Il y a des croisements qu’on voudrait éternels et qui ne durent même pas le temps d’une cigarette. En 1967, tout Londres semble respirer la même vapeur psychédélique : les Beatles bricolent un monde entier dans les murs d’Abbey Road pendant que Pink Floyd, encore jeune et déjà étrange, apprend à tordre le studio avec Syd Barrett. Deux empires à quelques portes l’un de l’autre, et pourtant si peu d’échanges qu’on dirait une pudeur, ou une rivalité sans même le savoir. Dans ce décor, la seule rencontre dont on soit certain tient à presque rien : Roger Waters et John Lennon, face à face, pas lors d’un dîner, pas sur une scène, mais dans l’air banal d’un couloir et d’une salle de contrôle. Et au lieu de la conversation rêvée — musique, écriture, audace, futur — il ne reste qu’une sensation de piques, de mauvaise humeur, d’ego qui se raidit. Waters le dira plus tard sans chercher l’excuse : Lennon était acerbe… et lui aussi. C’est minuscule, presque ridicule, mais c’est précisément pour ça que ça marque : parce qu’on y voit les légendes redevenir des garçons pressés, tendus, incapables d’être simplement polis. Une occasion manquée, et l’idée obsédante qu’une seconde chance n’est jamais garantie.
Il y a des rencontres qu’on fantasme toute une vie et qu’on ne fait jamais. Et puis il y a celles qu’on fait, enfin, et qu’on regrette aussitôt, comme si le réel s’était amusé à saboter le scénario écrit d’avance. La seule et unique fois où Roger Waters s’est retrouvé face à John Lennon appartient à cette seconde catégorie : un moment minuscule, presque anecdotique à l’échelle des légendes, mais qui laisse une trace longue, tenace, parce qu’il touche à quelque chose de très humain dans le mythe rock. Pas la gloire, pas la musique, pas même l’Histoire avec un grand H, mais l’égo, la maladresse, la mauvaise humeur, l’orgueil de deux hommes jeunes, brillants, déjà surchargés de projection, et qui, le temps d’un croisement dans un couloir de studio, se sont comportés comme deux cons.
Le paradoxe, c’est que tout, absolument tout, aurait dû pousser à une conversation mémorable. D’un côté, The Beatles, alors au sommet de leur pouvoir créatif, en train de redessiner les frontières de la pop avec Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, disque-monde qui avale l’époque et recrache un futur. De l’autre, Pink Floyd, encore un groupe d’outsiders mais déjà irradiant, en train d’enregistrer The Piper at the Gates of Dawn, pièce psychédélique fondatrice, insolente de liberté, portée par l’imaginaire de Syd Barrett. Deux visions de la musique nouvelle, deux façons d’ouvrir des portes dans le cerveau collectif, deux bandes qui, en 1967, respirent le même air saturé d’encens, d’électricité et de possibilités.
Sauf que les légendes, avant d’être des statues, ont été des gens. Et que les gens, parfois, ratent leur moment.
Sommaire
Les années qui se chevauchent : la même époque, deux trajectoires
On dit souvent que The Beatles et Pink Floyd appartiennent à deux règnes différents : les uns seraient la pop devenue art total, les autres l’art total devenu rock cosmique. C’est vrai si l’on regarde les monuments, les années 70, les stades, la démesure. Mais c’est trompeur si l’on se souvient que les chronologies se superposent. Les Beatles ne se sont pas dissous dans un vide : ils ont quitté la scène alors que d’autres, justement, apprenaient à l’occuper autrement.
Les Beatles basculent dans leur phase la plus aventureuse au moment où le Londres underground commence à produire ses propres héros. Les Floyd, eux, émergent d’un circuit de clubs, d’expérimentations, d’images liquides projetées sur des murs, de nuits qui finissent au matin et de matins qui ressemblent à des lendemains de rêve. Quand les Beatles gravent les sillons de leur dernière grande mutation, Pink Floyd apprend à se servir d’un studio comme d’un instrument. Les deux groupes ne sont pas des cousins, mais ils vivent dans la même ville mentale : celle où l’on comprend que trois minutes de chanson peuvent contenir un univers, et qu’un disque n’est pas juste une collection de titres, mais un monde cohérent, une architecture sonore.
