Ringo Starr a toujours déjoué le scénario qu’on écrit d’habitude aux rockstars. Là où d’autres se consument, lui tient. Et ce réflexe n’a rien d’un slogan : il commence avant la gloire, dans une enfance cabossée par les hôpitaux. Appendicite, péritonite, coma, puis tuberculose et sanatorium : Richard Starkey apprend très tôt que le corps n’est pas un acquis, mais une négociation. C’est pourtant derrière des murs blancs qu’il trouve sa première liberté, en frappant un tambour comme on prouve qu’on respire encore. Plus tard, la machine Beatles accélère, les tournées épuisent, et en 1964 la fièvre l’écarte au point qu’un remplaçant doit monter sur scène. De ce vertige, Ringo gardera une leçon simple : durer, c’est choisir. Allergies qui dictent l’assiette (jusqu’à la pizza jamais goûtée), excès puis bascule décisive vers la sobriété en 1988, sport, végétarisme, routines de “brocoli et myrtilles” : une discipline sans morale, juste une stratégie de vie. Et au bout, un Beatle en pleine forme, fidèle à son tempo et à son mantra : Peace and Love.
Dans le grand roman du rock, la santé est rarement un chapitre glamour. Elle est plutôt le hors-champ, ce truc qu’on ne voit pas, jusqu’au jour où le rideau tombe trop tôt. Le cliché veut qu’un musicien soit grand quand il brûle, qu’il soit vrai quand il se consume. Et pourtant, l’histoire de Ringo Starr raconte l’inverse : la grandeur d’un batteur qui a passé sa vie à tenir, à durer, à rester debout. Là où tant d’icônes ont confondu intensité et autodestruction, lui a bâti une carrière et une légende sur une autre forme de bravoure, moins photogénique, plus adulte : la résistance.
C’est aussi ce qui rend son cas fascinant. Parce que Ringo n’a pas seulement survécu aux tempêtes du show-business. Il a d’abord survécu à l’enfance. On oublie souvent que le Beatle au sourire placide et au sens du second degré a longtemps été un enfant fragile, souvent cloué au lit, éloigné de l’école, éloigné des autres. Son corps, très tôt, lui a appris la contrainte. Sa vie, très tôt, lui a appris l’injustice. Et c’est peut-être pour ça qu’il incarne aujourd’hui une forme de longévité rock qui ressemble à une revanche silencieuse : celle d’un garçon de Liverpool qu’on disait trop malade pour vivre, devenu l’un des musiciens les plus célèbres du XXe siècle, toujours là, toujours en mouvement, toujours à répéter son mantra « Peace and Love » comme on répète une mesure.
Sommaire
Liverpool, la maladie et la première bataille
Liverpool, Dingle, les maisons serrées, l’air pas toujours tendre, le quotidien ouvrier : le décor n’a rien d’une carte postale. La mythologie Beatles a souvent transformé la ville en matrice romantique, en berceau miraculeux du génie pop. Mais, pour Richard Starkey, la réalité a d’abord été une suite de secousses. Son père s’éloigne tôt. Sa mère fait ce qu’elle peut, avec les petits boulots, la débrouille, l’énergie des gens qui n’ont pas le luxe de s’effondrer. Et au milieu de ce monde déjà instable, la santé du gamin vacille.
À six ans, il subit une appendicectomie. La suite est terrible : complications, péritonite, coma, et surtout un long enfermement hospitalier. Un an de chambre blanche au lieu des cours de récréation, un an de plafonds à compter au lieu d’apprendre à lire comme les autres. Puis, à treize ans, nouvelle frappe du destin : la tuberculose, qui l’envoie encore à l’hôpital, longtemps, très longtemps. Deux ans dans un sanatorium. Deux ans à être « celui qui n’est pas là ». Deux ans à regarder le monde continuer sans soi.
On comprend mieux, alors, ce que Paul McCartney dira bien plus tard, avec une pudeur qui ressemble à un respect profond. Il rappellera que les Beatles viennent tous, ou presque, de la difficulté, du manque, de la perte. Mais il ajoutera que Ringo a connu « le pire » : un père absent, une santé si fragile qu’on a dit à sa mère qu’il ne vivrait pas. Cette phrase, au-delà de l’émotion, dit quelque chose d’essentiel : avant d’être le batteur des Beatles, Ringo a été un survivant.
