rock, les hymnes collectifs et les confessions murmurées. Le disque s’écoute comme un roman où l’on croise la joie, la rancœur, la gratitude, la lassitude, l’illumination, le chagrin, l’ego qu’on combat et l’ego qui revient au galop.

Il y a aussi quelque chose de très physique dans ce disque : une sensation de masse sonore, de brouillard doré, d’écho qui transforme les guitares en cathédrales. Phil Spector est au cœur de ce choix esthétique, avec son goût du grand, du dense, du “mur du son” qui fait gonfler les chansons comme si elles devaient tenir tête au ciel. Cette production a été critiquée, adorée, contestée, réévaluée. Elle peut étouffer certains détails et, en même temps, elle colle parfaitement au projet : Harrison ne sort pas un simple album, il fait une déclaration d’existence. Il fallait que ça déborde.

Et au milieu de cette profusion, il y a des morceaux qui cognent plus fort que d’autres. Pas forcément les plus connus, mais ceux qui racontent le mieux le personnage. Art of Dying est de ceux-là.

Art of Dying : quand la mort devient une discipline

Le titre est brutal, presque clinique : Art of Dying. L’art de mourir. Pas “la peur”, pas “le deuil”, pas “l’après”, mais l’art. Un mot qui suppose une pratique, une technique, une responsabilité. Harrison n’écrit pas une chanson morbide : il écrit une chanson d’entraînement. Il prend l’idée la plus universelle et la plus évitée — la mort — et il la retourne comme un gant : si tout le monde doit mourir, alors la question n’est pas “comment l’éviter”, mais “comment s’y préparer”.

Dans l’univers de Harrison, cette préparation n’est pas une pose poétique. Elle vient de sa bascule intérieure des années 60 : l’ouverture à une spiritualité qui n’a rien d’un gadget psychédélique. On oublie souvent à quel point sa trajectoire est singulière : chez les Beatles, il est celui qui, le premier, cherche ailleurs que dans l’Occident pop. Il s’intéresse à la philosophie indienne, à la méditation, aux textes, aux maîtres. Son attirance pour l’hindouisme n’est pas une lubie exotique : c’est une tentative de répondre à une question que la célébrité rend plus aiguë, pas plus facile : qu’est-ce qu’on fait de sa vie quand on a déjà tout, trop tôt ?

Dans Art of Dying, l’idée centrale est liée à la réincarnation : la vie et la mort comme un cycle, le corps comme un vêtement, l’âme comme un voyageur. Là où le rock parle souvent de “vivre vite” et de “mourir jeune”, Harrison pose une autre provocation : vivre juste pour ne pas recommencer les mêmes erreurs à l’infini.

Musicalement, le morceau est un torrent. Une batterie martiale, une pulsation qui donne l’impression que le sol avance, des guitares qui tranchent, et cette voix de Harrison, à la fois posée et urgente, qui ne joue pas au prédicateur mais au type qui a compris un truc important et qui essaie de le dire avant que le vacarme ne revienne.

On entend aussi, dans ce morceau, le Harrison compositeur qui s’est durci. L’homme de Something et Here Comes the Sun sait faire de la beauté pure, mais il sait aussi construire un morceau comme une machine, avec une tension qui ne retombe pas. Art of Dying n’est pas une balade mystique : c’est un rock lourd, presque guerrier. Comme si la spiritualité, chez lui, n’était pas un nuage mais un combat.

Le LSD : pas un mythe cool, une porte qui s’ouvre trop vite

On raconte souvent la naissance de cette conscience spirituelle avec un raccourci : “Harrison a pris du LSD et il a vu la lumière.” Ce genre de formule transforme une trajectoire en anecdote, comme si une substance suffisait à fabriquer une foi. La vérité, plus intéressante, c’est que le LSD a été un accélérateur, pas une destination. Une porte ouverte trop vite, parfois sans consentement, parfois dans la confusion.

La première expérience marquante de Harrison avec le LSD se déroule dans un contexte devenu légendaire : une soirée chez un dentiste, une drogue glissée sans prévenir, une bascule brutale. L’épisode a quelque chose de sinistre quand on y pense : on ne “fait pas une expérience spirituelle”, on se retrouve projeté dedans. Harrison et Lennon, notamment, vivent ce passage comme une déchirure de la réalité, une révélation autant qu’un choc. Et dans cette fissure, Harrison trouve une intuition : il existe autre chose que le spectacle, autre chose que la réussite, autre chose que l’identité sociale.