Dans ce chevauchement, il y a des faits qui excitent toujours l’imaginaire. L’idée que John Lennon et Paul McCartney aient assisté à un concert précoce des Floyd, par curiosité, comme on va voir une bête étrange au zoo avant de réaliser qu’elle est en train d’inventer un langage. L’idée que les sessions de Sgt. Pepper et de Piper aient eu lieu à Abbey Road, presque portes contre portes, dans cette usine EMI où l’on fabriquait à la fois la pop la plus populaire du monde et la psyché la plus aventureuse de Londres. L’idée, enfin, qu’au milieu de cette proximité, il n’y ait eu presque aucun échange. Comme si le destin s’était contenté de mettre deux comètes sur des orbites voisines sans leur permettre de se percuter.
Ce manque de collision est précisément ce qui donne tant de poids à la seule rencontre dont on est sûr : celle de Waters et Lennon, un croisement trop bref pour devenir une scène, mais assez frappant pour devenir un regret.
Abbey Road 1967 : le couloir où naissent les mythes
Abbey Road, en 1967, n’est pas seulement un bâtiment. C’est une idée. Un temple technologique, un laboratoire d’alchimistes en blouses blanches, une cathédrale où l’on invente des sons qui n’existent pas encore. C’est aussi un lieu parfaitement banal par certains aspects : des escaliers, des couloirs, des portes numérotées, des horaires, des ingénieurs qui alignent les bandes, des assistants qui courent, des musiciens qui patientent, qui fument, qui s’ennuient, qui rient trop fort, qui cachent leurs angoisses derrière des blagues. C’est cet alliage-là, le prosaïque et le sacré, qui rend les anecdotes de studio si fascinantes : l’Histoire se fait dans des endroits où l’on pourrait aussi très bien enregistrer un jingle publicitaire.
Les Beatles occupent le Studio Two, royaume historique où ils ont enregistré l’essentiel de leur discographie. Les Floyd, eux, travaillent sur leur premier album dans un studio voisin, au sein du même complexe EMI. On aime raconter cette proximité comme une scène de film : d’un côté, Lennon, McCartney, Harrison, Starr, déjà mythologiques ; de l’autre, Barrett, Waters, Wright, Mason, encore des garçons, mais déjà porteurs d’une étrangeté qui va contaminer la décennie. La vérité, comme souvent, est moins romanesque et plus intéressante : les Floyd ne sont pas des groupies, ils sont des travailleurs. Ils enregistrent. Ils se concentrent. Ils ont leur propre pression, leurs propres doutes, leur propre urgence.
Et pourtant, à un moment, ils passent voir. Parce que comment résister ? Vous êtes un jeune groupe psychédélique en pleine ascension, vous enregistrez votre premier album, et juste à côté il y a les Beatles en train de fabriquer un disque dont tout le monde pressent qu’il sera énorme. Vous pouvez faire semblant d’être blasé, vous pouvez jouer les durs, vous pouvez dire que vous vous en fichez. Mais vous êtes quand même dans la même maison que les dieux.
Ce moment de visite, on le rattache souvent à une session autour de “Lovely Rita”, titre de Sgt. Pepper. Les récits divergent sur les détails, mais l’idée générale reste la même : Pink Floyd observe The Beatles travailler, depuis la marge, impressionné, conscient d’assister à quelque chose de rare. Et c’est dans cette zone grise, ce petit théâtre d’observation, que Roger Waters croise John Lennon.
Pas une rencontre organisée, pas une poignée de main protocolaire, pas un échange entre pairs. Plutôt un frottement d’énergies.
Sgt. Pepper : la pop qui se met un costume pour mieux se dénuder
On ne comprend pas vraiment l’aimantation de 1967 sans rappeler ce qu’est Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band dans le récit Beatles. Ce n’est pas seulement un album, c’est un geste. Une déclaration : la pop n’a plus besoin de s’excuser d’être ambitieuse. Elle peut être sophistiquée, conceptuelle, ludique, mélancolique, bruyante, orchestrale, psychédélique, tout ça à la fois. Elle peut se déguiser en fanfare fictive pour mieux parler de vérité. Elle peut mêler le music-hall, l’Inde, la musique concrète, le rock, et faire croire que c’est naturel.
