Lorsque l’on évoque le duo Lennon-McCartney, la première image qui vient à l’esprit est celle de deux génies musicaux, assis face à face, leurs guitares en main, composant avec une complicité parfaite des chansons appelées à devenir des classiques éternels. Pendant les premières années des Beatles, cette vision n’est pas si éloignée de la réalité. Si leur répertoire initial, principalement constitué de chansons d’amour légères, semble résulter d’une interaction sans heurts, la suite de leur carrière montre une relation de plus en plus complexe, évoluant vers une forme de rivalité silencieuse.
Vers le milieu des années 1960, alors que les Beatles étaient déjà devenus un phénomène planétaire, les rapports entre John Lennon et Paul McCartney se modifiaient. Rubber Soul et Revolver, deux albums-pivots dans leur discographie, marquent la transition de l’écriture collective intuitive vers des compositions plus individuelles, plus expérimentales et plus matures. McCartney, plus mélodiste, semble alors s’orienter vers une approche pop teintée d’avant-garde, tandis que Lennon, plus brut et introspectif, aspire à une liberté créatrice sans concession. C’est dans ce contexte que la genèse d’« Eleanor Rigby » va cristalliser l’inconfort grandissant de Lennon face à la nouvelle méthode de travail de McCartney.
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Un changement de paradigme dans l’écriture
Jusqu’alors, Lennon et McCartney avaient une méthode de travail relativement structurée. Les idées naissaient souvent au gré de moments passés ensemble, dans une chambre d’hôtel ou un salon, où ils échangeaient des bribes de mélodies, d’accords et de phrases jusqu’à obtenir une chanson aboutie. Même s’ils n’étaient pas toujours d’accord, le processus restait entre eux deux, privilégiant la relation unique entre deux auteurs-compositeurs complémentaires.
Pourtant, à l’approche de Revolver (1966), les choses sont plus floues. John est en pleine remise en question, après avoir exploré de nouveaux horizons tant musicaux que personnels. Paul, curieux et entreprenant, s’inspire de musique classique, introduisant des éléments nouveaux dans le son des Beatles. L’idée d’« Eleanor Rigby », une chanson davantage centrée sur l’atmosphère, la narration et l’arrangement d’instruments à cordes, témoigne de cette volonté d’aller au-delà des cadres habituels de la pop britannique.
Au lieu de se cantonner aux guitares, basses et batteries, McCartney opte pour une orchestration entièrement basée sur un ensemble de musiciens classiques. Il s’émancipe du schéma classique du rock, matérialisant un univers sonore inédit pour le groupe. Dans cette optique, il est logique de solliciter d’autres avis, d’autres sensibilités. Mais cette ouverture n’est pas sans conséquences.
L’affront ressenti par Lennon
Ce qui pose problème à Lennon, ce n’est pas tant l’introduction d’un quatuor à cordes, ni même l’abandon de la formule guitare-basse-batterie, mais le processus d’écriture lui-même. Selon les souvenirs de Lennon, rapportés dans différentes interviews, McCartney aurait mis sa chanson sur la table, littéralement, en invitant diverses personnes présentes en studio — des roadies comme Mal Evans, Neil Aspinall, ainsi que Ringo Starr — à donner leur avis et proposer des mots, des idées pour les paroles. Pour Lennon, c’est là une offense à l’égard du sanctuaire créatif du tandem. Lorsqu’il compose, il voit l’écriture comme un travail intimement lié à sa relation avec Paul. Solliciter l’avis de non-musiciens, voire de techniciens, lui semble inconcevable, presque blasphématoire.
« J’étais insulté et blessé, » dira Lennon. Loin d’y voir une dynamique collaborative élargie, il perçoit cela comme la dilution du binôme légendaire, le transfert du noyau créatif vers un cénacle de personnalités moins légitimes, selon ses critères. Lennon, déjà en plein doute sur sa place, craint que la magie de leur association s’évapore. De plus, l’idée que McCartney sollicite d’autres esprits, sans se reposer sur lui, sape la confiance et la fierté qu’il avait jusque-là comme co-auteur principal des Beatles.