Mais ce n’est pas le LSD qui le mène à l’hindouisme comme on saute d’un train à l’autre. C’est plutôt le LSD qui lui donne la preuve sensible que la conscience est plus vaste que ce qu’on lui a vendu. Ensuite, il fait ce que peu de rock stars font vraiment : il travaille. Il lit, il écoute, il questionne, il suit des pistes, il cherche une discipline. Là où d’autres se contentent de raconter la prise, lui cherche ce qu’il y a derrière la prise. Il transforme une secousse en chemin.

Art of Dying est une chanson qui porte cette idée : ce n’est pas l’illumination qui compte, c’est la pratique. L’art, pas l’étincelle.

Le “stock” Harrison : la légende du tiroir et la réalité des Beatles

Oui, Harrison avait des chansons “en réserve”. Oui, certaines ont été refusées ou repoussées. Mais là encore, il faut sortir du récit simpliste où Lennon et McCartney seraient des tyrans et Harrison une victime pure. Les Beatles sont aussi une machine à très haute exigence, et une chanson rejetée n’est pas forcément une chanson “moins bonne”. C’est parfois une chanson qui ne trouve pas sa place dans l’album, dans le moment, dans l’équilibre des egos, ou dans le style du groupe à l’instant T.

Le drame, c’est que Harrison grandit précisément au moment où les Beatles explosent créativement. Ses progrès de compositeur se font sous les projecteurs, face à deux auteurs déjà installés, déjà dominants, déjà mythifiés. Quand il arrive avec Something ou Here Comes the Sun, ce ne sont pas des “bons morceaux pour un troisième”, ce sont des sommets. Sauf que ces sommets arrivent tard, et le système Beatles a déjà ses habitudes.

Ce qui change au tournant de All Things Must Pass, ce n’est pas seulement la fin du groupe : c’est le fait que Harrison cesse de demander la permission. Il ne propose plus : il décide.

La liberté totale : bénédiction, vertige, excès

On imagine facilement la liberté comme un ciel bleu permanent. En réalité, une liberté totale est aussi un vertige. Harrison se retrouve avec des chansons, des musiciens, des studios, une attente énorme, et une blessure récente : la rupture des Beatles, ce mélange de deuil et de délivrance. All Things Must Pass sonne comme un homme qui veut tout dire d’un coup, par peur que le monde ne se referme.

Cette urgence se traduit dans la méthode : il invite beaucoup de monde. Il mélange les cercles. Les amis, les alliés, les gens de passage. Il transforme le studio en communauté provisoire. C’est l’inverse d’un disque solitaire : c’est un disque collectif dirigé par un homme qui, enfin, peut agir en chef d’orchestre.

C’est aussi là qu’apparaît l’histoire de Phil Collins.

Phil Collins à Abbey Road : la scène coupée de la grande fresque

Il y a des histoires qui ressemblent à des blagues cosmiques. Celle-ci en fait partie. Phil Collins, avant de devenir l’icône mondiale qu’on connaît, est un jeune musicien, un batteur prometteur, un garçon qui traîne déjà une petite cicatrice Beatles : enfant, il apparaît comme figurant dans A Hard Day’s Night, et sa “scène” est coupée au montage. Premier effacement, première frustration, premier clin d’œil cruel de l’histoire.

Quelques années plus tard, nouvelle chance : Collins est appelé comme musicien de session pour participer à des séances liées à All Things Must Pass, et plus précisément à Art of Dying. Il arrive à Abbey Road avec l’excitation du fan et la nervosité du jeune pro. Il ne vient pas jouer de la batterie, son instrument-roi, mais des congas, de la percussion, un rôle d’appoint. Dans ce genre de situation, on est toujours à deux doigts du piège : soit on passe inaperçu et on fait le travail, soit on se remarque trop et on dérange.