Et dans ce geste, John Lennon est un moteur particulier. Lennon, c’est l’acide dans le cocktail, l’ironie qui perce le décor, la part qui refuse d’être trop jolie. Même quand il est joueur, il garde une forme de violence douce, comme si chaque harmonie cachait une question existentielle. Il y a chez lui, à cette époque, une tension permanente entre la blague et l’abîme. La mythologie du Lennon “peace and love” n’efface jamais tout à fait le Lennon sarcastique, susceptible, prompt à mordre avant d’être mordu.
Ce trait de caractère compte, parce que c’est lui qui surgit dans l’anecdote Waters. Lennon n’est pas forcément “méchant” ce jour-là. Il est Lennon : piquant, abrupt, protégé par une posture. Et l’autre en face, Waters, n’est pas un enfant de chœur non plus.
Piper : Syd Barrett, l’enfance sous LSD et la poésie au couteau
Face à Sgt. Pepper, il y a The Piper at the Gates of Dawn, disque qui n’a pas le même budget symbolique, pas la même armée de regards braqués dessus, mais qui porte une liberté comparable. Ce n’est pas un album qui cherche à être un événement mondial. C’est un album qui cherche à être fidèle à une sensation : celle des nuits psychédéliques de Londres, du UFO Club, des improvisations qui s’étirent comme du chewing-gum cosmique, de la pop qui se déforme, du rire qui devient vertige.
La différence majeure, c’est que Piper tient sur une personnalité centrale : Syd Barrett. Là où les Beatles sont un équilibre instable entre quatre forces, Pink Floyd version 1967 est le royaume d’un seul imaginaire, avec les autres autour, essentiels mais satellites. Barrett écrit, chante, invente. Il a une manière de rendre l’enfance inquiétante, de faire du conte un trip, de transformer une comptine en hallucination. Il ne “fait” pas de la psyché : il la vit comme une évidence.
Ce contexte est important pour comprendre Waters en 1967. Roger Waters n’est pas encore le grand architecte conceptuel de The Dark Side of the Moon, de Wish You Were Here, d’Animals, de The Wall. Il est un membre d’un groupe qui tourne autour de Barrett. Il observe, il apprend, il se forge. Il n’a pas encore totalement pris la place qui sera la sienne plus tard : celle du narrateur moraliste, du dramaturge amer, du type qui transforme ses obsessions en fresques. Mais il a déjà, apparemment, ce trait qui le définira : une certaine raideur, une fierté, une façon de se tenir droit, comme si céder un centimètre revenait à perdre une bataille.
Deux hommes comme ça dans une même pièce, même pour dix secondes, ça peut faire des étincelles.
Roger Waters avant le mythe : orgueil, protection, instinct de survie
On caricature facilement Roger Waters en tyran, en donneur de leçons, en ego sur pattes. C’est parfois vrai dans les années Floyd tardives, c’est parfois injuste, et surtout c’est insuffisant pour comprendre l’homme jeune. Dans l’Angleterre des sixties, être un musicien sérieux dans une scène encore en construction, c’est aussi lutter pour exister. C’est se battre contre les condescendances, contre l’industrie, contre les codes sociaux, contre les hiérarchies invisibles. Waters, à cette époque, n’est pas un aristocrate du rock. C’est un type qui veut que sa présence compte.
Et quand vous vous retrouvez face à John Lennon, même si vous êtes déjà dans un groupe prometteur, l’écart de statut est immense. Lennon est le monde. Waters est un futur possible. Il y a des gens qui, dans ce genre de situation, s’écrasent. D’autres qui se gonflent, par réflexe, pour ne pas être écrasés. L’arrogance est parfois une façon de ne pas se dissoudre.
Ce qui rend l’aveu de Waters touchant, des années plus tard, c’est qu’il ne cherche pas à se blanchir. Il ne dit pas : “Lennon était imbuvable, point.” Il dit : “Il était désagréable… et moi aussi.” Dans une culture rock où chacun écrit sa légende en se donnant le beau rôle, cette symétrie a quelque chose de rare. Waters reconnaît qu’il a raté son moment, qu’il a répondu à l’ego par l’ego, qu’il a été à la hauteur de la pire version de lui-même. Ce n’est pas une confession sentimentale, c’est une lucidité sèche.
