{Mort jeune, et donc toujours jeune! Vingt-cinq ans après sa fin brutale, l’ancienne tête pensante des Fab Four et du militant pacifiste demeure une des icônes du XXe siècle. Et sa légende tient plutôt bien le coup.}
Coups de feu à Manhattan, où un homme s’effondre. Ce soir-là, pourtant, ce n’est pas seulement John Lennon qui vient de mourir. Avec lui, ce sont les années 60 et 70 qui s’évanouissent définitivement. Fin brutale de toute une époque. Tour à tour yé-yé, rock, contestataire, psychédélique et pacifiste. Drôle d’année 1980, où disparaît également Sartre. Toute une génération prend, soudain, un coup de vieux. Et, avec elle, ses rêves d’amour universel.
Vingt-cinq ans après sa mort, cependant, John Lennon va bien, merci pour lui. Il figure en bonne place dans la galerie d’icônes du XXe siècle, quelque part entre Che Guevara et Kurt Cobain. Les Britanniques, eux, continuent de le placer parmi leurs dix personnalités préférées. Devant Paul McCartney, le frère ennemi, qu’il aura décidément toujours le don d’énerver. A l’occasion, John s’offre aussi des luxes posthumes. Comme celui d’être censuré au lendemain des attentats du 11 septembre, où sa chanson Imagine a été interdite sur les ondes américaines. Enfin, dans l’esprit d’une partie de la jeunesse actuelle, il est cette idole qui avait été parmi les premières à prêcher un monde sans guerre, ni famine, ni exploitation.
Ce destin! Il est à l’image de l’artiste lui-même: éblouissant et sombre. Car tout de même, chez Lennon, ce peu de gaieté. Naître à Liverpool sous les bombes allemandes et perdre sa mère à l’adolescence: ce sont là, il est vrai, des choses qui ne favorisent pas un caractère primesautier. Côté énergie et créativité, en revanche…
{{L’odyssée des Fab Four}}
Avant de mourir en martyr, il a toutefois été un héros. Des années soixante. C’est-à-dire celles des Beatles. John, Paul, George et Ringo. Les Fab Four, dont Lennon – qui créa le groupe – est la tête pensante, l’âme. A la clé, folie planétaire et de l’or comme s’il en pleuvait. Avec Revolver, Sgt Pepper’s, le White Album, Let It Be, Abbey Road, tubes en cascade, concerts monstres, foules en délire, films, vacances zen chez le gourou Maharishi et tout le cirque.
L’odyssée des Beatles s’achève en 1969. Les quatre maîtres du monde ne s’entendent plus guère, se lassent de leur règne. A commencer par John, proche du dégoût. «Il faut sacrément s’humilier pour être ce qu’étaient les Beatles. On finit par faire exactement ce qu’on ne veut pas faire, avec des gens qu’on ne peut pas souffrir», dira-t-il. De surcroît, les fans le rendent fou furieux: ils vouent aux gémonies la nouvelle femme de sa vie, une certaine Yoko Ono, artiste japonaise éprise de contre-culture et d’art conceptuel. Une page se tourne, non sans l’aide de la «méchante» Yoko.
Comment aurait-il pu en aller autrement? Lennon devait tôt ou tard s’éloigner. Artiste hors normes et tous terrains, également écrivain, dessinateur et plasticien à ses heures. Champion de la paix, surtout, alors que la guerre du Vietnam fait rage. Give Peace A Chance!
Il y va de sa bombe, Imagine, qui rejoint All You Need Is Love et Give Peace a Chance au panthéon de ses hymnes. «Imagine qu’il n’y ait ni pays, ni religion…» Maître en autopromotion, avec ça. People à mort, il se fait filmer au lit avec Yoko, achète des panneaux d’affichage dans des capitales pour souhaiter amour et paix aux gens. Baba, donc, mais pas toujours cool. Ses biographes le montrent autoritaire, tyrannique – les drogues dures rendent peu aimable – et davantage soucieux du sort de la planète que de celui de ses deux fistons.
La face sombre de Lennon, pourtant, n’entamera jamais son image. N’importe comment, cet homme de liberté plaisait. Et puis son époque ne consacrait pas des saints, mais des icônes. De toute façon, c’est ce qu’il chantait dans Instant Karma: «Nous resplendissons tous comme la lune et les étoiles et le soleil.» Sacré John! Lui qui était toujours resté attaché au prolétariat de ses origines, il avait aussi fait cet aveu: «Je veux de l’argent simplement pour être riche.»
Il aurait adoré les années 80. I
{{«Il avait le monde à ses pieds…»}}
Ils sont beaucoup, en cette année 1980, à continuer d’y croire. A attendre le jour béni où les Beatles se reformeraient enfin. Mais ce rêve, que partagent des millions de fans dans le monde et quelques producteurs, un homme va le briser net. Il s’appelle Mark David Chapman.
Dans la journée du 8 décembre, ce déséquilibré fait le pied de grue devant le Dakota Building à New York, où Lennon vit dans un appartement de trente pièces. L’apercevant, Chapman lui fait signer un autographe.
Mais, au fond de lui, il veut plus. Autre chose. Si bien qu’en soirée, lorsque Lennon rentre d’une session d’enregistrement, il est toujours là. Il est 22 h 52 quand il ouvre le feu sur sa victime et l’abat de cinq balles dans le dos.
«Rien n’aurait pu m’arrêter», a expliqué Chapman en 1991, dans une interview que vient de diffuser la chaîne britannique Channel Four. «Je suis convaincu en mon âme et conscience que je n’aurais rien pu faire à ce stade pour m’empêcher. C’était comme un train, un train sans conducteur», y raconte le meurtrier, aujourd’hui âgé de 50 ans.
«Voilà un homme qui avait le monde à ses pieds, et moi… j’étais juste une personne, sans personnalité. Quelque chose en moi s’est cassé. Et je me souviens avoir pensé que peut-être mon identité se révélerait dans le meurtre de Lennon…»
Se souvenir qu’à l’époque, la téléréalité n’existait pas encore pour les anonymes en quête de gloire immédiate. Or, en pointant son arme sur Lennon, l’obscur Chapman visait précisément son quart d’heure de célébrité. Il a eu, au final, la perpétuité. Emprisonné dans l’Etat de New York, il a vu l’an dernier sa demande de liberté conditionnelle rejetée. PBy
Source : Pascal Bertschy












