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« Les Beatles – Enquête sur un Mythe (1960-192) » vu par Christian Le Bart

C’est à la fin de l’année 2003 qu’était publié par les Editions Atlantica,le livre « Les Beatles – Enquête sur un mythe (1960-1962) », écrit par Eric Krasker.
Nous vous proposons de découvrir ci-dessous une chroinique de cet ouvrage, rédigée par Christian Le Bart, auteur du livre « Les fans des Beatles, sociologie d?un mythe », Presses universitaires de Rennes, 2002.

L?ouvrage proposé par Eric Krasker n?est pas un livre de plus sur les Beatles. En le lisant, on mesure à quel point la connaissance de la culture rock a souffert, pendant plusieurs décennies, d?une absence totale de perspective savante. Nos bibliothèques sont ainsi encombrées de livres sur les Beatles vite et mal écrits, souvent recopiés les uns sur les autres, ce qui permet une circulation assez amusante des contre-vérités les plus énormes, sous la plume de spécialistes qui n?avaient de spécialistes que le nom. Ne soyons pas trop ironique pourtant : cette première vague de textes sur les Beatles a permis de les faire connaître et aimer, elle a aussi figé ce qu?il convient d?appeler une mythologie sans laquelle les musiciens de Liverpool n?auraient pas été ce qu?ils sont, en France comme ailleurs. Il s?agissait d?une littérature engagée, militante de la cause Beatles, attachée  à ne pas ternir l?image des héros. Ecrite par des fans et pour des fans, ces livres faisaient sans risque le pari de séduire par la passion partagée. Vite lus et vite oubliés ?

Le livre d?Eric Krasker n?est pas de ceux-là. Il renvoie à une façon autre d?aimer et de connaître les Beatles. La démarche de l?auteur est en effet aux antipodes de la communion béate dans le mythe Beatles. Plaçant son travail sous l?invocation de Thucydide, c?est en historien (ce qu?il est de formation) que l?auteur tente d?approcher son objet. A ce stade, deux orientations sont possibles. Celle qu?avait par exemple suivi Bertrand Lemonnier dans sa thèse (L?Angleterre des Beatles, Kimé, 1995), qui consiste à contextualiser la carrière des Beatles, en référence à un environnement musical, culturel, social, et même politique. Comme le titre de ce livre le suggérait, les Beatles étaient alors pensés non comme des génies intemporels mais bien comme les produits d?une certaine société, du scandale Profumo au Swinging London. Analyse externe en quelque sorte. Eric Krasker a choisi une autre voie, plus périlleuse sans doute, qui consiste à étudier les Beatles de l?intérieur. L?analyse porte sur la période charnière 1960-1962. Ce moment est décisif, c?est là que le groupe se forme jusqu?à se stabiliser sous sa forme définitive, c?est là que les individus Beatles se construisent, qu?ils deviennent les musiciens que l?on sait. Ce choix est stratégiquement pertinent : on partage volontiers avec l?auteur l?idée que cette période est cruciale, que s?y joue ce qui sera la personnalité collective du groupe. La qualité des ?uvres produites ultérieurement renvoie souvent ces années d?apprentissage à un purgatoire pour spécialistes. Moins surexposées que les années londoniennes, les années Hambourg (cinq séjours en deux ans) sont finalement mal connues. Et c?est le talent d?Eric Krasker d?avoir courageusement repris les choses depuis le commencement pour tenter de simplement comprendre ce qui s?était passé en Allemagne. Au fil d?une investigation passionnante, l?historien se fait détective. Il analyse scrupuleusement toutes les sources disponibles, interroge les acteurs, visite les lieux, ouvre les archives. Il n?ignore évidemment pas l?abondante littérature qui occupe déjà le terrain. Mais il en fait une analyse serrée et surtout critique, se demandant toujours, pièces originales à l?appui, si les témoins (qui sont souvent aussi acteurs intéressés) ont dit la vérité, quelles bonnes raisons ils pouvaient avoir d?exagérer sur ceci, d?oublier cela, à l?occasion de mentir (ou de se mentir à eux-mêmes)?