John Lennon : l’ironie comme armure, l’attaque comme réflexe
Il faut aussi regarder Lennon en face, sans hagiographie. Lennon est drôle, brillant, inventif, mais il est aussi souvent agressif dans le contact. Pas forcément par cruauté consciente, plutôt par mécanisme : attaquer avant qu’on l’atteigne, ironiser avant qu’on le prenne au sérieux, jouer le cynique avant qu’on découvre la fragilité. En 1967, il est au cœur d’un cyclone médiatique qui déforme tout. Être John Lennon, c’est être observé, interprété, jugé. C’est vivre avec la sensation que le monde vous vole votre intimité.
Dans ce contexte, l’arrogance peut être un raccourci. Une posture de contrôle. Un moyen de tenir les gens à distance. Waters, de son côté, arrive avec son propre désir de contrôle. Résultat : deux boucliers qui se heurtent, pas deux êtres qui se rencontrent.
Et c’est peut-être ça, la vérité la plus cruelle de cette anecdote : ce n’est pas une scène de rivalité artistique. Ce n’est pas “Beatles contre Floyd”. C’est juste deux personnalités compliquées, dans un moment de fatigue et de tension, qui n’ont pas su être simplement polies.
La rencontre : un croisement minuscule, un regret immense
Revenons à cette scène fantôme. Roger Waters raconte qu’il n’a rencontré John Lennon qu’une fois, dans la salle de contrôle du Studio Two, à Abbey Road, et que c’était “à son grand regret”. Il décrit Lennon comme “acerbe”, “assez désagréable”, et ajoute, sans détour, qu’il l’était aussi. On imagine le décor : des bandes qui tournent, des cendriers pleins, des ingénieurs concentrés, des blagues qui fusent, l’odeur du thé, des amplis silencieux, une tension électrique dans l’air. Et, au milieu, deux regards qui se jaugent.
Il ne faut pas forcément dramatiser le contenu exact de l’échange. Il a pu s’agir d’une remarque sèche, d’un sarcasme, d’un mot de travers. Mais il suffit d’un détail pour que l’orgueil s’enclenche. Un ton. Un rictus. Une phrase qui semble dire : “Et toi, tu fais quoi ici ?” Waters répond, Lennon répond, fin de l’histoire. Pas de discussion sur la musique, pas de reconnaissance mutuelle, pas de complicité. Juste un malaise. Une occasion manquée.
Ce qui est fascinant, c’est que ce regret n’est pas celui d’un fan qui n’a pas eu son autographe. C’est le regret d’un artiste qui, plus tard, a compris ce qu’il aurait pu partager avec Lennon, non pas en termes de carrière, mais en termes de regard sur l’écriture. Waters est devenu l’un des grands paroliers du rock, un homme obsédé par la vérité, la culpabilité, la guerre, l’enfance brisée, l’aliénation. Lennon, surtout dans ses grandes années, est aussi un homme qui cherche une vérité, parfois brutale, parfois contradictoire. Deux chercheurs de vérité qui se sont rencontrés au mauvais moment, dans la pire configuration.
Et l’Histoire n’a pas offert de seconde chance.
Deux psychédélismes, deux philosophies : l’évasion et la confrontation
On rapproche souvent Sgt. Pepper et Piper parce qu’ils sortent de la même année, parce qu’ils sont tous deux estampillés psychédéliques, parce qu’ils participent de la même révolution sonore. Mais leur psychédélisme n’a pas exactement la même fonction.
Chez les Beatles, la psyché est souvent une expansion : un moyen d’élargir le vocabulaire, de jouer avec les textures, de transformer la pop en laboratoire sans perdre l’accessibilité. Il y a de la couleur, du collage, de l’humour, une forme de maîtrise artisanale : chaque étrangeté est mise en scène, cadrée, sculptée. Même quand ça part loin, ça reste tenu par une main invisible.
