Il y a, au dos de McCartney, ce sourire qui dérange : pas celui d’un ex-Beatle vainqueur, mais celui d’un homme qui respire enfin. 1970, c’est l’après-catastrophe et l’avant-procès, la fin d’un groupe devenu machine, les réunions d’Apple transformées en champ de mines, Allen Klein en pilote automatique et Paul qui refuse de lâcher le volant. Alors il fait l’impensable : poursuivre “les Beatles” pour arracher le parasite des contrats, quitte à endosser le rôle du méchant officiel. Et pendant que la guerre juridique couve, Paul se replie à la campagne, se reconstruit par le bricolage, enregistre seul comme on cloue des planches pour tenir debout. McCartney n’est pas un manifeste grandiloquent : c’est une cabane lo-fi, inégale, humaine, un disque de survie photographié par Linda, où la normalité devient un acte de résistance. Au milieu des fragments, un diamant : Maybe I’m Amazed, déclaration d’amour sans fard, antidote au bruit du divorce, preuve qu’on peut perdre un monde et retrouver, malgré tout, une raison de tenir.
Il y a, au dos du premier album solo de Paul McCartney, un cliché qui résume à lui seul tout un paradoxe. On y voit Paul, barbe douce, regard clair, sourire large, presque insolent. Rien à voir avec l’image d’un homme abattu par la fin d’un monde, ni avec l’idée d’un ex-Beatle traîné malgré lui hors du palais. Ce sourire-là n’est pas un sourire de façade, pas une grimace publicitaire. Il a la franchise des instants de soulagement, quand on sort d’une pièce où l’air était devenu irrespirable, quand on claque la porte et qu’on redécouvre que le dehors existe. Paul n’est pas seulement en train de poser pour une pochette : il respire.
Ce qui rend cette photo fascinante, c’est qu’elle contredit la légende simpliste que l’histoire a longtemps voulu raconter. La légende du “mec qui casse le groupe”, du “coupable” idéal, du type trop sérieux, trop controlling, trop “bourgeois” pour mériter la compassion. Sauf que l’album McCartney ne sent pas la victoire cynique. Il sent le refuge. Il sent la cabane qu’on construit de ses mains après l’incendie. Il sent le bois, la colle, les outils, les vêtements qui gardent l’odeur de la campagne. Et, surtout, il sent l’amour : cet amour banal, domestique, anti-rock’n’roll, qui n’a pas besoin d’être spectaculaire pour être vrai.
Car au moment où Paul sourit ainsi, l’arrière-boutique du rêve Beatles est devenue un champ de mines. Les réunions d’Apple ne sont plus des moments de création mais des séances d’usure. Les conversations ne tournent plus autour des chansons mais autour des contrats, des commissions, des signatures, des menaces, des rivalités de conseils. Et au milieu de tout ça se tient une figure qui cristallise tout : Allen Klein. Un manager à l’américaine, un dur, un charmeur, un technicien des chiffres, un homme dont la promesse est simple : je vais vous rendre riches… en vous prenant le volant.
Paul, lui, ne veut pas de ce volant-là. Il ne veut pas de cette main sur le tableau de bord. Et l’on oublie trop souvent que sa résistance n’est pas une lubie d’ego. Elle est une intuition de survie. Son sourire sur la photo, c’est peut-être cela : l’expression d’un homme qui, au moment précis où l’on s’attendrait à le voir s’effondrer, comprend qu’il vient de sauver quelque chose. Pas seulement son futur, mais celui des autres aussi. Même si, pour y parvenir, il va devoir commettre l’impensable : traîner en justice les trois autres Beatles.
Sommaire
Allen Klein, ou quand les Beatles deviennent une “machine” qu’on ne contrôle plus
À la fin des années 60, les Beatles ne sont plus un groupe : ils sont une industrie, un empire culturel, une marque, un mythe vivant. Leur musique a changé le monde, mais le monde, lui, est en train de changer la musique. La contre-culture se professionnalise, le rêve se fiscalise, le studio devient une usine, la liberté un produit dérivé. Quand Brian Epstein meurt, la famille perd son tuteur. Et quand le groupe crée Apple Corps, l’idée est belle : reprendre le contrôle, inventer un écosystème d’artistes, faire de l’argent autrement, faire du bien avec la puissance Beatles. Sauf que l’utopie Apple se fracasse vite sur la réalité : la boîte saigne, les dépenses s’envolent, les opportunistes se pressent.