Le contexte n’aide pas. Dans le studio, il y a Phil Spector, réputé pour son obsession des prises, sa manière de faire tourner un passage jusqu’à l’épuisement, comme si la fatigue elle-même allait révéler la vérité du morceau. Collins, qui n’est pas un conguero de formation, joue, rejoue, insiste, s’applique. Et à force de frapper, il s’abîme les mains. L’image est parfaite : un musicien littéralement prêt à saigner pour entrer, ne serait-ce qu’une seconde, dans la légende des Beatles… et qui se retrouve, au final, effacé.

Sa partie n’est pas retenue. Au montage final, pas de congas signées Collins. Pas de moment “voilà, j’y suis.” Rien. Une présence fantôme.

Ce qui est fascinant, c’est que cette anecdote ne raconte pas seulement une malchance. Elle raconte la logique du studio : on coupe tout le temps. On garde une prise et pas l’autre. On efface des heures de travail pour trois minutes de musique. La pop, c’est aussi un art de la disparition.

Et Harrison, dans cette histoire, n’est pas un bourreau caricatural. Il est un directeur artistique. Il choisit ce qui sert la chanson, pas ce qui sert l’ego d’un invité. C’est rude, mais c’est la règle du jeu.

La cruauté involontaire du perfectionnisme

On peut trouver la décision injuste. On peut plaindre Collins. On peut aussi se demander si Harrison a été sensible à la dimension symbolique : ce jeune fan qui revient, encore, se faire couper par l’univers Beatles. Mais il faut replacer ça dans le tempérament de Harrison. Contrairement à sa réputation de douceur, il peut être tranchant. Il a de l’humour sec. Il a une façon de regarder le monde avec une lucidité un peu froide. Sa gentillesse n’est pas une mollesse. Et surtout, il a attendu trop longtemps pour avoir le contrôle : quand on a été privé de pouvoir, on en use sans culpabilité le jour où il arrive.

Dans un groupe où il a souvent dû se battre pour exister, il devient, en solo, un homme qui décide. Et décider, parfois, c’est décevoir quelqu’un.

Le prank : quand Harrison transforme la gêne en comédie

L’histoire ne s’arrête pas au simple effacement. Elle devient encore plus “Harrisonienne” quand, des années plus tard, au moment où l’on réécoute, remixe, remastérise, où l’on ouvre des archives, Harrison s’amuse de l’épisode. Une bande circule, une prise où l’on entend les congas arriver de façon maladroite, trop présentes, presque embarrassantes. Et à la fin, on entend une phrase qui fait l’effet d’un coup de couteau comique : Harrison demande de refaire une prise “sans le joueur de congas”.

Le gag est cruel mais d’une efficacité terrible, parce qu’il met à nu le pire cauchemar d’un musicien de session : être celui dont on se débarrasse. Collins, en entendant ça, comprend qu’il n’a pas été “victime d’un montage” abstrait, mais d’une décision très concrète, formulée à voix haute. Le studio, d’un coup, n’est plus un temple : c’est un bureau où l’on peut être licencié en une phrase.

Et Harrison, en envoyant ou en laissant circuler ce type de document, montre aussi son rapport à la légende : il la perce avec une épingle. Il refuse le romantisme total. Il rappelle que derrière les chefs-d’œuvre, il y a des moments absurdes, des erreurs, des humiliations minuscules.

Ce n’est pas forcément “gentil”. Mais c’est humain. Et, d’une certaine manière, c’est rock.

2001 : la réédition, la mémoire, et les crédits tardifs

Quand All Things Must Pass revient sous la forme d’une grande réédition supervisée par Harrison, au début des années 2000, le disque change de statut. Il n’est plus seulement un album, il devient un monument qu’on restaure. On nettoie, on réorganise, on rééclaire. Harrison, vieillissant, regarde son propre passé avec une distance nouvelle. Il entend des excès de réverbération. Il revoit des choix. Il sait que le disque a une aura, mais il sait aussi que cette aura a été fabriquée avec des outils imparfaits.

Dans ces processus de réédition, la question des crédits revient toujours : qui a joué quoi, qui était là, qui a contribué même si la contribution n’est pas audible. Le cas Phil Collins devient alors emblématique : présent, mais absent. Mentionné, mais pas entendu. Cité, mais pas immortalisé dans la version “officielle”.