L’hôpital comme école de musique
On imagine parfois la vocation comme un éclair romantique : un enfant voit un instrument, le touche, et sa vie bascule. Chez Ringo, la révélation est plus étrange, plus ironique, presque cruelle : c’est parce qu’il est enfermé qu’il découvre une liberté. Dans le sanatorium, on occupe les jeunes patients comme on peut. On cherche à lutter contre l’ennui, à stimuler les mains, à ranimer le moral. Et un jour, une prof de musique débarque avec des objets simples : des tambourins, des triangles, de petits tambours. Pas de Stradivarius, pas de grand piano, juste des percussions modestes, l’évidence du rythme.
Ringo racontera plus tard ce moment avec une précision qui sonne comme une certitude ancienne. On lui tend un petit tambour. Il frappe. Et quelque chose, en lui, s’aligne. Il n’est plus seulement un enfant malade : il devient un enfant qui peut produire un son, donc exister autrement. Le battement n’est pas qu’une musique, c’est une preuve de vie. Dans ce contexte, la batterie n’a rien d’un instrument de démonstration. C’est un outil de survie. C’est peut-être la première fois qu’il tient quelque chose qui ne lui échappe pas.
Il y a là un paradoxe magnifique : l’isolement fabrique un musicien de groupe. Parce que Ringo Starr, plus que n’importe quel Beatle, sera un spécialiste de la cohésion. Un batteur au service de la chanson, du collectif, du groove, du « nous ». Il apprendra l’écoute avant même d’avoir appris la liberté. Et quand on écoute ses parties de batterie des années 60, ce son moelleux, ces fills chantants, cette manière d’être présent sans écraser, on peut se dire que tout cela vient aussi d’une enfance où il fallait déjà apprendre à prendre sa place, sans demander trop, sans gêner, sans attirer la punition du sort.
Le « bouclier » de Ringo : humour, distance, solidité
Paul parlait d’un bouclier. C’est un mot fort. Il ne décrit pas seulement une personnalité solaire : il décrit une stratégie de survie. Quand on grandit avec la maladie, avec l’absence, avec l’idée que la vie peut s’arrêter demain, on apprend à fabriquer une carapace. Certains deviennent durs, froids, cassants. Ringo, lui, devient drôle. Pas le drôle qui cherche l’attention, plutôt celui qui désamorce. Celui qui met un sourire là où il pourrait y avoir une plainte. Celui qui tourne la tragédie en absurdité, non pas pour la nier, mais pour la rendre supportable.
Cette attitude, on la retrouve partout dans son parcours. Dans la dynamique Beatles, il a longtemps été le « petit frère », le gars qu’on aime parce qu’il ne joue pas au génie torturé, parce qu’il ne transforme pas chaque conversation en manifeste artistique. Il est celui qui ancre. Celui qui fait circuler l’air. Celui qui rappelle que la musique est aussi un jeu, un plaisir, une respiration. Et c’est précisément pour ça qu’il est indispensable : parce qu’un groupe de quatre fortes têtes a besoin d’un cœur stable pour tenir debout.
Ce bouclier, cependant, n’est pas une légèreté naïve. C’est une solidité forgée dans les hôpitaux et les couloirs. C’est une intelligence émotionnelle née de la peur. Ringo ne joue pas au stoïcien. Il a juste appris, plus tôt que les autres, qu’il faut choisir ses combats. Et quand il se mettra, des années plus tard, à parler ouvertement de sobriété, d’hygiène de vie, de discipline, il ne trahira pas un ancien esprit rock : il prolongera simplement une logique intime, celle de quelqu’un qui sait que le corps est un pacte fragile.