C’est dans cette brèche qu’entre Allen Klein. Pour John Lennon, George Harrison et Ringo Starr, Klein incarne alors une solution : un pro, un “adulte” du business, quelqu’un qui va nettoyer l’écurie. Paul, au contraire, voit un risque. Il n’a pas besoin d’être un oracle : l’histoire du rock est pleine de managers qui vampirisent leurs artistes. La différence, c’est que là, l’artiste est le plus gros trophée de l’époque.
La situation devient vite un cauchemar d’ambiance. Paul le dira plus tard avec une simplicité qui ressemble à une fatigue ancienne : le groupe est devenu une “machine commerciale”, et l’arrivée de Klein rend le quotidien “très désagréable”. La nuance est importante : Paul ne dit pas seulement “j’étais en colère”, il dit “c’était devenu une corvée”. Il décrit un monde où l’on se lève le matin en ayant déjà perdu un peu d’énergie, parce que la journée sera faite de frictions, de rapports de force, de petites humiliations, de conversations où l’art n’a plus de place.
C’est là que se joue le drame intime de McCartney (l’album) : ce disque n’est pas un statement théorique sur l’indépendance, c’est un disque de fuite. Pas une fuite lâche, mais une fuite nécessaire. Quand la maison brûle, on ne reste pas dedans pour prouver qu’on a raison. On sort. Et une fois dehors, on se demande comment on a pu tenir aussi longtemps.
Or, le problème, c’est que sortir des Beatles n’est pas comme sortir d’un groupe normal. Les Beatles, c’est une entité juridique, une structure financière, une toile d’araignée d’accords et d’obligations. Si Paul veut se débarrasser de Klein, il ne peut pas simplement “virer” Klein comme on renvoie un manager. Klein n’est pas un intrus : il est devenu, par la force des contrats, un morceau de l’architecture. Et quand Paul demande qu’on attaque Klein, on lui explique qu’il y a un détour obligatoire. Le détour le plus violent possible : il faut poursuivre les Beatles eux-mêmes.
Voilà l’absurdité tragique de cette histoire. Paul n’attaque pas ses amis par goût du conflit. Il attaque l’organisme pour retirer le parasite. Comme une chirurgie brutale, traumatique, mais vitale. Et cela explique pourquoi son sourire sur la pochette n’est pas celui d’un homme qui jubile d’avoir gagné contre les autres. C’est le sourire d’un homme qui vient d’accepter un rôle ingrat : devenir le “méchant” pour empêcher que la musique et l’héritage ne soient confisqués.
Le procès : la décision la plus impopulaire… et la plus décisive
Dans le récit officiel de la séparation, il y a toujours une tentation de roman. On veut un moment précis, une phrase qui tue, une porte qui claque, un coupable, un innocent. La réalité, elle, ressemble davantage à un divorce interminable. Une accumulation de rancœurs, de malentendus, de jalousies, de blessures d’orgueil et de fatigue. Mais le procès intenté par Paul reste un moment pivot, parce qu’il transforme un drame affectif en acte juridique. Il rend la rupture irréversible aux yeux du monde.
Paul le sait, et c’est aussi pour cela que cette décision le ravage. Il dira plus tard, en substance : “Je me battais pour mon existence, pour mon gagne-pain. On avait travaillé dur. On avait vendu des millions de disques. On pensait pouvoir en profiter plus tard. Et soudain, tout était menacé.” Il y a là une vérité désarmante : derrière la mythologie, les Beatles sont aussi quatre types qui ont construit un trésor, et qui voient ce trésor leur échapper.
Ce qui est cruel, c’est que Paul comprend également que, s’il gagne, il gagne pour tout le monde. Même pour ceux qui le détestent sur le moment. Même pour ceux qui pensent qu’Allen Klein est un sauveur. C’est une position impossible : être persuadé d’avoir raison, être convaincu d’agir pour le bien commun, et accepter d’être haï pour cela. Dans l’éthique du rock, on célèbre volontiers le rebelle qui s’oppose aux puissants. Mais ici, le rebelle s’oppose à ses propres frères d’armes. Il s’oppose à un consensus interne. C’est le rebelle le plus solitaire qui soit.