Cela raconte un truc assez vertigineux sur l’histoire de la musique : on peut avoir participé à un moment légendaire et ne jamais exister dans l’objet final. On peut avoir été là, dans la pièce, au bon endroit, au bon moment, et être condamné au statut de note de marge.

Mettre les choses au clair : Harrison n’a pas écrit “Let It Be”, ni “Come Together”

Il y a une autre correction nécessaire, parce qu’elle dit beaucoup sur la façon dont les mythes se propagent. Non, George Harrison n’est pas l’auteur de Let It Be, ni de Come Together, ni de Twist and Shout. Et ce n’est pas un détail.

Let It Be est une chanson de Paul McCartney. Come Together est signée John Lennon (avec l’empreinte, évidemment, de l’interprétation collective des Beatles). Twist and Shout est une reprise rendue célèbre par le groupe, pas une composition de l’un d’eux. Attribuer ces titres à Harrison, c’est paradoxal : c’est vouloir lui rendre justice, mais en l’effaçant encore, en lui collant des trophées qui ne sont pas les siens plutôt que de regarder sa vraie grandeur.

Sa vraie grandeur, elle est ailleurs. Dans Something, l’une des plus grandes chansons d’amour du XXe siècle. Dans Here Comes the Sun, cette évidence lumineuse qui a traversé les générations comme un remède. Dans While My Guitar Gently Weeps, cri intérieur déguisé en ballade. Dans Taxman, satire acide qui ouvre un album majeur. Dans Within You Without You, pas facile, pas consensuelle, mais courageuse, qui impose une autre langue au cœur de la pop occidentale.

Et en dehors des Beatles, sa grandeur explose dans All Things Must Pass, précisément parce qu’il n’a plus besoin d’emprunter les couronnes des autres. Il pose la sienne.

Harrison et l’ombre : une place injuste, mais aussi formatrice

Il est tentant de raconter Harrison comme un génie “opprimé”. Mais il y a une nuance intéressante : l’ombre l’a aussi formé. Être le troisième, c’est apprendre à être précis. C’est apprendre à attendre. C’est apprendre à faire ses preuves sans se répéter. C’est peut-être aussi ce qui a donné à ses meilleures chansons cette sensation d’évidence : il devait arriver avec des titres qui ne pouvaient pas être contestés.

Quand All Things Must Pass sort, l’effet est presque humiliant pour le récit officiel : le “troisième” publie un triple album foisonnant, intense, inspiré, et rappelle au monde que le talent n’était pas réparti comme une hiérarchie militaire. Harrison n’était pas un supplément. Il était une autre voie.

Et Art of Dying, au milieu de cette fresque, agit comme une signature : Harrison n’est pas seulement un mélodiste, il est un penseur qui a trouvé dans la chanson pop un véhicule pour des idées métaphysiques sans les rendre ridicules.

La spiritualité chez Harrison : pas un décor, un moteur narratif

Ce qui distingue Harrison de beaucoup d’artistes “spirituels” du rock, c’est la manière dont il intègre la quête au quotidien. Chez lui, la foi n’est pas une esthétique, c’est une discipline. Elle l’aide à survivre à la célébrité, à l’ego, à la colère, à l’amertume. Elle le rend parfois donneur de leçons, parfois naïf, parfois admirable. Elle le rend surtout cohérent : il y a un fil entre l’homme qui découvre l’Inde, l’homme qui écrit Art of Dying, l’homme qui organise un concert caritatif, l’homme qui se retire par moments du cirque médiatique.

Dans All Things Must Pass, cette spiritualité n’est pas isolée dans un coin “world”. Elle traverse tout. Même les morceaux qui parlent d’amour ou de désillusion ont cette arrière-pensée : tout passe, tout change, tout glisse. Le titre de l’album n’est pas une formule poétique, c’est une philosophie. Rien ne dure. Ni la gloire, ni les groupes, ni la douleur, ni la joie. All Things Must Pass est à la fois un constat et une consolation.

Et là, Art of Dying devient le cœur sombre de la consolation : si tout passe, alors autant apprendre à passer aussi.

