Vingt ans après Live Aid, Bob Geldof n’en revient toujours pas. Lorsqu’il raconte ce samedi 13 juillet 1985, « moment unique pour toute une génération », les images et les sensations se bousculent, l’enthousiasme est intact. L’étonnement l’habite encore, d’avoir imaginé et gagné ce pari fou : réunir sur deux podiums, dans deux stades bondés, des deux côtés de l’Atlantique – à Wembley et Philadelphie – tous les grands de la musique rock et pop, mobilisés autour d’un seul slogan, « nourrir le monde », orné d’une guitare en forme d’Afrique.
Dix-sept heures de concert non stop retransmis en direct pour un milliard et demi de personnes, et dont l’essentiel est rassemblé dans un coffret inédit de 4 DVD qui vient de paraître.
Vingt ans plus tard, Sir Bob n’a guère changé d’allure. L’ancien chanteur irlandais, anobli par la reine, traîne la même silhouette juvénile : cheveux longs, humour charmeur et juron facile. Il vient de revoir pour la première fois des extraits du concert. Un choc. « La plupart des artistes n’ont jamais aussi bien joué que ce jour-là. Quelque chose les transcendait. Ils avaient conscience de participer à un événement mondial historique. Oubliés les ego et les petitesses. »
Tout commence au soir du 23 octobre 1984, lorsque Michael Buerk, reporter – et futur présentateur vedette – de la BBC révèle l’ampleur de la famine « biblique » qui ravage l’Ethiopie. « C’était un crime, intellectuellement absurde et moralement répugnant. Impossible de ne rien faire, sauf à être complice. L’automne londonien était mélancolique, mon orchestre – les Boomtown Rats – n’allait pas très fort, je venais d’avoir une petite fille, l’avenir m’inquiétait. La tragédie qui frappait 30 millions d’Africains a soudain relativisé mes petits problèmes pathétiques. »
Avec son ami Midge Ure, chanteur du groupe Ultravox, Bob Geldof écrit aussitôt une chanson sur le thème de Noël, Do They Know It’s Christmas ? « Il fallait qu’elle devienne un tube. L’idée était de la faire interpréter par un maximum de stars du rock. Je connaissais beaucoup de monde dans ce milieu. J’ai pris mon téléphone. » On l’imagine aisément, impatient et persuasif, jouant sur la honte et la colère pour convaincre. Au jour dit – le 25 novembre -, ils sont tous au studio, autour de Sting, U2, et Boy George, rentré d’urgence en Concorde de New York. Ce single du Band Aid, enregistré et mixé gratuitement en 24 heures, puis mis dans les bacs avant Noël, dépassera les 3 millions et demi d’exemplaires, rien qu’au Royaume-Uni.
Le succès de ce disque est tel qu’il entraîne Bob Geldof dans une nouvelle aventure plus ambitieuse et plus risquée, le concert du siècle. « Au début, je pensais qu’on en finirait avec tout cela en deux semaines, qu’on collecterait l’argent pour l’Ethiopie, et puis au revoir et merci. Mais Band Aid avait soulevé l’émotion et réveillé les consciences. Il fallait continuer et faire plus, recruter toute la planète du rock. Depuis toujours, j’aime la musique et la politique. Mais je suis un pragmatique, pas un idéaliste. Pour moi, la musique peut aider à changer la société. »
« ON AURAIT DIT DES ÉCOLIERS »
Le 13 juillet 1985 est une journée radieuse à Londres comme à Philadelphie. Dans une ambiance estivale, une houle humaine tangue au pied des estrades et propage vers les artistes ses élans de sympathie. Ce jour-là, Bob Geldof, qui organise l’événement depuis des mois, est rongé d’angoisse. « La nuit précédente, j’étais transi de sueurs froides. J’avais tellement peur du désastre. Une fois dans le stade, je ne pensais qu’aux problèmes techniques. En arrivant sur scène, j’ai été saisi par l’énormité du bruit qui venait de la foule. Puis j’ai songé qu’on nous regardait partout, de Vladivostok à la Terre de Feu. J’étais affreusement, anormalement calme. Ensuite, lorsque tous les artistes ont repris en ch?ur la chanson finale, dont ils connaissaient mal les paroles, on aurait dit des écoliers répétant une mauvaise pièce. Mais personne ne semblait vouloir partir. J’ai quitté le stade très tard après tout le monde. Il n’y avait plus de taxi. J’ai fait du stop pour rentrer chez moi. »
Live Aid aurait dû ne rester qu’un fervent souvenir dans l’esprit de ceux qui y avaient participé ou assisté en direct. La seule mémoire de cet événement exceptionnel, prédisait Bob Geldof, lui donnerait plus de force. Il refusa longtemps d’exploiter l’enregistrement du concert pour éviter d’interminables démêlés juridiques sur les droits : « George Harrison m’avait mis en garde contre les querelles d’avocats. » Il a fini par changer d’avis. Pour deux raisons, l’une commerciale, l’autre politique.