Le temps, pourtant, finira par lui donner raison. Paul rapportera que, des années plus tard, des proches des autres Beatles lui diront en gros : “Heureusement que tu l’as fait.” Le genre de phrase qui ne guérit pas tout, mais qui recolle un peu de sens sur des cicatrices. Et c’est là que l’histoire devient encore plus vertigineuse : ce procès, présenté à l’époque comme un geste destructeur, apparaît rétrospectivement comme un geste de sauvegarde.
On peut contester la façon dont Paul a communiqué, la manière dont la rupture a été “officialisée”, l’ego blessé des uns et des autres, la brutalité des déclarations. Mais il est difficile de nier que la bataille contre Allen Klein n’était pas un caprice. Elle était une guerre de propriété, une guerre de contrôle, une guerre pour éviter que le cœur de la légende Beatles – la musique, les enregistrements, l’identité Apple – ne se retrouve sous la coupe d’un tiers. Et quand Paul sourit sur la pochette de McCartney, il sourit peut-être parce qu’il vient de s’extraire de ce marécage. Parce qu’il vient de comprendre qu’il existe une vie après la machine. Une vie où l’on peut refaire de la musique pour de bonnes raisons.
La cabane, la famille, et la guérison par le bricolage
L’un des grands malentendus autour de l’album McCartney, c’est de l’avoir réduit à un “petit disque” en comparaison des monuments que sont Plastic Ono Band ou All Things Must Pass. Les critiques de l’époque ont souvent réagi comme si Paul avait livré un brouillon au moment où l’on attendait un manifeste. Comme si, au moment de l’apocalypse Beatles, il fallait absolument choisir un camp esthétique : la confession déchirante, l’expiation, l’album triple, l’ampleur biblique. Paul, lui, propose l’inverse : le repli. Le minimalisme. La vie quotidienne. Le son d’un type qui enregistre chez lui, qui tente de se recoller.
Ce geste est bien plus radical qu’il n’y paraît. Dans l’imaginaire du rock, la grandeur passe par le dépassement, l’excès, la performance. Paul, au contraire, prend la route de la normalité, et il assume ce choix comme un acte de survie. Là où les Beatles étaient devenus une “machine”, Paul redevient un homme. Il redevient quelqu’un qui plante des légumes, qui répare une clôture, qui observe ses enfants grandir. Un homme qui se reconstruit par le travail concret. On sous-estime souvent la puissance de ce détail : quand on a été un mythe, faire une table de cuisine est un acte presque métaphysique. C’est refuser l’abstraction de la célébrité. C’est remettre les mains dans la matière.
La pochette, photographiée par Linda McCartney, porte cette vérité : la famille n’est pas un décor, c’est un refuge. Et cette famille, Paul ne la met pas en scène comme une campagne marketing. Il la filme presque comme un journal intime, avec la maladresse touchante des choses vraies. Le bébé, le sourire, l’air de la campagne : ce n’est pas une provocation, c’est une déclaration. Je choisis la vie. Je choisis le foyer. Je choisis la tendresse. Et tant pis si l’époque préfère le cynisme, la colère, l’avant-garde agressive.
Dans le contexte de 1970, ce choix est incompris par beaucoup. On voit Paul comme le “gentil” Beatle, donc on exige de lui un rôle de gentil : ne pas faire de vagues, ne pas faire de procès, ne pas salir l’image. Et quand il fait exactement l’inverse, on le punit. On le juge comme un traître. Or McCartney (l’album) documente précisément cette contradiction : il sort au moment où Paul est au plus bas en termes d’image publique, mais il contient le son d’un homme qui, intimement, est en train de se sauver.
C’est pour cela que le disque est traversé par une sensation étrange : une mélancolie douce, un flottement, une fragilité, mais aussi une forme de paix. On y entend quelqu’un qui n’a plus besoin de convaincre. Quelqu’un qui ne cherche pas à être “grand”. Quelqu’un qui cherche à être vrai.