Le corps des Beatles : tournées, fièvre et peur d’être remplacé
On a tendance à regarder les années Beatles comme un feu d’artifice continu. Mais derrière les images saturées de cris et de flashs, il y a un rythme de vie qui relève de l’épreuve physique. La machine Beatles, surtout entre 1963 et 1966, est un tourbillon : studio, télévision, avion, hôtel, scène, voiture, encore studio. Et au milieu, il y a un batteur qui, depuis l’enfance, sait que son corps peut lâcher.
En juin 1964, juste avant le départ d’une tournée mondiale, Ringo s’effondre, malade, atteint de pharyngite et de tonsillite, avec une forte fièvre. Il est hospitalisé. Le groupe doit partir le lendemain. Trop tard pour annuler. Alors, en urgence, on appelle un remplaçant : Jimmie Nicol, qui jouera quelques concerts avec les Beatles. L’anecdote est célèbre parce qu’elle ressemble à un conte cruel : pendant quelques jours, un inconnu devient « le cinquième Beatle », et Ringo, lui, reste au lit, à se demander si sa place est déjà en train de disparaître.
Ce passage est plus révélateur qu’on ne le croit. Ringo rejoindra finalement le groupe et l’histoire se remettra à l’endroit. Mais ce moment condense une angoisse fondamentale : celle d’être remplaçable. Et pour un musicien qui a déjà tant manqué l’école, tant manqué la vie « normale », l’idée d’être exclu de ce miracle collectif devait être vertigineuse. Les Beatles ont souvent été racontés comme une aventure de génies. Ils sont aussi une aventure de corps : des corps jeunes, pressurisés, fatigués, parfois malades, qui doivent pourtant délivrer chaque soir la même intensité.
Ringo, paradoxalement, sera celui dont la batterie sonnera le plus « stable ». Comme si, au milieu du chaos, il refusait l’excès de chaos. Comme si le groove était sa manière de dire : je suis là, je tiens, je ne vous lâche pas.
Allergies : le Beatle qui n’a jamais mangé de pizza
Voilà un détail qui semble anecdotique et qui, en réalité, raconte toute une vie : Ringo Starr n’a jamais mangé de pizza. Ni même de curry. Dans la culture rock, où l’on glorifie la démesure, la junk food, les nuits avalées sans dormir, cette confession ressemble à une blague. Et elle devient encore plus drôle quand on se rappelle qu’il a un jour participé à une publicité pour une grande chaîne de pizzas. Le rock aime l’ironie, Ringo aussi.
Mais derrière le gag, il y a quelque chose de très concret : les allergies alimentaires. Ringo explique qu’il est allergique à plusieurs ingrédients et qu’avec la pizza comme avec le curry, on ne sait jamais exactement ce qu’on avale. Alors il est strict. Parce que, dit-il, cela le rend malade immédiatement. Ce n’est pas une coquetterie. C’est une contrainte. Une frontière. Une vigilance permanente. Et dans un monde de tournées, de restaurants, de buffets d’hôtels, de repas pris à la va-vite entre deux balances, cette vigilance devient presque un métier dans le métier.
Le plus intéressant, c’est la manière dont cette contrainte dialogue avec son image publique. Ringo est souvent perçu comme le Beatle « easy », celui qui ne se prend pas la tête. Or, sur le terrain de l’alimentation, il est l’inverse : méticuleux, prudent, parfois même méfiant. Ce contraste dit quelque chose de profond : il a appris, très tôt, que le corps ne pardonne pas. Là où d’autres peuvent improviser, lui doit contrôler. Là où d’autres jouent avec les limites, lui doit les respecter.
Et soudain, la pizza devient un symbole. Pas juste l’italianité fantasmée, pas juste le plat populaire universel. La pizza, chez Ringo, c’est l’interdit. C’est la preuve que même une légende planétaire peut vivre avec des restrictions banales, presque enfantines, mais extrêmement sérieuses. C’est aussi un rappel que la longévité, parfois, se construit sur une suite de « non » : non à tel ingrédient, non à telle habitude, non à tel excès.
