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Ravi Shankar: «Vivre et jouer pour la dévotion et le plaisir»

Quelle est la part de la dévotion, et celle du
plaisir égoïste quand vous prenez votre sitar?

La dévotion a une part très importante bien sûr mais j’aime aussi éprouver de la
satisfaction. Je suis attentif au public, à ce qu’il ressent. Les concerts sont
tous différents, ont divers niveaux d’intensité. Pour Fès j’ai choisi des ragas
très contemplatifs.

Savez-vous que, comme les ragas, les noubas de
la musique arabo-andalouse et les maqams arabes sont aussi des modes censées
correspondre à des moments de la journée ou de la nuit?

Bien sûr. Il y a des beaucoup de petits carrefours entre la musique indienne et
arabe. C’est très étrange mais la musique indienne est plusieurs fois
millénaire, elle a pu essaimer. Les modes des ragas sont toutefois beaucoup plus
développés.

Je vous ai vu en 1979 au festival d’Asilah. Un grand moment. Vous en
souvenez-vous?

Mmm… Oui c’était prêt de Tanger au bord de la mer?

Oui!

J’étais encore accompagné par mon percussionniste et tablaïste favori Ustad Alla
Rakkah. Il est décédé maintenant…

Et vous vous souvenez de Monterey, de
Woodstock?

A Monterey, c’était très bien. Jimi Hendrix, j’ai beaucoup aimé même s’il avait
un jeu de scène trop démonstratif à mon goût. En revanche, je n’ai vraiment pas
apprécié Woodstock. J’étais tendu, je passais dans un intervalle, il y avait les
Who. Alors la foule qui ne me connaissait pas est restée indifférente. Et puis,
trop de drogues, trop d’alcool. On ne peut pas jouer de la musique, penser à
Dieu et s’enivrer en même temps.

Vous êtes aussi compositeur, et même pour de grands noms de la musique
classique occidentale. Comment écrivez-vous?

Oh, je suis très lent! J’ai des élèves qui transcrivent rapidement ce que je
joue au sitar ou au piano.

Car vous enseignez toujours?

Bien sûr! J’ai beaucoup d’étudiants. (Ravi Shankar fait partie de la Sangeet
Natak Academy et il est également le président fondateur du Research Institute
for Music and the Paerforming Arts, NDLR). Ils se trouvent surtout en Europe et
plus encore en Inde. Pas mal sont des professeurs, des musicologues. Mais peu
développent des ragas. Peu sont concertistes. La meilleure est ma fille
Anoushka.

La transmission est essentielle pour vous.
Pourquoi?

C’est la tradition indienne de la gurushishya (l’initiation du gourou). Anoushka
a commencé le sitar à l’âge de 9 ans et est montée sur scène pour la première
fois à New Delhi à 13 ans. Elle interprète mon Concerto n°1 pour sitar et
orchestre. Elle l’a joué avec le London Symphony Orchestra, dirigé par Zubin
Mehta. Elle joue Arpan, une de mes dernières ?uvres, avec 43 musiciens orientaux
et occidentaux. La gurushishya c’est aussi ce que j’ai vécu avec mon maître Baba
Allaudin Khan. C’est lui qui m’a dit de choisir le sitar. Aujourd’hui c’est à
mon tour de dire aux disciples, toi, tu devrais prendre le sarod, toi la flûte,
etc. Même si la plupart viennent à moi avec, déjà, un instrument de
prédilection…

L’un de vos élèves a été John Coltrane…

On avait commencé en 1965. Il est venu faire plusieurs voyages en Inde. Je me
souviens d’une grosse cession de quatre heures. D’une autre de deux heures. Je
lui ai demandé de ne pas jouer, de ne pas parler, de s’asseoir et d’écouter. Il
m’a posé des tas de questions sur l’improvisation, les ragas… Alors nous
sommes convenus qu’il vienne pour six semaines chez moi à Los Angeles mais il
est mort peu avant d’arriver. C’est dommage!

Un de vos autres élèves fut George Harrison. Vous souvenez-vous du tout
premier conseil que vous lui avez donné?

Je lui ai recommandé de respecter son instrument. Il venait de prendre pour la
première fois un sitar, l’avait posé à côté de lui et quand il s’est levé, il
l’a enjambé. Je lui ai donné une petite claque sur l’avant-bras en disant: «Non,
tu ne dois jamais faire ça.» Hendrix non plus ne respectait pas ses instruments.
Moi, je voyageais toujours avec mon luthier Nodu Malik. Lui aussi est décédé.
J’ai toujours ses sitars. Trois ou quatre, avec un favori.

Vous qui avez traversé tant de formes de
musiques dans votre vie y en a-t-il seulement une qui ne vous intéressent pas?

La musique contemporaine est intéressante mais trop conceptuelle. Je n’aime pas
la musique dissonante, la musique dite concrète. Par ailleurs, je ne connais pas
grand-chose de la musique populaire des nouvelles générations comme le rap ou la
techno. A Los Angeles, j’entends des choses étranges. Aucune musique ne me pose
problème mais je pense souvent qu’elle est diffusée trop forte. Le volume de
Simon et Garfunkel ou des Mamas and Papas, d’Otis Redding ou d’Elton John
suffit. Les mélodies sont jolies. J’adore aussi Eric Clapton, mon ami. Mais les
chansons d’aujourd’hui en général sont si fortes! C’est trop violent, pas assez
propice à la dévotion. Elles ne sont pas sacrées.

Vous venez cet été en France, en commençant
par Paris. Cela vous ramène-t-il à de bons moments?

Oh oui, avec Mistinguett, Maurice Chevalier, Joséphine Baker aussi… Quelle
époque c’était! Je les ai tous connus.

Source : Le Figaro

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