McCartney : un disque lo-fi avant que le mot ne devienne une esthétique
Quand on réécoute McCartney aujourd’hui, on mesure à quel point le disque a vieilli différemment de son époque. À sa sortie, sa simplicité a été prise pour de la paresse. Avec le recul, elle ressemble plutôt à une préfiguration. Ce que l’on appelle aujourd’hui le lo-fi, le DIY, le “fait maison” revendiqué, Paul l’expérimente ici comme une nécessité, pas comme un style. Il n’est pas en train de poser un concept : il fait avec ce qu’il a, au moment où tout le reste s’écroule.
Le son est parfois brut, parfois inégal, parfois presque accidentel. Les transitions peuvent sembler abruptes. Les morceaux donnent l’impression d’être des instantanés plutôt que des constructions architecturales. Mais c’est précisément ce qui rend l’album précieux : il a la texture du réel. Là où les productions Beatles étaient d’une sophistication croissante, McCartney ramène l’auditeur à quelque chose de tactile : la pièce, les instruments, les prises, le souffle.
Il faut imaginer la scène : Paul, seul, jouant batterie, guitare, basse, piano, empilant les pistes, bricolant la matière sonore comme on bricole une cabane. Cette solitude n’a rien d’un fantasme de génie total. Elle ressemble plutôt à une thérapie. Faire tout soi-même, c’est aussi ne dépendre de personne. Ne pas avoir à négocier. Ne pas subir. Ne pas revivre les tensions. Paul se fabrique une zone franche.
Le disque fonctionne donc sur deux niveaux. D’un côté, il est un statement implicite : je n’ai pas besoin d’un groupe pour exister. De l’autre, il est un pansement : je peux continuer à faire de la musique même si le monde que je connaissais disparaît. Et c’est là la grande réussite de McCartney : il ne cherche pas à rivaliser avec la légende Beatles, il cherche à survivre à la légende Beatles.
On entend aussi, dans ces chansons, un compositeur qui retrouve le plaisir du jeu. Paul n’a jamais été un artiste de la pure douleur. Même lorsqu’il est triste, il est mélodiste. Même lorsqu’il doute, il trouve des accords lumineux. Et au cœur de ce disque, dans ce mélange de miniatures et de fragments, se cache un diamant qui va devenir l’une des pierres angulaires de sa carrière solo : Maybe I’m Amazed.
Maybe I’m Amazed, ou l’amour comme antidote à la guerre
S’il fallait choisir une chanson pour contredire définitivement l’idée que Paul serait un auteur “léger”, Maybe I’m Amazed serait une candidate idéale. C’est une ballade, oui. Une déclaration d’amour, oui. Mais c’est aussi un aveu de vulnérabilité, un moment où Paul laisse tomber l’armure du “professionnel” pour se montrer dans un état presque désarmé : étonné d’être aimé, étonné de tenir debout, étonné d’avoir trouvé un point fixe au milieu du chaos.
Ce morceau est souvent présenté comme une chanson dédiée à Linda McCartney, et c’est exact. Mais il faut préciser ce que cela signifie dans le contexte : Linda n’est pas seulement “la femme de Paul”. Elle est sa rampe de sécurité, sa boussole, sa coéquipière, parfois son bouclier. Leur relation, dans ces années-là, est un choix de monde. Paul choisit un modèle de vie contre un modèle de mythologie. Il choisit le foyer contre l’hôtel. La famille contre le cirque. Le quotidien contre la machine.
Maybe I’m Amazed porte cette tension. Le morceau a une intensité presque gospel, une montée émotionnelle qui ressemble à une confession. Paul n’y écrit pas comme un Beatle qui sait qu’il est un Beatle. Il écrit comme un homme qui se demande comment il va s’en sortir. Et c’est précisément pour cela que la chanson touche autant : elle est moins une déclaration triomphante qu’un remerciement inquiet. “Je suis peut-être stupéfait par tout ce que tu as fait pour moi.” On entend presque la phrase derrière les mots : “sans toi, je m’effondre”.
Musicalement, la chanson est un chef-d’œuvre de dynamique. Elle commence dans une forme de retenue, puis s’ouvre, s’élargit, se cabre. La voix de Paul y est à la fois contrôlée et au bord de la rupture, comme si la maîtrise technique n’empêchait pas l’émotion de déborder. Le piano guide la progression, la guitare ponctue comme une plainte électrique, et la batterie, jouée par Paul lui-même, a ce mélange de simplicité et de tension qui donne au morceau sa respiration. Tout est direct, sans fioritures inutiles, mais rien n’est “petit”.