Les années d’excès : quand le tempo se dérègle
On aurait tort de transformer Ringo en saint hygiéniste. Il a aussi connu le versant sombre de la mythologie rock. Après la séparation des Beatles, l’euphorie laisse place à un vide. Et dans ce vide, il y a l’alcool, les substances, la perte de repères. Ringo lui-même dira, des années plus tard, que certaines périodes des années 70 et 80 sont floues, comme effacées par l’ivresse. Ce n’est pas un aveu glamour. C’est un constat triste : quand on boit trop longtemps, on ne perd pas seulement la santé, on perd aussi la mémoire de sa propre vie.
Il y a quelque chose de cruel dans cette trajectoire : l’enfant malade qui a survécu devient un adulte qui se met en danger autrement. Comme si la fragilité intime cherchait une autre forme d’anesthésie. Le rock, à cette époque, normalise l’excès. Les studios sont des bars. Les fêtes sont des marathons. Et quand on est un ancien Beatle, on vit entouré de tentations, d’admirateurs, de gens qui vous tendent ce que vous n’avez même pas demandé, juste parce qu’ils veulent être dans le film.
Pourtant, même dans cette période, Ringo n’est pas un personnage « maudit » au sens romantique. Il n’a pas ce goût du chaos qui fait de certains musiciens des autodestructeurs programmatiques. Chez lui, l’excès ressemble plutôt à une dérive. À une perte de direction. À une manière de se dissoudre pour ne plus sentir le poids d’une légende. Être un Beatle, c’est être condamné à être regardé. Même quand on ne joue plus. Même quand on voudrait juste être un type normal.
La question, alors, n’est pas : pourquoi a-t-il sombré ? La question est : comment s’en est-il sorti ?
1988 : choisir la sobriété, choisir la vie
La bascule se produit à la fin des années 80. Ringo Starr et Barbara Bach entrent en cure. C’est un moment charnière, un de ces virages où une vie peut se couper en deux : avant et après. Ringo dira qu’il a fini en réhabilitation parce qu’il ne traitait ni lui-même ni les autres avec respect. Formulation simple, presque sèche, mais qui contient tout : l’alcoolisme n’est pas seulement une affaire de foie, c’est une affaire de relations, de dignité, de présence au monde.
À la fin de cette cure, il fait un serment : ne plus boire. Il le dit publiquement. Et surtout, il le fait réellement. La nuance est énorme, parce que le rock regorge de promesses de sobriété prononcées entre deux rechutes. Ringo, lui, tient. Année après année. Décennie après décennie. Et cette constance, dans un univers où l’inconstance est presque une esthétique, devient une performance en soi.
Ce qui frappe, c’est que sa sobriété ne s’affiche pas comme une morale. Elle s’affiche comme une nécessité. Comme un retour à quelque chose de plus ancien que la célébrité : l’instinct de survie. Le même instinct qui, enfant, l’a aidé à traverser la maladie. Le même instinct qui lui a appris à se fabriquer un bouclier. Ringo ne devient pas un donneur de leçons. Il devient un homme qui a compris qu’il ne pouvait plus jouer avec le feu.
Après cette renaissance, il remet aussi sa carrière sur des rails plus stables. Il monte, à la fin des années 80, le concept de l’All Starr Band, cette formation mouvante et généreuse qui célèbre la musique comme un partage plutôt que comme un ego-trip. Là encore, on retrouve le même fil rouge : le collectif, la joie, la durée.
Végétarisme : discipline, simplicité, cohérence
Dans les années 90, la transformation s’étend au quotidien. Ringo se met à prendre sa santé au sérieux. Il parle d’exercice, de régularité, de marche, de salle de sport. Il raconte qu’il n’a pas toujours été sportif, que pendant longtemps il « faisait de la musculation dans les boîtes de nuit », une formule typiquement ringoesque, drôle et lucide à la fois. Mais désormais, il s’entraîne plusieurs fois par semaine. Il marche. Il structure ses journées.
Il insiste aussi sur son régime végétarien. Là encore, on pourrait sourire : un Beatle qui mange des légumes, quelle information renversante. Sauf que, pour lui, ce n’est pas une lubie de star. C’est une continuité logique. D’abord parce que ses allergies l’obligent à une prudence constante. Ensuite parce que, dans une vie marquée par les excès passés, l’alimentation devient un territoire de contrôle. Une manière de se reprendre.