Phil Spector : grandeur sonore, ombre toxique

On ne peut pas parler de All Things Must Pass sans parler de Phil Spector. Le personnage est aussi massif que sa production, et aussi problématique. Son génie d’architecte sonore est réel : cette façon de faire vibrer un morceau comme une salle pleine, cette densité quasi orchestrale, cette idée que le rock peut être une symphonie de poche. Mais son aura est aussi une menace. Dans le studio, son obsession peut devenir un rouleau compresseur. Les répétitions interminables, la pression, la confusion, les décisions qui tombent comme des verdicts.

L’histoire de Phil Collins et de ses mains abîmées, qu’elle soit embellie par la mémoire ou strictement exacte dans ses détails, dit quelque chose de l’atmosphère : on travaille dur, on insiste, on cherche la prise “définitive”, et parfois on laisse des gens sur le bord de la route.

Avec le recul, il y a une ironie tragique à associer ce disque à Spector : un album qui parle de dépouillement spirituel, de finitude, de dépassement de l’ego, façonné par un producteur dont la légende est aussi chargée de violence et de ténèbres. Comme si All Things Must Pass contenait, en lui, le meilleur et le pire du rock : l’élévation et la chute.

Le paradoxe Harrison : douceur, ironie, et décisions froides

Harrison a souvent été perçu comme le “gentil”. C’est un cliché confortable. Il sourit moins que McCartney, mais il a l’air plus paisible. Il parle de Dieu, il joue de la guitare comme on caresse une plaie, il semble au-dessus de la mêlée. Sauf que Harrison est aussi un homme d’ironie, parfois mordante, et de décisions très nettes. Il peut être rancunier. Il peut être sarcastique. Il peut se protéger derrière une distance qui ressemble à de la sagesse mais qui est aussi une armure.

Dans ce cadre, couper Phil Collins d’une prise n’est pas un acte “cruel” : c’est une décision de patron. Mais transformer cette décision en blague des années plus tard, là, oui, on touche à son humour. Un humour qui n’est pas celui de l’innocent. Celui du type qui a passé sa vie à encaisser et qui, maintenant, se permet de renvoyer la balle.

Pourquoi cette histoire compte encore

On pourrait balayer l’anecdote Collins d’un revers de main : un futur milliardaire de la pop qui a raté une ligne de congas sur un disque déjà rempli de musiciens, quel drame. Sauf que ce n’est pas une histoire d’argent, ni même de carrière. C’est une histoire de désir. Le désir de participer à quelque chose de plus grand que soi. Le désir de laisser une trace. Le désir très adolescent de pouvoir dire : “j’étais là”.

Et c’est aussi, en miroir, une histoire sur George Harrison : un homme qui a longtemps été “là” sans être reconnu à sa juste valeur. Quand il prend le contrôle, il comprend, mieux que personne, que la trace est fragile. Il sait que la postérité est un montage. Il sait que l’histoire officielle écrase les détails. Peut-être que son humour, parfois cruel, est aussi une façon de rappeler ça : même dans la légende, il y a des oubliés.

Art of Dying aujourd’hui : une chanson qui vieillit à rebours

Ce qui est frappant, c’est à quel point Art of Dying semble contemporaine. À une époque obsédée par la longévité, par l’optimisation, par l’illusion d’un contrôle total sur le corps, Harrison rappelle une évidence que notre culture évite : mourir n’est pas un bug, c’est une donnée. Et au lieu d’en faire un désespoir, il en fait une question de conscience.

C’est rare, dans le rock, d’entendre une chanson qui ne se contente pas de dire “je suis triste”, mais qui dit “je dois apprendre”. Le morceau transforme la mort en apprentissage. Il refuse le romantisme du destin brisé et propose une responsabilité : vivre de façon à ne pas être surpris par la fin.

Même si l’on n’adhère pas à l’hindouisme ou à la réincarnation, la proposition reste puissante : ne pas vivre comme si l’on allait tricher avec le temps.

Harrison après les Beatles : le triomphe et la solitude

On a parfois oublié, parce que l’histoire aime les rivalités, que la sortie de All Things Must Pass est aussi une manière de répondre aux deux autres. Pas par vengeance explicite, mais par existence. Harrison prouve qu’il n’était pas un second rôle. Il prouve qu’il avait un univers complet. Et ce triomphe, paradoxalement, porte aussi une solitude : une fois qu’on a tout dit, que reste-t-il ?