Il est fascinant de constater que, dans l’imaginaire collectif, cette chanson est devenue l’une des plus grandes ballades de Paul McCartney en solo. Une chanson qu’on associe à l’amour durable, à l’évidence de l’autre, à la gratitude. Et pourtant, à la base, elle naît d’une situation de crise. Comme souvent chez Paul : la beauté n’est pas une fuite, c’est une réponse. Quand la guerre juridique et émotionnelle fait rage, il oppose la tendresse. Quand le monde des Beatles devient un champ de bataille, il écrit une chanson qui dit : l’essentiel est ailleurs.
L’album et son succès : triomphe public, malaise critique, héritage durable
Le succès de McCartney est immédiat, et il a quelque chose de paradoxal lui aussi. D’un côté, le disque profite forcément de l’aura Beatles : le monde veut entendre ce que Paul va faire “après”. De l’autre, il sort dans un climat toxique où Paul est accusé d’être le fossoyeur du groupe. Il y a donc une tension entre la curiosité du public et le jugement moral d’une partie de la presse.
Aux États-Unis, l’album grimpe en tête des classements et s’y installe. Au Royaume-Uni, il se maintient très haut, sans atteindre la première place, mais en occupant durablement le paysage. C’est un succès massif, et c’est aussi le début d’une nouvelle narration : Paul n’est pas seulement un ex-Beatle, il devient un artiste solo qui peut remplir les charts sans le label “Beatles” sur la jaquette.
Ce qui est intéressant, c’est la manière dont le disque va réécrire la perception de Paul avec le temps. Sur le moment, on lui reproche son côté “domestique”, son absence de manifeste, son minimalisme, sa chaleur “familiale”. Puis, au fil des décennies, cette dimension est exactement ce qui le rend attachant. Là où d’autres disques post-Beatles sont des blocs de douleur ou des monuments, McCartney ressemble à un carnet intime. Il a la patine des choses vraies.
Et puis il y a l’influence indirecte. Sans forcément que les artistes le revendiquent, on peut voir dans McCartney une matrice : l’idée qu’un musicien ultra-connu peut enregistrer seul, chez lui, en dehors des standards industriels. L’idée qu’un disque peut être imparfait et pourtant essentiel. L’idée qu’une œuvre peut être un document de vie autant qu’un objet artistique.
Paul lui-même, d’ailleurs, reviendra à cette méthode plus tard, comme un réflexe de liberté. Le fait que la série McCartney, McCartney II, McCartney III existe n’est pas un hasard : ce sont des disques où Paul se donne l’autorisation de jouer, d’essayer, de bricoler, de ne pas être “le Beatle parfait”. Ce sont des disques où il se souvient que la musique peut être un geste intime avant d’être une production mondiale.
Et au centre de cette histoire, il y a toujours ce sourire.
Le sourire comme réhabilitation : “j’ai dû me battre, sans le vouloir”
Revenons à la question initiale : pourquoi Paul sourit-il autant sur cette photo ? Parce qu’il a été sincèrement heureux, dira-t-il. Et cette phrase, à elle seule, mérite qu’on s’y attarde. Car comment être heureux au moment où l’on est en train de divorcer du groupe le plus célèbre du monde ? Comment être heureux alors que l’on sait qu’on va être détesté ? Comment être heureux quand on est en pleine bataille contre Allen Klein, et que l’on s’apprête à poursuivre ses propres partenaires ?
Justement : parce que le bonheur n’est pas toujours l’absence de problèmes. Parfois, c’est la certitude d’être à sa place. La certitude d’avoir choisi la bonne route. La certitude d’avoir retrouvé le contrôle de sa vie, même si le prix est énorme. Paul décrit une période où la machine Beatles était devenue “très désagréable” au quotidien. Sortir de là, c’est retrouver un espace mental. C’est retrouver une chambre à soi. Et c’est aussi retrouver sa famille, sa ferme, ses enfants, ses gestes simples.
