{{Yoko Ono, la veuve de Lennon, a prêté des objets de l’artiste pour l’exposition que lui consacre la Cité de la musique, à Paris.}}
Veste velours et tee-shirt noirs, jean, bottines à hauts talons et incroyable jeunesse ; avec ses 72 ans, c’est une Yoko Ono chaleureuse qui nous reçoit dans une suite de palace parisien pour parler de feu son conjoint, John Lennon, et de l’exposition que lui consacre la Cité de la musique.
Où en êtes-vous ?
Avec John, nous avons eu une existence formidable, mais, quand il est mort, c’est comme si j’avais perdu ma propre vie. Cela a été dur pendant presque vingt ans. Je n’étais guère consciente de mon âge mais un jour on m’a dit que j’avais 70 ans. Je me suis d’abord dit : «Oh mon Dieu !» Puis : «C’est super !» J’étais heureuse d’avoir vécu tout cela, j’ai même ressenti un peu de compassion pour moi-même, d’avoir traversé tant de souffrances et de m’en être sortie.
Lennon avait-il peur de vieillir ?
Non. C’était quelqu’un d’obsédé par la vie en permanence. Chaque jour était important pour lui, il voulait en tirer le meilleur. Peut-être parce qu’il sentait que sa vie serait courte.
Il a dit un jour : «Quand je serai au musée, tout sera fini pour moi.» Il a un musée à Tokyo, une expo à Paris, un aéroport qui porte son nom à Liverpool…
Selon moi, le travail artistique doit être dans la rue, pas dans les musées. Mais, en ce qui concerne John, il me semble d’abord important que les gens comprennent sa vie et sa musique. Et peu importe où, tant que c’est organisé dans un espace assez grand, protégé, et avec respect. La Cité de la musique remplissait toutes ces conditions.
La pièce la plus émouvante ?
Difficile d’en distinguer une, mais vous verrez un petit piano droit, pas très flashy. Il a toujours été dans notre chambre (c’est sur ce Steinway qu’ont été composées les chansons de l’album Double Fantasy, ndlr). Quand ce piano a été emporté il y a un mois, j’ai ressenti un grand vide (Yoko Ono n’a pas voulu prêter le piano blanc d’Imagine, ndlr).
Qu’est-ce qui vous a plu chez Lennon, lors de votre rencontre, le 9 novembre 1966 à Londres ?
Il était séduisant. En fait, le mot qui m’est venu à l’esprit, c’est «ravissant» [beautiful], même si le terme peut sembler étrange pour parler d’un homme. J’ai pensé que je n’aurais rien contre le fait d’avoir une aventure avec quelqu’un comme ça, mais que j’avais trop de travail [rires] : c’était le jour de l’ouverture de mon exposition à la galerie Indica. Il m’a demandé : «Il ne doit pas y avoir de happening ? Ça se passe où ?» Je lui ai tendu un grand carton avec écrit au milieu, en toutes petites lettres, le mot «breathe» [respire]. Et il a respiré un grand coup.
On dit qu’il était fasciné par le surréalisme.
C’est vrai. D’ailleurs, la première fois que je suis allée dans sa maison de Kenwood (un manoir style Tudor de la banlieue de Londres, ndlr), il m’a dit qu’il se voyait en René Magritte. Il entendait par là qu’il avait des idées plutôt anticonformistes, quand bien même il vivait presque bourgeoisement.
Sentez-vous encore les fans hostiles à votre égard ?
Absolument. Si beaucoup ont fini par m’accepter, d’autres pensent encore «mais pourquoi elle ?». Une des raisons de cette réaction, j’en suis sûre, c’est que je suis asiatique. Si John s’était remarié avec une autre blonde lady, les gens auraient réagi différemment.
La première femme de John, Cynthia Lennon, vient de publier un livre, plutôt dur avec vous (1).
J’en ai entendu parler. J’ai de la sympathie pour cette femme. Elle a traversé des épreuves. C’est difficile d’avoir été femme de rocker, mais elle essaie de lutter, c’est bien. J’espère que ça l’aidera à panser ses plaies.
Elle dit qu’il était violent.
John a essayé d’être bon, vraiment. Mais dans les premiers jours, à Liverpool, il fallait survivre. Peut-être qu’alors il était une personne différente. Mais, quand nous avons vécu ensemble, je n’ai jamais vu cet aspect de sa personnalité. J’ai peut-être eu de la chance.
Sur Double Fantasy, Lennon chante : «La vie, c’est ce qui se passe pendant qu’on est occupé à faire autre chose.» C’est son histoire ?
Je crois. Il avait un côté prophète, s’interrogeait toujours sur le sens de sa vie. Et il a vu juste, souvent.
John Lennon aurait 65 ans aujourd’hui. L’imaginez-vous encore sur scène, comme sir McCartney ou sir Jagger ?
Je suis certaine qu’il ferait encore de la musique. Après Double Fantasy, il voulait qu’on parte en tournée.
Comment vous sentez-vous dans le monde tel qu’il va aujourd’hui ?
Je suis très triste de constater que des gens pensent encore que la violence est un moyen de résoudre les problèmes.
(1) John, Editions Hodder and Stoughton.
Source : par Edouard LAUNET












