Bob Geldof est une improbable Mère Teresa. Le rocker irlandais mal embouché et décoiffé, chanteur des Boomtown Rats dans les années 70, est désormais connu surtout pour son rôle de chantre de l’Afrique en détresse, harceleur des puissants, fondateur du concept du méga-concert caritatif à but humanitaire, dont il est depuis 1984 l’organisateur talentueux.
Du coup, la presse britannique, avec juste ce qu’il faut d’ironie, après l’avoir baptisé «Bob the Gob» (Bob la grande gueule), le surnomme aujourd’hui «Saint Bob».
La première étape sur la route de la béatification de Geldof, 53 ans, aura été en 1984: famine en Ethiopie, naissance du Band Aid avec le single «Do They Know It’s Christmas?», suivi des concerts Live Aid l’année suivante. Près de 15 ans après le concert pour le Bangladesh, la mode du concert géant pour la bonne cause est relancée, elle fera beaucoup de petits.
Vingt ans après Live Aid, Bob l’increvable organise le Live 8, série de concerts mondiaux destinés à faire honte aux puissants réunis début juillet au sein du G8, et les pousser à alléger la dette des pauvres d’Afrique.
En annonçant Live 8 le mois dernier, Saint Bob avait estimé que ce G8 écossais (du 6 au 8 juillet à Gleneagles), était «une occasion unique (…) de bousculer un peu le monde sur son axe pour le faire pencher en faveur des pauvres». Et, si Live Aid visait à récolter des fonds, Live 8 entend plutôt secouer les consciences à coups de décibels, «pas de la charité mais de la justice politique».
Flash-back. Début des années 80, Geldof est un musicien talentueux mais insupportable, qui avait choisi le nom de son groupe dans une chanson de Woody Guthrie, pape américain de la folk engagée. Auteur du tube «I Don’t Like Mondays» (No1 en Angleterre en 1979), l’homme se vantait de s’être lancé dans la musique pour «devenir célèbre, riche et se taper des filles».
Mais un reportage télé sur la famine en Ethiopie vient secouer tout ça. Il écrit «Do They Know…» et réussit à convaincre tout ce qui compte à l’époque dans la musique britannique (Sting, U2, Boy George, Duran Duran) de l’interpréter sous le nom de Band Aid. Sorti juste avant Noël 1984, parfait timing marketing, le single se vend à trois millions d’exemplaires et inspire une chanson de même genre aux Américains, «We Are The World».
En juillet 1985, Live Aid, à Londres et Philadelphie, récolte 80 millions de dollars avec des têtes d’affiche comme Paul McCartney, Queen, U2 et Phil Collins, ce dernier sautant par-dessus l’Atlantique en Concorde pour jouer dans les deux concerts… Pour Live 8, Bob réédite l’exploit en rassemblant une nouvelle fois sur ses affiches la crème de la pop, de Stevie Wonder à Bjork… en passant par les incontournables, comme U2 et son alter ego Bono. Gratuitement, bien sûr.
Sous sa tignasse incontrôlable, autrefois noire, aujourd’hui grise, et avec ses manières toujours fort peu diplomatiques, Geldof reste habité par une passion intacte.
Mais il est loin de faire l’unanimité: certains critiquent son engagement en faveur du droits des pères, son opposition à l’euro. Beaucoup sont tombés à la renverse en l’entendant déclarer que George W. Bush avait fait «plus pour l’Afrique que tout autre président américain».
Live 8 aussi fait l’objet de critiques. Une polémique sur l’absence de musiciens noirs a été apaisée in extremis. Et beaucoup pensent que les revendications affichées -doublement de l’aide, annulation de la dette et réforme de subventions jugées injustes-aideraient plus les gouvernement africains corrompus que les populations pauvres. Enfin, d’autres comme Noel Gallagher, d’Oasis, est sceptique: il a bien du mal à croire que les huit «Grands» soient vraiment bouleversés par la motivation de tous ces chanteurs…
Et Geldof, qu’est-ce qui le motive? Lui-même ne voit pas l’intérêt d’en parler. Certains veulent lire son engagement contre la misère à la lumière d’une vie jalonnée de drames: à 7 ans, il perd sa mère, morte brutalement d’une hémorragie cérébrale. Sa compagne de toujours, Paula Yates, meurt d’une overdose en 2000, le laissant élever leurs trois filles, Fifi, Peaches et Pixie. Geldof a également adopté Heavenly Hiraani Tiger Lily, fille de Paula et du chanteur d’INXS Michael Hutchence.
Né en 1951 dans une Irlande restée dans son souvenir répressive et sinistre, le jeune Bob s’échappe dans la musique, débutant comme journaliste rock dans la presse alternative canadienne à Vancouver.
De retour au pays dans les années 70, il fonde les Boomtown Rats, dont le son reggae-rock et les paroles nerveuses s’accordent parfaitement avec la vague punk émergente. Les Boomtown Rats frappent fort au sommet des charts, déboulonnant notamment avec leur grinçant «Rat Trap» le mielleux tandem John Travolta/Olivia Newton-John en 1978.
«Outsiders permanents, anti-establishment et contre les anti-establishment», comme les décrit Geldof, les Rats verront leur plus grand succès, «I Don’t Like Mondays», sur une fusillade lycéenne, boudé ou interdit par nombre de radios américaines. Un titre de gloire…
Mais au début de la décennie suivante, les Rats ont perdu leur mordant. Et si Geldof continue à produire des albums solo, il semble avoir accepté que ce qu’il laissera en héritage est plutôt son combat humanitaire que sa musique.
S’il se dit satisfait de sa création musicale, il est réaliste. Et racontait à un journaliste en 2003 à quel point il avait été impressionné de rencontrer des gens comme McCartney ou Mick Jagger: «Ce sont des artistes exceptionnels et (…) bon, ce n’est pas mon cas». AP
Source : Jill Lawless