Le piratage des bandes vidéo n’a cessé de s’aggraver, rapportant des petites fortunes à leurs auteurs. « Impossible de laisser faire sans trahir tous ceux qui nous avaient accordé leur confiance. Diffuser une version officielle du concert était la seule manière de contrer les pirates. » Surtout, l’occasion est belle de transmettre l’héritage. « Live Aid appartient à l’histoire culturelle de ma génération. Peu à peu, son message politique s’est érodé. Il est temps que les jeunes le réinventent. » Outre les DVD du concert, un nouveau Band Aid a réenregistré Do They Know It’s Christmas ? Il regroupe les vedettes de la pop britannique d’aujourd’hui, dont Robbie Williams et Ms Dynamite, aux côtés de Paul McCartney et de Bono, seuls survivants de la première aventure.
Depuis vingt ans, Bob Geldof a l’Afrique à c?ur. Ses malheurs le révoltent toujours autant : « La famine reste une réalité. Les Africains meurent plus nombreux de faim que des maladies infectieuses et des guerres réunies. » Au fil des ans, le chanteur irlandais a accompli un voyage intérieur qui l’a conduit de la compassion à l’exigence de justice. Il évoque les problèmes complexes de la dette, du commerce inégal ou de la faiblesse des cours du café éthiopien.
Vivant à Londres, Sir Bob fait du lobbying proafricain auprès du gouvernement britannique. Il appartient à la Commission internationale pour l’Afrique lancée en février par Tony Blair et chargée d’imaginer de nouveaux moyens pour aider le continent noir à surmonter ses maux. Les vingt ans de Live Aid coïncideront avec un double « moment favorable » qu’il veut exploiter, la présidence britannique de l’Union européenne et du G8. Il attend de Blair qu’il assume ses responsabilités envers l’Afrique, seul continent en déclin. « La génération du Live Aid est maintenant au pouvoir. Elle doit tenir en 2005 les promesses de 1985. »
Biographie
1954
Naissance à Dublin.
1975
Fondation du groupe rock Boomtown Rats.
1982
Premier rôle dans le film « Pink Floyd The Wall », d’Alan Parker.
1984
Band Aid.
1985
Live Aid.
Une dizaine d’heures de musique pour l’Ethiopie
Tous les grands de la musique pop et rock étaient, le 13 juillet 1985, au rendez-vous fixé par Bob Geldof pour le concert Live Aid au profit des affamés d’Ethiopie. Dix-sept heures de musique au total, dont le coffret de 4 DVD, sorti le 8 novembre, restitue l’essentiel.
A Wembley, il y avait notamment David Bowie, Elvis Costello, Dire Straits, Elton John, Paul McCartney, Queen, Sting, U2, et Paul Young. A Philadelphie, Joan Baez, les Beach Boys, Eric Clapton, Duran Duran, Bob Dylan, Boy George, Mick Jagger, Madonna, Tina Turner, Neil Young, The Who et Stevie Wonder. Grâce au Concorde, Phil Collins put participer aux deux concerts.
Le coffret contient plusieurs bonus, dont le documentaire Food, Trucks and Rock’n’Roll et le reportage de la BBC qui alerta le monde sur la famine en Ethiopie. Le tout représente une dizaine d’heures de musique produite à partir des bandes d’origine « remasterisées ». 500 000 DVD et un million de CD de Live Aid seront diffusés dans le monde. En Grande-Bretagne, le chancelier de l’Echiquier, Gordon Brown, a fait un geste exceptionnel en exemptant ce produit de la TVA, une faveur qui devrait, à elle seule, rapporter au moins l’équivalent de 7 millions d’euros à la fondation que dirige Bob Geldof.
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