Trois ans après l?assassinat de John Lennon et de la sortie de « Double Fantasy », Yoko Ono décide enfin de publier son alter ego « Milk and Honey » né de ces mêmes cessions en 1980. Ce merveilleux album posthume de l?ex-chanteur des Beatles célèbre son quart de siècle. Happy Birthday John !
Presque trente ans qu?un cinglé en mal de reconnaissance nous a flingué notre John Lennon et je ne sais pas ce qu?il en est pour vous, mais pour moi la plaie ouverte devant le Dakota building face à Central Park cet après-midi de décembre ne s?est jamais refermée. Et en janvier 1983 toute l?exubérance et le génie de John préservé déboulaient à nouveau à notre horizon sonore.
La Yoko qui garde jalousement tout ce qui touche à John de ses dessins d?enfant surdoué aux milliers d?heures accumulées sur bandes magnétiques avait enfin accepté de publier les inédits enregistrés durant les longues sessions de « Double Fantasy », l?album de son retour publié juste avant son assassinat.
« Milk and Honey » est ainsi le frère jumeau de « Double Fantasy » et si à l?image de son fameux prédécesseur, l?album alterne les voix de John et (hélas) de Yoko pour le meilleur et donc aussi forcément pour le pire.
Reste deux imparables compos « Nobody Told Me » et « I?m Steppin? Out » où la fameuse voix nasillarde de John donne toujours autant le frisson.
C?est le dernier Lennon. Il n?y en aura plus jamais d?autre et c?était il y a déjà 25 ans. The dream est résolument over
Publié sous le titre « Love Story » dans le numéro 187 de BEST de février 1984
« C’est ce que je pense d’elle qui compte ! Parce que – fuck you brothers and sisters – vous ignorez tout ce qui se passe. Je ne suis pas là pour vous. Je suis là pour moi et elle et le bébé. » (John Lennon, Playboy interview, Jan 81).
John. Yoko. La planète. Et les étoiles. Et la galaxie. Je rêve d’un univers parallèle où John Lennon continuerait à sourire en laissant ses doigts courir sur les touches d’ébène et d’ivoire de son piano. Mais John n’est plus qu’un écho, celui de Yoko, comme cette voix de femme qui susurre son nom dans « No 9 Dream». Erreur. Lennon est bien vivant. Comme une chanson dans la tête, comme une mélodie qui ne vous quitte jamais. Inutile de lui ériger une statue, un arc de triomphe, un mausolée ou une pyramide, les vrais héros ne survivent pas dans les objets, mais dans la conscience de ceux qui restent, de ceux qui vont venir. C’est drôle et en même temps si dérisoire, tant de musiciens médiocres rêvent d’une mort rock, une fin de rock star. John, lui, ne voulait pas mourir : « Mieux vaut s’éteindre doucement, comme un vieux soldat », disait- il. À quarante ans, c’est vrai, il avait déjà bataillé sur tous les fronts : la paix, l’amour et surtout la sérénité. Avant tout il voulait être un homme, un homo sapiens, et sans Yoko, je crois qu’il n’y serait jamais parvenu. Ceux qui détestent Yoko n’ont jamais rien compris à John Lennon. Sans elle, aurait-il su composer « Woman », « Love» ou « Jealous Guy»?
Trois ans après la sortie de « Double Fantasy » et la disparition de John, Yoko lance enfin sur le marché le mythique. « Milk and Honey » né des mêmes sessions au Hit Factory. Certains d’entre vous vont exhumer l’encens, d’autres vont rallumer leurs mégots de cierges en scandant alléluia d’autres enfin vont hurler au coup de fric en gerbant Yoko d’insultes. Objectivement John n’a pas vraiment laissé sa famille dans le besoin. Lorsqu’on possède une des dix fortunes des USA à quoi serviraient donc une poignée de millions de dollars supplémentaires? Les motifs de Yoko importent peu, même s’ils sont plus spirituels que la simple promotion d’un artiste phonographique. Toute l’idée de « Double Fantasy » était 1 + 1 = 1, en publiant « Milk and Honey» elle ne fait qu’appliquer l’équation. S’il faut une épithète à l’album, la seule qui, lui convienne c’est « respect ».