Le végétarisme, chez Ringo, n’est pas présenté comme un manifeste politique. Il est décrit comme un choix qui lui fait du bien. Un choix qui s’inscrit dans un mode de vie plus large : bouger, manger simple, éviter ce qui agresse le corps, conserver une énergie stable pour continuer à jouer. Le rock n’est pas seulement un art de la transgression ; il peut aussi être un art de l’endurance. Et Ringo, à sa manière, invente une figure rare : celle du rockeur qui ne cherche plus à prouver qu’il est invincible, mais à faire en sorte de rester vivant.
Brocoli, myrtilles et le fétichisme du quotidien
Si l’on devait résumer la philosophie santé de Ringo en deux aliments, ce serait presque comique par sa simplicité : brocoli et myrtilles. Il en parle comme d’autres parlent d’amplis vintage. Il en fait une sorte de totem. Il dit manger du brocoli avec tout. Des myrtilles chaque matin. Et au milieu de cette routine, un petit plaisir intact : le double espresso. Il raconte aussi qu’il a arrêté de fumer depuis longtemps, mais qu’il garde ce goût-là, ce rituel-là, comme une petite récompense.
On peut se moquer gentiment de cette obsession verte. On peut y voir une superstition de star, une manière de se rassurer en réduisant la longévité à une recette de cuisine. Mais on peut aussi lire cela autrement : comme une poésie du quotidien. Après une vie passée dans le vacarme, la routine devient un refuge. Après une vie passée dans l’excès, la répétition devient une musique. Ringo est batteur : il sait mieux que quiconque que la beauté naît souvent de la répétition, de la régularité, du retour.
Et puis il y a cette remarque de Joe Walsh, son beau-frère, qui plaisante : chaque fois qu’il voit Ringo, il sent le chou frisé. La blague est tendre, presque fraternelle. Elle dit aussi une chose : Ringo a tellement intégré ses habitudes qu’elles deviennent une aura. Certains rockeurs sentent la clope froide et le whisky renversé. Ringo, lui, sent le kale. C’est presque une anti-légende, et c’est précisément pour ça que c’est beau.
La santé comme moteur artistique, pas comme frein
La longévité, dans la musique, peut prendre deux formes. Il y a ceux qui durent en mode automatique, répétant le même show jusqu’à l’usure. Et il y a ceux qui durent parce qu’ils ont protégé une ressource essentielle : l’envie. Chez Ringo, on sent que la discipline n’est pas là pour prolonger une carrière par orgueil, mais pour continuer à faire ce qu’il aime. Il parle souvent du fait de « vivre dans le présent », de ne pas avoir tout planifié, de se sentir chanceux de la vie qu’on lui a donnée. Ce discours, chez lui, sonne rarement comme une formule new age plaquée. Il sonne comme un constat d’homme qui sait d’où il revient.
C’est aussi pour ça que son image publique fonctionne : elle n’est pas celle d’un survivant amer, d’un ancien alcoolique qui se punit à vie. Elle est celle d’un musicien qui a trouvé un équilibre, et qui le protège parce que cet équilibre lui permet de jouer. La scène n’est pas un lieu où il se détruit ; c’est un lieu où il se régénère.
Même sa manière de parler de l’exercice est révélatrice : il ne vend pas une performance, il décrit une pratique. La salle de sport « à côté ». La marche. Les jours où il y va, les jours où il n’y va pas. Une routine, pas une épopée. Or, dans le rock, la routine est presque révolutionnaire. Elle contredit le mythe. Elle dit : ce n’est pas en brûlant qu’on devient une légende, c’est en tenant assez longtemps pour que les chansons traversent les générations.
Quand la fragilité revient : l’histoire d’un corps qui encaisse
L’histoire de Ringo n’est pas une ligne droite vers le bien-être. Son corps lui rappelle parfois sa vulnérabilité. À la fin des années 70, il connaît une grave alerte médicale liée à ses anciens problèmes intestinaux, conséquence lointaine de la péritonite de l’enfance. Il est opéré, frôle la catastrophe, et pourtant continue. Quelques semaines après, il rejoue. Comme si, encore une fois, le rythme était une preuve qu’il est vivant.
