{Reconnu coupable le 13 avril d’avoir tué par balle le 3 février 2003 Lana Clarkson, le producteur de musique Phil Spector a été condamné, vendredi 29 mai, à Los Angeles, à une peine incompressible de dix-neuf ans de prison. Quinze ans pour meurtre au second degré sans préméditation, et quatre ans pour l’usage d’une arme à feu, c’est donc la peine maximale. Né le 25 décembre 1940 à New York, Phil Spector a été placé en détention dans une prison californienne. Ses avocats devraient faire appel, mais cette nouvelle étape dans la déchéance de celui dont les productions musicales des années 1960 ont fait danser la terre entière a tout d’une fin de parcours.}
{{LES FAITS}}
Le producteur Phil Spector condamné à 19 ans de prison
Edition abonnés Archive : Phil Spector reconnu coupable de meurtre
« Premier empereur de l’adolescence », selon l’écrivain américain Tom Wolfe en 1965, « Richard Wagner de la pop », comme l’écrit le journaliste Nick Kent, intronisé « génie du son » par la profession, autant d’expressions flatteuses accolées au nom de Phil Spector. Mais il n’attire pas que les louanges. Egocentrique, paranoïaque, obsédé par le contrôle, manipulateur malfaisant… ainsi le décrivent ceux qui ont eu l’occasion de travailler avec lui. Adulé très tôt pour ses chansons à succès, millionnaire à l’âge de 25 ans, reclus depuis près de quarante ans, voilà de quoi inspirer un film sur le thème grandeur et décadence.
A l’automne 1958, Phil Spector connaît son premier numéro 1 avec les Teddy Bears : To Know him Is to Love Him. En avril 1966, River Deep – Mountain High, pour Ike and Tina Turner, aujourd’hui chanson monument, est un échec.
{{GUERRE DES TRANCHÉES}}
Entre ces deux chansons, le « génie » Spector, producteur, arrangeur, auteur-compositeur aura inscrit nombre de classiques dans l’histoire de la musique populaire : Spanish Harlem, par Ben E. King, Uptown, Da Doo Ron Ron, Then He Kissed Me, par les Crystals, Be My Baby, par les Ronettes, les deux groupes vocaux féminins qu’il a façonnés, You’ve Lost that Lovin’Feelin’, Unchained Melody, par les Righteous Brothers…
Spector réalise la plupart de ses productions au studio Gold Star, à Los Angeles. Il y développe, à partir de 1962, son fameux « wall of sound », le mur de son. Pour obtenir l’impact maximum de ses chansons, diffusées majoritairement sur des postes de radio portatifs et des 45-tours, Spector double, triple voire plus les postes de musiciens à un même instrument, chacun capté par un micro.
Le son d’un grand orchestre – inhabituel dans les productions pop et rock de l’époque -, qui joue en direct, est renvoyé vers des enceintes dans une autre pièce, où il est enregistré dans le même temps. D’où une densité de la musique, une profondeur avec un léger écho, dans laquelle les voix sont immergées. Le tout en mono, même quand la stéréophonie s’imposera. « Un titre produit par Spector, on le reconnaissait immédiatement », rappelle l’un de ses plus grands fans, Bruce Springsteen.
Emporté par sa vision de mélodrames symphoniques pop – cordes et cuivres sont souvent de la partie – Spector épuise tout le monde, pique de violentes colères, accuse la profession de lui voler ses idées. L’époque évolue vers le psychédélisme, les groupes prennent leur indépendance, les chansons pop de Spector passent de mode. Après l’épisode Ike and Tina Turner, il se retire, tel l’homme d’affaires et aventurier Howard Hughes, et ressasse son dépit.
Dans les années 1970, il connaîtra quelques sursauts. John Lennon ou George Harrison, ex-Beatles, le sollicitent. Il réalise pour Lennon Instant Karma et Imagine, et pour Harrison All Things Must Pass Mais son comportement – de nombreux musiciens, dont Leonard Cohen, se souviennent de ses menaces armées – gâche tout. En 1980, la confrontation entre Spector et les punks Ramones ressemble à une guerre de tranchées.
Quelques productions fantômes et les hommages ponctuels de la profession suivront. Jusqu’au coup de feu de février 2003. Dans un article de Nick Kent (Rock & Folk, avril 2001) son ancienne épouse Ronnie Spector disait : « Quand il a commencé à lire dans la presse qu’il était un génie, il était s’est dit « Yeah, c’est vrai je suis un génie ». Après ils se sont mis à écrire qu’il était un génie fou. Ce qu’il est devenu. »
Source : Sylvain Siclier / LE MONDE