Yoko aurait pu sans peine s’ingénier à remodeler les chansons de John pour les rendre plus efficaces en les carénant comme des hits à grands renforts d’arrangements. Que ce soit avec Buddy Holly, Bob Marley ou Jim Morrison, d’autres n’ont pas eu ses scrupules : en avant le synthé et la Linn drum machine. Au contraire, les six chansons de John ont la fraîcheur dépouillée de démos, des mises à plat rieuses et naïves à la frontière du bootleg. En les écoutant, j’imagine qu’une partie des galères contractuelles de Mme Ono Lennon vient de sa volonté farouche de préserver ces derniers instants de John, ces quelques jours d’un bonheur insoutenable.
Lorsque j’avais rencontré Jack Douglas, le coproducteur de ces sessions, il m’avait campé l’atmosphère de travail de John. En écoutant les premières mesures au piano de « Grow OId With Me», je l’imagine sans peine penché sur son instrument. John avait l’habitude de s’enregistrer sur un master blaster. Puis il repassait la cassette en chantant ou en jouant d’un autre instrument et simultanément il reprenait le tout sur un second blaster à K7. À l?époque du quatre pistes cassettes à piles c’est à peine croyable. Et pourtant! Il avait aussi l’habitude de confectionner des cartes postales musicales, des cassettes qu’il envoyait à ses amis où il chantait, où il se racontait, où il vivait.
C’est pour qu’il continue à vivre tel qu’il pouvait être qu’une chanson comme « Grow OId With Me » échappe totalement à un quelconque savoir faire. L’émotion reste intacte, pure et translucide comme une nuit d’été. « Grow Old … » c’est un peu comme si j’écoutais la toute première version d’« Imagine ». Peut-être l’aurait-il remaniée s’il en avait eu le temps, mais quelle importance ? Sa voix qui vibre doucement a déjà tant de force. « Grow old along with me/The best is yet to be/When our time has come/We will be as one … »
Si « Grow Old With Me» est le titre le plus touchant de l’album, le plus abouti est sans conteste « Nobody Told Me ». Et ça n’est pas un hasard s’il constitue le premier simple. « Three … Four» même le compte à rebours des mesures a été conservé. Si Yoko l’avait souhaité, elle aurait pu même injecter les dialogues de John dans le studio avant chaque chanson. Tout fût préservé sur mémoire magnétique : dès l’instant où ils mettaient le pied dans la pièce, des magnétos et des magnétoscopes capturaient le son et les images. Des montagnes de bandes et de cassettes vidéo sont entre les mains de Yoko, peut être un jour les ressortira-t-elle?
« Nobody Told Me» est en tous cas une des plus belles compositions de John, un titre héroïque à la « Instant Karma» comme « l’m Stepping Out» qui ouvre l’album, dans une coloration plus « Rock and Roll ». Knopfler, en me parlant d’« Infidels» avait dit que le plus bel instrument de l’album c’était la voix de Dylan, c’est aussi vrai en ce qui concerne Lennon. Sans cet accent un peu braillard de Liverpool, saurait-il nous toucher avec autant d’intensité?
Lors de la sortie de « Double Fantasy », je me souviens de ma première réaction: ouais, pas mal. Crétin! Je me suis pris par la main et plus j’écoutais, plus j’étais conquis. Pour « Milk and Honey» c’est un peu la même histoire, pour mieux traquer la beauté, il faut la laisser nous pénétrer. Il suffit d’écouter une mélodie comme « Borrowed Time» pour comprendre combien Lennon s’amusait de son personnage. Sa force, c’est cette manie du second degré, de rejet total du superficiel. Il faut vivre ses coups de foudre jusqu’au bout, même s’ils sont fugitifs, mais l’amour, le vrai, en scope et en couleurs défie le temps même s’il n’apparaît pas au tout premier instant.
« Milk and Honey » n’est pas qu?un simple flirt, c’est une vraie love story.
« Love is free/Free is love/Love is living/Living love/Love is needing/To be loved.» ( « Love », J. Lennon).
Source : HitMuse