Chez Pink Floyd version Barrett, la psyché est plus poreuse. Moins “production” que “débordement”. Les morceaux semblent parfois enregistrés à la frontière d’un rêve, comme s’ils pouvaient se dissoudre à tout instant. Les structures se tordent, les sons se prolongent, l’improvisation fait partie du discours. C’est un psychédélisme de la dérive, pas seulement de la décoration.
Waters, lui, n’est pas exactement dans l’un ou l’autre à ce moment-là. Il est dans un groupe psychédélique, mais il deviendra l’homme de la confrontation, pas de l’évasion. Quand il prendra le pouvoir créatif, Pink Floyd quittera progressivement l’onirisme barrettien pour entrer dans une ère de concepts sombres, politiques, existentiel. Lennon, de son côté, fera le trajet inverse : de l’expérimentation pop sophistiquée vers une forme de nudité émotionnelle radicale avec John Lennon/Plastic Ono Band, disque dépouillé, violent, vrai.
C’est là que le lien profond apparaît. Waters a pu regretter sa rencontre ratée précisément parce qu’il a reconnu chez Lennon, plus tard, cette obsession de la vérité nue. Lennon a ouvert une voie que Waters empruntera à sa manière.
Après la friction : l’admiration intacte, peut-être même renforcée
Ce qui sauve cette histoire du simple ragot, c’est ce qui vient après. Waters n’a pas transformé cette anecdote en ressentiment. Au contraire, il a continué à parler de Lennon avec respect, parfois avec une forme d’émotion. Il a évoqué l’importance de Lennon dans sa manière de concevoir l’écriture comme une expression de soi, comme un espace de liberté où l’on peut parler de sa vie, de ce qu’on ressent, sans déguisement. Waters n’est pas un sentimental, mais il n’a jamais caché l’impact des grands auteurs sur lui. Lennon fait partie de ceux-là.
Il y a, chez Waters, une hiérarchie implicite : très peu de chansons qu’il aurait aimé écrire ne sont pas signées Lennon ou Dylan, dit-il en substance dans différents propos rapportés. Cette phrase, au-delà de la formule, dit quelque chose de profond : Waters ne juge pas Lennon à la sympathie, il le juge à la puissance de l’écriture. Et sur ce terrain, le respect est absolu.
C’est une leçon utile pour les fans, et peut-être pour nous tous : on peut rencontrer quelqu’un dans de mauvaises conditions, le trouver antipathique, et pourtant reconnaître son génie. Le contraire est aussi vrai. Le talent n’est pas un certificat de gentillesse, et la gentillesse n’est pas une garantie de talent. Le rock, qui a longtemps confondu les deux en mythifiant les “personnalités”, gagne à être regardé avec une lucidité adulte.
Le temps qui manque : la tragédie des rencontres qui n’auront jamais lieu
Le regret de Waters est accentué par un fait simple : John Lennon est mort en 1980. Tout ce qui aurait pu se réparer, se nuancer, se compléter, a été coupé net. Waters, dans les années 70, devient une figure immense, mais aussi un homme enfermé dans ses propres batailles, ses propres albums, ses propres guerres internes. Pink Floyd devient une machine, un empire, un champ de mines. Waters n’a pas le temps, pas l’espace, ou pas l’envie, de fraterniser avec d’autres stars du rock. Lennon, de son côté, traverse ses propres métamorphoses, ses retraits, ses retours.
On peut rêver à ce qu’aurait été une vraie conversation entre eux. Pas une conversation mondaine, mais une discussion sur l’écriture, sur la violence du monde, sur l’enfance, sur la culpabilité, sur la politique, sur la façon dont une chanson peut porter une vérité et se faire avaler par l’industrie. Lennon et Waters auraient pu se trouver des terrains d’entente, ou se détester cordialement, mais au moins ils auraient échangé autre chose que des piques.
Le rock est plein de ces rendez-vous manqués. C’est ce qui le rend romanesque, mais aussi frustrant. On aime croire que les grands esprits se reconnaissent. Parfois, ils se croisent juste au mauvais moment.