Le disque ressemble à un sommet difficile à répéter. Il est à la fois l’album d’un homme libéré et celui d’un homme qui a accumulé trop longtemps. Beaucoup d’artistes rêvent d’une telle explosion. Peu savent quoi faire après.

Mais c’est aussi ce qui rend All Things Must Pass si émouvant : on y entend un moment irrépétable, une fenêtre où tout s’aligne, où le passé (les chansons gardées), le présent (la rupture), et l’avenir (la liberté) se confondent dans un même élan.

Ce que raconte, au fond, le “détail” Phil Collins

Revenons à cette histoire de congas, parce qu’elle a une valeur symbolique que le ragot ne suffit pas à expliquer. Collins est l’archétype du futur grand homme encore invisible. Harrison est l’archétype du grand homme enfin visible. Dans le studio, ces deux trajectoires se croisent une minute. Et dans cette minute, Harrison choisit la chanson plutôt que la légende.

C’est une leçon de création : l’œuvre passe avant la mythologie. Ce qui doit rester, c’est ce qui sonne juste. Et si quelqu’un doit être effacé, tant pis. Dans un monde idéal, on garderait tout, on célébrerait tout. Mais un disque n’est pas un musée, c’est un récit. Et un récit, par définition, élimine.

La beauté, c’est que cette élimination elle-même devient, des années plus tard, une petite histoire qui circule, une légende à taille humaine. Collins n’a pas laissé sa trace sonore sur Art of Dying, mais il a laissé une trace narrative. Il est devenu un personnage secondaire dans le roman All Things Must Pass, et parfois, c’est une autre forme d’immortalité.

La justice rendue à Harrison ne passe pas par les mythes

Si l’on veut vraiment rendre justice à George Harrison, il faut arrêter de lui attribuer les chansons des autres, et commencer par écouter ce qu’il a réellement apporté. Son génie, ce n’est pas d’avoir été Lennon ou McCartney. Son génie, c’est d’avoir été un troisième pôle dans un groupe qui aurait pu se contenter de deux. C’est d’avoir injecté dans la pop mondiale une dimension spirituelle sans la réduire à un décor. C’est d’avoir écrit des mélodies d’une simplicité trompeuse, capables de faire pleurer sans manipulation, de consoler sans mièvrerie.

Et c’est d’avoir, avec All Things Must Pass, signé l’un des plus grands actes de naissance tardifs de l’histoire du rock : un artiste que l’on croyait secondaire qui arrive avec un monde entier, et qui dit, calmement, presque fatalement : voilà ce que je suis. Voilà ce que j’avais en moi depuis tout ce temps.

Ce qui reste, quand tout passe

Le titre All Things Must Pass a souvent été compris comme une phrase triste. En réalité, c’est une phrase libératrice. Si tout passe, alors rien n’est figé. Ni les rôles, ni les hiérarchies, ni les blessures. Harrison a passé des années à être le troisième. Puis il a sorti un disque qui a forcé le monde à le regarder autrement. Il a passé des années à voir ses chansons repoussées. Puis il a construit un album où il pouvait en offrir des dizaines, comme un barrage qui cède.

Et au milieu de ce barrage, Art of Dying continue de rouler, avec son énergie sombre et sa sagesse paradoxale. Harrison y rappelle que la mort n’est pas une catastrophe qui interrompt la vie, mais une donnée qui doit influencer la manière de vivre. Il ne propose pas une solution facile. Il propose un travail. L’art, encore une fois.

Quant à Phil Collins, il reste l’ombre amusante de cette histoire, la preuve vivante que même les futurs géants peuvent, un jour, se faire couper au montage. Mais surtout, il sert de révélateur : Harrison n’était pas un saint, ni un tyran. Il était un créateur. Et un créateur, parfois, doit choisir la version où l’émotion respire, même si quelqu’un saigne pour la version d’avant.

Tout passe, oui. Mais certaines chansons, elles, restent. George Harrison, All Things Must Pass, Art of Dying : trois manières de dire la même chose. Le temps emporte tout, sauf ce qui touche juste.

 

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