A Paris, la Cité de la Musique présente une importante exposition sur l’artiste, disparu il y a 25 ans. On y découvre un Lennon artiste, mais la mainmise de Yoko Ono brouille l’image.
À PARIS
Le 9 octobre dernier, John Winston Lennon aurait eu l’âge de la pension, 65 ans, et le 8 décembre prochain, l’on commémore les 25 ans de sa mort, lui qui fut assassiné en bas de chez lui, à New York, par un abruti auquel il avait donné un autographe quelque temps auparavant. Ce double anniversaire suscite plusieurs parutions phonographiques et une grande exposition à la Cité de la Musique à Paris. Ce n’est pas la première fois que l’institution, aux bâtiments dessinés par Portzamparc, accueille un événement rock’n roll: les expositions Jimi Hendrix et Pink Floyd y furent d’incontestables réussites.
Celle consacrée à John Lennon se répartit sur deux niveaux: le premier retrace l’époque de la jeunesse et des Beatles, on va dire l’enfance de l’art, le second met surtout en scène un Lennon artiste et activiste, généralement très en symbiose avec sa femme, Yoko Ono. Cette dernière a largement participé à la conception de cette exposition, notamment dans les détails, une intervention qui ne passe pas inaperçue…
Galerie de portraits
L’on tombe d’abord sur un vaste panneau montrant des images de Lennon, jamais très souriant, à toutes les époques de sa vie, de l’enfance, une petite casquette vissée sur la tête, aux photos de famille ou dues au travail de professionnels comme Richard Avedon. Une galerie de portraits frappante, à douter de la disparition même du chanteur. Première surprise, ensuite, face à la vaste chronologie-toujours utile pour réactiver la mémoire-, qui fait commencer l’histoire de John en… 1933, le 18 février exactement, avec la date de naissance de Yoko Ono à Tokyo… Sur tout le panneau, les vies de John et Yoko sont mises en parallèle. La première épouse, Cynthia Powell-Lennon n’étant mentionnée qu’une fois, non pour son mariage avec le jeune Beatle, mais pour la naissance de leur fils Julian. Sans doute est-elle trop «working class» et pas assez «artistic hero»… L’on entre alors dans le vif du sujet, qui fonctionne sur un rythme séquentiel à la fois thématique et chronologique. Tout est-il dit dès l’enfance? Est-ce le hurlement des bombes qui tombèrent sur Liverpool en ce 9 octobre 1940 qu’on finit par entendre un jour dans sa guitare? Le certificat de naissance 3665D lui donne pour père Alfred Lennon, steward sur un bateau à vapeur, et ne s’inquiète pas de la profession de sa mère, Julia Lennon, née Stanley.
Art et latin: TB
Que relève-t-on dans son bulletin à la Quarry Bank High School for boys? Art: très bon travail; latin: très bien; maths: capable de faire beaucoup mieux. Et chant? Rien… Par contre, comme en témoigne son journal, appelé «Daily Howl», le petit John fait preuve d’une imagination dans le dessin, les aphorismes et les jeux de mots, qui va au-delà de ce qu’on peut attendre d’un enfant de 10 ans.
Dans ces années 50, Liverpool ne digère pas son déclin industriel, mais reste un grand port dans lequel marins et militaires débarquent d’outre-Atlantique avec leur musique: le jazz, puis le rock’n roll, dont les Quarrymen, groupe de collège emmené par John, vont se faire une spécialité. Avec l’arrivée de Paul McCartney, puis de George Harrison, les Beatles prennent forme peu à peu. Stuart Sutcliffe, mort à Hambourg, Pete Best viré au profit d’un Richard Starkey devenu Ringo Starr qui faisait meilleure figure ?, et leurs blousons noirs troqués contre des costumes proprets, voilà les quatre garçons le vent en poupe.
La jeunesse impose son style de vie et le discours musical qui l’accompagne mais, pris dans la tourmente de la Beatlemania, John crie une première fois «Help». On lui emboîte le pas devant la vitrine de memorabilia – du 45 tours à la tapisserie en passant par la petite culotte Beatles – lorsque «I Am the Walrus» résonne dans une oreille, «Hard Day’s Night» dans l’autre et des extraits d’interview dans les deux. Une petite mise au point de la stéréo ne serait pas du luxe.
En attendant, les Beatles battent des records: premier concert géant, 55000 personnes au Shea Stadium de New York, le 15 août 1963, tout ça avec cet ampli de guitare à tubes Vox AL-100 bien sympathique mais un peu insuffisant, il y a de quoi enrager. Du coup, ils se tournent vers la télévision – première émission mondiale «One World», et la veste que Lennon y portait -, et se replient dans le travail en studio, dont une cabine est recréée ici: formica, bakélite et murs vert pâle «clinique» sous des tubes au néon, à se demander avec quoi leur imagination a été stimulée pour en arriver à «Revolver» ou «Sgt. Pepper’s». «Lucy in the Sky with Diamonds», peut-être?
Un étage plus haut
Fin du premier acte, le plus passionnant, l’on monte alors d’un étage pour entrer dans l’univers de l’artiste Lennon, le plus surprenant. Dommage qu’ici Yoko tire exagérément la couverture (du «bed-in» ?) à elle: d’entrée de jeu une grande salle avec ses oeuvres, et deux plus petites, présentant musiques et films expérimentaux. La voilà, pour le coup, placée dans la lignée des Berio, Berg et Stockhausen, ce qui est un peu tiré par les baguettes. Artistiquement, Lennon suit ses traces: lâcher de 350 ballons blancs renvoyant à une expo de ready-mades à la galerie Robert Frazer, collaborations avec le groupe Fluxus et George Maciunas, portfolio «Bag One» de dessins réalisés lors du «bed-in» à Montréal, collages inspirés par la rencontre improbable entre l’art nippon et le surréalisme, etc.
Mais la plus belle oeuvre de John Winston Lennon n’est-elle pas sa vie, avec ses actes de bravoure et ses errements, sa déclaration de Nutopia, ses campagnes de pub pour la paix et ses deux ans d’orgie du «Lost week-end» ? Une oeuvre brutalement, stupidement inachevée, et à laquelle cette exposition, brouillant les images, ne rend pas entièrement justice.
John Lennon, «Unfinished Music», jusqu’au 25 juin 2006 à la Cité de la Musique, 221, av. Jean-Jaurès, 75019 Paris. Catalogue. Webwww.cite-musique.fr
«Working Class Hero: The Definitive Lennon», double album 38 titres, Capitol/EMI.