Beatles et Floyd : influence, émulation, et distance respectueuse
Dire que Pink Floyd a été “influencé” par les Beatles est à la fois évident et trop simple. Évident, parce que les Beatles ont influencé tout le monde : ils ont montré que le studio pouvait devenir un terrain d’invention, que l’album pouvait être un format artistique, que la pop pouvait être ambitieuse. Trop simple, parce que Pink Floyd ne s’est pas contenté d’imiter. Les Floyd ont pris cette permission et l’ont emmenée ailleurs, dans une direction plus longue, plus immersive, plus hypnotique.
L’anecdote de “Lovely Rita” et de “Pow R. Toc H.” est révélatrice, non pas parce qu’elle prouverait une copie, mais parce qu’elle montre un climat. Quand vous entendez des sons nouveaux, vous comprenez que vous pouvez, vous aussi, tenter des choses. Vous sortez d’un studio et vous retournez dans le vôtre avec une idée : “Ah, donc on a le droit.” C’est souvent comme ça que l’innovation se propage : pas par des plans secrets, mais par des permissions invisibles.
Les Beatles, eux, n’ont pas eu besoin de Pink Floyd pour oser. Mais ils ont existé dans le même moment où l’underground londonien bouillonnait. Il n’est pas interdit d’imaginer que cette énergie collective, ce sentiment que tout est possible, ait nourri le geste Beatles autant que le geste Floyd. Londres, en 1967, est un organisme vivant. Les idées circulent. La psyché n’appartient à personne. Elle est dans l’air.
L’ego comme moteur et comme poison : ce que raconte vraiment cette anecdote
Au fond, ce que l’histoire Waters-Lennon raconte, ce n’est pas seulement une rencontre ratée. C’est une miniature du rock lui-même. Le rock est une musique de posture autant que de son. Une musique où l’ego peut devenir un carburant formidable, mais aussi un poison social. Lennon et Waters ont tous deux, à leur manière, utilisé leur ego pour protéger quelque chose de fragile. Lennon protège son intimité, sa vulnérabilité, son identité dans un monde qui le dévore. Waters protège son ambition, sa place, son désir de contrôle, dans un monde où il n’est pas encore sûr d’exister.
Quand deux protections se rencontrent, ça fait rarement une belle scène. Ça fait un choc. Et le choc laisse un goût amer, parce qu’il rappelle qu’on aurait pu faire autrement.
La morale facile serait : “Soyez gentils, on ne sait jamais.” Elle n’est pas fausse. Mais elle est un peu courte. La morale plus intéressante serait : même les génies peuvent être maladroits. Même les hommes qui écrivent des chansons capables de sauver des vies peuvent être désagréables dans un couloir. Et ce n’est pas un scandale : c’est une invitation à ne pas idolâtrer les personnes, mais à aimer l’œuvre, à comprendre les contradictions, à accepter que les héros soient des humains.
Waters, en assumant sa part de tort, fait quelque chose de rare : il ramène le mythe à la taille d’un homme.
Leçon de vie, leçon de rock : l’humanité dans les couloirs
On a souvent envie d’imaginer les années 60 comme un âge d’or, une époque où tout le monde se croisait, s’aimait, inventait ensemble, dans une harmonie psychédélique permanente. C’est une jolie carte postale. La réalité, c’est aussi des ego, des tensions, des malentendus, des rivalités, des journées mauvaises, des rencontres ratées. Et pourtant, de ce chaos humain, sont sortis des disques qui, eux, touchent à l’universel.
La seule rencontre entre John Lennon et Roger Waters n’a pas produit une collaboration. Elle n’a pas produit une chanson. Elle n’a même pas produit une amitié. Elle a produit un regret. Et ce regret, paradoxalement, rend l’histoire plus précieuse, parce qu’il nous rappelle que derrière les monuments, il y a des instants fragiles où tout aurait pu basculer.
Si l’on veut en tirer quelque chose de concret, ce n’est pas un sermon sur la politesse. C’est plutôt une image : deux futurs géants dans une salle de contrôle, incapables, à ce moment précis, de se parler autrement qu’avec des piques. Et des années plus tard, l’un d’eux qui dit, simplement, qu’il le regrette. Dans le rock, où l’on confond souvent la dureté avec la vérité, c’est peut-être ça, la plus belle preuve de maturité : reconnaître qu’on aurait pu être meilleur, et que ça aurait compté.