On pourrait faire de ces épisodes une narration sensationnaliste, un catalogue de drames. Mais ce qui intéresse, chez Ringo, ce n’est pas le spectaculaire : c’est la répétition d’un même motif. Chute, relèvement. Maladie, retour. Dérive, sobriété. Peur, humour. Il y a là une cohérence intime : Ringo n’a jamais été l’homme du grand discours. Il est l’homme du petit pas. Celui qui avance, qui s’accroche, qui reconstruit, qui recommence.
Même l’épisode du remplacement par Jimmie Nicol, même la cure de 1988, même les contraintes alimentaires, tout raconte la même chose : sa vie est une négociation permanente avec le réel. Et cette négociation, il la mène sans grandiloquence. C’est peut-être pour ça qu’il inspire autant : parce qu’il prouve qu’on peut être une légende sans se raconter comme une légende.
« Peace and Love » : hygiène de l’âme, hygiène du corps
On a beaucoup ironisé sur le slogan de Ringo. « Peace and Love », répété à l’infini, comme un refrain un peu naïf. Mais si on l’écoute bien, ce mantra n’est pas une posture. C’est une hygiène. Une manière de maintenir le chaos à distance. Une manière de rester du côté de la lumière, non pas parce qu’on est naturellement lumineux, mais parce qu’on sait trop bien ce que le noir coûte.
La sobriété, l’alimentation, le sport, la marche, tout cela est évidemment physique. Mais chez Ringo, la dimension psychique est tout aussi importante. Se tenir loin des substances, c’est aussi se tenir loin de certaines fréquentations, de certaines nuits, de certaines spirales. C’est choisir un autre tempo. Un tempo où l’on peut se regarder dans le miroir sans avoir honte. Un tempo où l’on peut aimer les autres sans les abîmer.
Et c’est là que son histoire devient, au fond, très moderne. Parce qu’elle parle de santé au sens large. Santé mentale, santé physique, santé relationnelle. Ringo n’est pas seulement un musicien qui mange du brocoli. Il est un homme qui a compris que la vie, même quand elle vous a donné la gloire, peut vous reprendre si vous ne faites pas attention. Et il a décidé d’être attentif.
La vraie leçon de Ringo : le rythme comme philosophie
Ce que raconte Ringo Starr, au-delà des anecdotes, c’est une définition du rythme. Le rythme, ce n’est pas seulement une technique de batterie. C’est une manière de vivre. C’est savoir quand accélérer et quand ralentir. C’est tenir une pulsation quand tout autour s’affole. C’est laisser de l’espace aux autres. C’est revenir au thème après une digression. C’est accepter que la beauté ne vient pas toujours du spectaculaire, mais de la constance.
Dans la discographie des Beatles, Ringo est souvent celui qu’on sous-estime, celui qu’on réduit à une figure sympathique. Mais quand on regarde sa trajectoire, on comprend qu’il est plus que ça : il est une colonne vertébrale. Musicalement, humainement. Et sa relation à la santé est le prolongement direct de cette colonne vertébrale : il a appris à se maintenir debout, puis il a appris à rester debout.
Alors oui, il y a quelque chose de drôle à imaginer un ex-Beatle n’ayant jamais mangé une part de pizza. Oui, il y a quelque chose de tendre à le voir attribuer sa vitalité aux myrtilles. Oui, il y a quelque chose de presque absurde à ce qu’un homme qui a traversé le siècle rock sente le chou frisé. Mais au fond, c’est exactement ça, la beauté de Ringo : il désamorce le mythe, il le rend humain, il le rend respirable.
Et dans une époque où l’on commence enfin à parler de l’addiction comme d’une maladie, de la discipline comme d’une force, du soin comme d’une forme de courage, Ringo Starr apparaît comme un témoin précieux. Pas un héros parfait. Un survivant lucide. Un batteur qui a compris que la plus grande virtuosité, parfois, c’est simplement de continuer.