Ringo Starr, par exemple, a apporté des idées sur le personnage du père McKenzie dans « Eleanor Rigby ». Bien que sa contribution soit mince, pour Lennon, cela illustre un glissement vers un modèle plus « communautaire » de création, où l’impulsion artistique se dilue. Si cela ne semble pas être un problème pour McCartney, qui voit dans cette ouverture une façon d’enrichir l’histoire narrative, pour Lennon, plus secret et sélectif, c’est la rupture d’une règle tacite.
Un présage de leur séparation créative
Le malaise suscité par l’écriture d’« Eleanor Rigby » est significatif. Cette chanson, devenue un des joyaux de la couronne des Beatles, ne se contente pas d’étendre le champ musical du groupe : elle révèle aussi la fracture naissante entre les deux forces créatrices. Lennon commencera bientôt à explorer plus avant ses propres idées, à écrire des textes plus personnels, plus confessionnels, parfois plus sombres, sans chercher systématiquement l’approbation ou l’aide de McCartney. De son côté, Paul poursuivra sa quête de liberté artistique, puisant dans une multitude d’inspirations, hésitant moins à solliciter d’autres avis, même si cela heurte la sensibilité de John.
On sait qu’au tournant de 1967-1968, la coécriture Lennon-McCartney s’est étiolée, chacun arrivant avec des chansons plus abouties, moins « discutées » entre eux. La compétition bienveillante des premières années, où ils achevaient mutuellement les morceaux de l’autre, s’estompe. Lennon avait besoin d’exprimer son propre monde intérieur, de chanter ses failles, son mal-être, sans filtre ni consensus. McCartney, quant à lui, s’épanouit dans une variété d’expériences musicales, s’essayant à la pop de chambre, aux collages sonores, aux expérimentations comme dans « Sgt. Pepper’s… » et au-delà.
L’héritage d’« Eleanor Rigby » et la résignation de Lennon
Malgré cette déception ressentie par Lennon quant à la méthode, « Eleanor Rigby » demeure une réussite artistique incontestable. C’est un morceau qui incarne la maturité des Beatles, leur volonté de transcender le rock traditionnel et de se rapprocher de la musique de chambre, jetant un pont entre pop et classique. Loin d’être simplement une chanson, elle symbolise le moment où les Beatles se sont permis de devenir des artistes à part entière, audacieux, complexes, capables d’aborder la solitude, la misère, la religion et l’incommunicabilité.
Toutefois, cette brillante innovation musicale survient alors que Lennon comprend que le temps des débuts, l’époque où les chansons naissaient sur un coin de table entre lui et Paul, est révolu. Le fossé intellectuel et philosophique entre les deux hommes se creuse, et cette anecdote sur « Eleanor Rigby » n’est qu’un épisode de plus dans cette longue évolution aboutissant finalement à la séparation du groupe en 1970.
Dès lors, chaque chanson composée par Lennon ou McCartney s’éloignera un peu plus de l’esthétique partagée de leurs premières années. Les albums suivants, Sgt. Pepper’s…, Magical Mystery Tour et The White Album, montreront des Beatles travaillant souvent en isolation, se succédant en studio, gravitant autour d’un héritage commun mais ne coécrivant plus comme auparavant. La nostalgie de la facilité créative des débuts, la fascination pour leurs différences et les malentendus accumulés alimenteront la légende. Et c’est peut-être là la leçon de toute cette histoire : même les plus grands partenariats artistiques sont fragiles, sensibles aux changements de méthode et de philosophie, et parfois un simple choix d’écriture partagée peut marquer le début de la fin.
En définitive, « Eleanor Rigby » reste une pierre angulaire du répertoire des Beatles. Mais l’histoire de sa création, avec ce sentiment de trahison ressenti par Lennon, montre que derrière la perfection apparente de leurs harmonies, il y avait des frictions, des susceptibilités et des douleurs artistiques. Cette chanson, symbole de l’évolution des Beatles, a peut-être aussi été le signe avant-coureur que Lennon et McCartney cesseraient bientôt de dessiner ensemble les contours du futur de la pop.













