
Pareillement, les livrets des albums individuels sentent le vite fait : plutôt que de chercher des citations de Harrison évoquant ses chansons dans l’une ou l’autre entrevue, on s’est contenté de copier-coller des extraits de son livre I Me Mine, paru en 1980, qui ne concernent évidemment que les chansons d’avant l’année de publication. On n’a pas non plus fouillé longtemps dans le tiroir aux démos et raretés : l’acheteur n’obtient qu’un titre de plus par album, sauf pour Cloud Nine, qui en offre deux. N’importe quel fan sait ce qui manque : les exquises Sat Singing, Flying Hour, Abandoned Love et Lay Your Head, la reprise de Dylan I Don’t Want To Do It, l’excellente Cheer Down, la rarissime Mo dédiée au patron de Warner, etc. Le DVD est tout aussi incomplet : pourquoi laisser de côté les clips d’All Those Years Ago et de Blow Away ? Il faut croire qu’on nous réserve une «Anthology» à la Beatles pour un prochain anniversaire.
Je maugrée comme un fan parce que ce sont les fans de George Harrison qui abouleront le gros brun demandé en magasin pour ce boîtier haut de gamme. Avoir acheté The Dark Horse Years 1976-1992, je serais comme eux : à la fois en deçà de mon désir et absolument heureux. Oui, extrêmement heureux quand même. Heureux de retrouver ces chansons tant aimées, si intimement côtoyées durant ces années où nous étions passablement moins nombreux à nous procurer d’office les productions d’ex-Beatles. En vérité, à quelques succès de palmarès près (Blow Away, All Those Years Ago, Got My Mind Set On You), tout ce pan du catalogue de Harrison est méconnu. Entre fans, c’était presque notre secret, et nous chérissions chaque nouveauté comme un cadeau personnel. Je me revois déballant chacun de ces disques, puis scrutant les listes de musiciens en espérant qu’il y ait Ringo à la batterie ou Clapton aux guitares. C’est fou comme c’était important.
J’écoute aujourd’hui ces albums et constate à quel point ils existaient en dehors de leur temps. Bien sûr, le saxo de Crackerbox Palace sonne seventies comme le saxo de l’orchestre de Saturday Night Live, les synthés de Wake Up My Love dénoncent les années 80 et la patte du réalisateur Jeff Lynn pèse un peu trop lourdement sur Cloud Nine (l’album-retour de 1987), mais l’essentiel de la production de Harrison ne ressemblait à rien d’autre qu’à du Harrison. Ces solos si mélodieux à la guitare slide, ces accords si recherchés, ces strummings enveloppants, ces délicats jeux d’harmonies étaient ceux d’un gentleman-guitariste-chanteur vivant le plus clair de son temps dans son jardin anglais, pas le travail d’une rockstar en quête d’accolades. Tout le charme de chansons aussi facultatives que Pure Smokey (hommage à Smokey Robinson, premier roi de Motown), Here Comes The Moon, That’s The Way It Goes ou le délicieux pastiche beatlesque When We Was Fab tient à cette absence d’ambition : p’tit George ne cherchait plus qu’à bien vivre et, de temps à autre, à jouer de la bonne musique pour qui en voulait.
Ce n’était pas pour autant un dilettante : sa maîtrise de la ballade plaintive en mode mineur allait grandissant avec les ans. M’apparaissent encore plus belles et plus poignantes aujourd’hui — et magnifiquement servies par le transfert en audionumérique — les Beautiful Girl, Circles (rescapées des Beatles), Life Itself, Your Love Is Forever, Just For Today et autres Someplace Else, toutes dignes de resplendir auprès des Something et All Things Must Pass. Moins boulimique de travail que Paul McCartney, moins pourfendeur de portes ouvertes que John Lennon, moins cabotin que Ringo Starr, Harrison était un sensible et un appliqué. À travers les huit disques de ce boîtier — les cinq albums studio de la période, le double Live In Japan en format SACD, plus le DVD exclusif –, la plus forte impression est humaine : celle d’avoir renoué avec un ami perdu.