 

A tout moment, au fil de son travail, Eric Krasker est confronté à des vérités toutes faites, déjà-là, qui encombrent sa route. Le mythe pèse lourd, qu?il faut débusquer, déconstruire, et finalement mettre en déroute. Le livre s?ouvre sur cette question mille fois posées du nom de Beatles, pour laquelle l?auteur n?hésite pas à invalider une thèse défendue par McCartney lui-même. Il le fait sans esbroufe, avec rigueur et clarté. Façon de dire que les Beatles aussi sont pris dans le mythe, qu?ils ont pu finir par y croire au point  que la mémoire les trahit?

De cette investigation serrée, les personnages de l?histoire Beatles, à commencer par les quatre principaux intéressés, ne sortent ni grandis ni défaits. Ils apparaissent comme ce qu?ils furent, et c?est déjà beaucoup. Un exemple : le départ de Pete Best a donné lieu à mille rumeurs. Eric Krasker envisage toutes les hypothèses, les sous-pèse raisonnablement, se risque à des conclusions prudentes qu?il étaie à partir de preuves toujours soumises à la critique. Il en ressort une vérité complexe, qui n?a rien de sensationnel mais qui intéresse ceux que la vérité intéresse : Pete Best n?était pas un excellent musicien, ses succès féminins rendaient sans doute les autres un peu jaloux, et il ne partageait pas totalement la complicité qui liait les autres. John Paul et George ont fait preuve d?une certaine (et bien humaine) lâcheté, laissant à Brian Epstein le soin de lui signifier son congé. On devine même après coup un sentiment de culpabilité dont ils ne se départiront jamais, quitte à inventer sur le tard des griefs imaginaires.

Ainsi le lecteur se promène-t-il d?énigme en énigme, mais la mise en énigme est au c?ur du mythe Beatles comme de tout mythe. Certains mystères sont amusants, tel celui qui entoure le personnage de Raymond Jones, premier fan des Beatles parti en quête d?un 45 t intitulé « My Bonnie ». A-t-il seulement existé ? Il fut probablement imaginé par l?entourage de Brian Epstein et repris par ce dernier qui s?attribua ainsi le mérite d?avoir « découvert » les Beatles ; d?autres mystères sont plus dramatiques, comme celui entourant la mort de Stuart Sutcliffe. La blessure qui selon toute vraisemblance a causé le décès de celui-ci est aussi l?occasion de rappeler à quel point l?univers au sein duquel furent socialisés les gentils Beatles était un monde brutal. Ce que l?on finit par oublier, si on se laisse prendre au jeu d?une mise en scène réduisant le groupe à un aimable quatuor. A défaut de tout expliquer, Eric Krasker suggère des pistes passionnantes pour comprendre la diffusion des rumeurs constitutives du mythe. Faire de John Lennon le meurtrier de Stuart, c?est nous dit-il donner foi à un ragot ; mais c?est aussi rejouer l?histoire de Romulus et Remus sur fond de gémellité homosexuelle. On touche là à ce qui relève du mythe des origines, à cette part d?imaginaire sans lesquels les Beatles n?auraient été que des musiciens.

Ceux que la musique intéresse avant tout trouveront, dans les deux chapitres qui ouvrent et ferment le livre, matière à satisfaire leur curiosité. Les enregistrements avec Tony Sheridan, sans livrer tous leurs secrets, sont analysés en détail. Ce dernier se voit au passage crédité d?un rôle important et d?une influence positive sur ceux qui n?étaient pas encore tout à fait les Beatles. De même les fameux enregistrements du Star-Club, diffusés en France dans des conditions assez incroyables, et qui font l?objet du dernier chapitre.

Pas de révélation sensationnelle donc. Mais bien mieux que cela : des explications subtiles, des hypothèses prudentes, des conclusions modestes. Le savoir en marche, au service d?une connaissance profane et adulte des Beatles.

 

- Les collaborations d?Eric Krasker à Yellow-Sub.net :
     
 ?  The Beatles : l?épopée Star Club
 ?  The Beatles : les enregistrements Polydor
 ?  Les Beatles à l?Olympia
 ?  « Les Beatles – Enquête sur un Mythe (1960-1962) »
 ?  Les Beatles et la France
 ?  « A Long and Winding road »

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