Paul raconte aussi que cette décision d’aller au procès était “très impopulaire”. Le mot est faible. Impopulaire, c’est quand on change une règle et que les gens râlent. Là, il s’agit d’un acte qui vous colle une étiquette pour des décennies. Mais Paul accepte cette impopularité parce qu’il sent l’enjeu : si personne ne stoppe Klein, alors une part fondamentale de l’héritage Beatles risque de filer ailleurs. Et, plus tard, quand il entend des proches de Yoko Ono ou d’Olivia Harrison lui dire en gros “heureusement que tu l’as fait”, il comprend que le temps a recollé les morceaux de sens.
Son sourire, au fond, est celui d’un homme qui se sent libéré de l’obligation d’être un mythe. Il a été Beatle, il le sera toujours dans le regard du monde, mais il n’est plus obligé de vivre comme un Beatle. Il peut être Paul. Il peut être un musicien qui enregistre dans son coin. Il peut être un mari. Un père. Un type qui fabrique une table et qui en est fier. Un homme qui, au milieu d’une bataille juridique gigantesque, trouve encore l’énergie d’écrire Maybe I’m Amazed.
Ce que McCartney raconte vraiment : la fin des Beatles, et le début d’une vie
On peut écouter McCartney de mille façons. Comme un disque historique, comme une curiosité, comme un témoignage de l’après. Mais la meilleure manière de l’entendre, peut-être, consiste à le considérer comme un album de transition humaine. Un album où la célébrité est en arrière-plan, où le drame public est là mais filtré, où l’émotion personnelle affleure sans discours.
Là réside sa singularité : Paul ne règle pas ses comptes dans ses chansons. Il ne fait pas de pamphlet. Il ne fait pas de théâtre. Il fait de la musique. Et, ce faisant, il oppose au chaos une forme de continuité : la création comme routine, l’invention comme respiration, la mélodie comme refuge. C’est très McCartney, au fond : transformer l’angoisse en harmonie.
L’album ne dit pas “je suis le meilleur”. Il dit “je continue”. Et c’est parfois plus courageux. Car continuer, quand le monde vous attend au tournant, quand on vous colle une pancarte “coupable” sur le dos, quand vos amis deviennent vos adversaires au tribunal, c’est une forme de résistance.
Le sourire du dos de la pochette n’est donc pas une provocation. C’est un indice. Il annonce déjà la suite : Paul va reconstruire, patiemment. Il va essuyer des critiques, souvent injustes, parfois cruelles. Il va se relever. Il va inventer Wings, il va remplir des stades, il va écrire des tubes, il va prouver qu’il n’est pas seulement “l’ex-Beatle gentil”. Mais avant tout cela, il y a McCartney, ce disque de retrait et de réinvention, ce disque où un homme s’autorise à être heureux alors que le monde s’attend à le voir tomber.
Et au milieu de ce disque, comme une lumière qui refuse de s’éteindre, il y a Maybe I’m Amazed, l’une des plus belles preuves que l’amour, parfois, n’est pas un thème de chanson : c’est une stratégie de survie.
Conclusion : le sourire d’un survivant
On peut passer sa vie à débattre de qui a “cassé” les Beatles, à rejouer la scène du crime, à distribuer les rôles et les torts. Mais McCartney (1970) propose autre chose : un récit de sortie. Il ne cherche pas à gagner le procès de l’opinion. Il documente une renaissance. Et cette renaissance n’a rien de spectaculaire. Elle se fait dans une pièce, avec des instruments, avec une femme qui photographie, avec un enfant dans les bras, avec des chansons qui ressemblent à des notes de journal.
Le sourire du dos de la pochette, finalement, n’est pas seulement un sourire de bonheur. C’est un sourire de délivrance. Le sourire d’un homme qui a compris que la machine pouvait l’écraser, et qui a choisi de s’en extraire. Le sourire de quelqu’un qui accepte d’être impopulaire pour sauver l’essentiel. Le sourire de quelqu’un qui, en plein naufrage collectif, s’accroche à ce qui compte : la musique, la famille, la liberté.
Et si l’album McCartney reste si attachant, si vivant, c’est parce qu’il ne mythifie pas la chute. Il montre l’après. Il montre le travail discret de la reconstruction. Il montre que, parfois, le rock le plus bouleversant n’est pas celui des grands gestes, mais celui des petites victoires intimes. Un sourire. Une table fabriquée à la main. Une chanson d’amour qui semble dire : “Je ne sais pas comment je tiens debout… mais je tiens.”














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