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Ringo Starr : la colle des Beatles et le refuge d’Octopus’s Garden

Ringo Starr, batteur indispensable des Beatles : son style, son regard sur Yoko Ono, sa colère après la mort de John Lennon, et pourquoi il veut “Octopus’s Garden” à ses funérailles. Un portrait de la colle silencieuse du groupe.

On l’a longtemps raconté comme un figurant chanceux, le “quatrième Beatle” au sourire facile, celui qui passe derrière les génies en tenant le tempo. Erreur de perspective : Ringo Starr n’est pas le supplément, il est la colle. Le batteur qui ne fait pas de bruit inutile, mais qui rend tout possible — une manière de jouer qui écoute avant de frapper, qui respire avec la chanson au lieu de la dominer. C’est là, dans cette discrétion, que se cache son pouvoir : sur Rain, il invente une lourdeur hypnotique ; sur Tomorrow Never Knows, il transforme la répétition en incantation. Et quand les tensions deviennent théâtre — Yoko dans la pièce, les egos qui s’échauffent — Ringo choisit le pragmatisme affectif plutôt que la posture : si John aime, on compose avec, parce que l’intime n’est pas un champ de bataille rentable. Après la mort de Lennon, sa colère vise ailleurs : le voyeurisme, la tragédie consommée comme un spectacle, la foule qui prend la place du deuil. Puis il reste une image, presque enfantine et pourtant révélatrice : Ringo veut Octopus’s Garden à ses funérailles. Pas un mausolée, une chorale. Un refuge sous la tempête, où l’on se retrouve, où l’on chante ensemble, une dernière fois.


Dans l’imaginaire collectif, Ringo Starr a longtemps traîné derrière les autres comme un passager chanceux. Le “quatrième Beatle”, le gars sympa, le batteur qui sourit, celui à qui l’on confie une chanson par album comme on jette un os au chien. Sauf que c’est un contresens historique. Ringo n’est pas le supplément, il est la colle. La pulsation qui rend possible l’architecture, le souffle qui empêche les chansons de se rigidifier en exercices de style. Sans lui, les Beatles auraient pu rester un excellent groupe, mais ils n’auraient peut-être pas eu cette respiration particulière, ce mélange de tension et de nonchalance qui fait que même les titres les plus audacieux semblent “naturels”.

On parle beaucoup des harmonies vocales, des guitares de George, des visions de John, des mélodies de Paul. Mais le miracle Beatles tient aussi à une chose moins glamour : un batteur qui sait écouter. Ringo n’écrase pas la chanson, il la sert. Il a ce sens rare du placement, cette manière de faire rebondir la batterie comme si elle racontait une histoire parallèle. Sur “Rain”, il invente une lourdeur hypnotique sans jamais tomber dans le démonstratif. Sur “Tomorrow Never Knows”, il tient un motif répétitif qui ressemble à une incantation, et il le fait avec une constance presque inhumaine. Sur une quantité de titres, il crée des signatures rythmiques que des générations de batteurs vont étudier sans toujours réaliser qu’elles viennent d’un homme considéré, à tort, comme “le moins important”.

C’est aussi pour ça que, quand Ringo Starr parle, il faut l’écouter. Parce que la place du batteur, dans un groupe, est souvent celle du témoin. Celui qui voit tout, qui encaisse, qui attend le bon moment. Ringo n’est pas un théoricien. Il ne vend pas du concept. Il balance une vérité simple, à sa façon, et cette vérité a souvent un poids énorme parce qu’elle est dénuée de calcul.

Quand Yoko Ono entre dans le cercle : le réflexe Ringo, pas la posture

L’arrivée de Yoko Ono dans la bulle Beatles est devenue un roman à elle seule : le studio comme arène, les regards qui se crispent, la chaise au mauvais endroit, l’atmosphère qui change. La légende, en général, adore désigner un coupable. Et pendant des décennies, elle a choisi Yoko, avec une misogynie parfois grotesque, comme si la fin des Beatles pouvait s’expliquer par la présence d’une femme. La réalité est plus simple et plus complexe : les Beatles se fissuraient déjà de l’intérieur, et Yoko n’a fait que rendre visibles des tensions qui existaient.

Ce qui est intéressant, c’est la réaction de Ringo. Pas celle qu’on lui prête dans les récits fantasmatifs, pas la caricature du batteur soumis ou du batteur indifférent, mais quelque chose de très “Ringo” : une forme de pragmatisme affectif. John est amoureux, John est fusionnel, John veut l’avoir près de lui. Ringo comprend que s’opposer frontalement à ça reviendrait à déclarer une guerre perdue d’avance, et surtout à attaquer l’intime. Il peut trouver ça étrange, déplacé, inconfortable parfois, mais il sait aussi que John est John, et que John fera ce qu’il veut.

Ringo n’a jamais été le type à construire des postures idéologiques sur la vie privée des autres. Il est plutôt dans la loyauté immédiate : si c’est la femme de John, alors c’est la femme de John. Ça ne veut pas dire qu’il adore la situation, ni qu’elle ne modifie pas la chimie du groupe. Ça veut dire qu’il refuse d’en faire un drame théâtral. Là où d’autres auraient nourri une rancœur ou une rivalité, Ringo choisit la coexistence. C’est presque une philosophie de survie : dans un groupe aussi explosif, celui qui transforme tout en conflit finit par tout brûler.

Et pourtant, ne pas faire de drame ne signifie pas se taire. Ringo, quand il a un truc sur le cœur, le dit. Juste sans littérature inutile. C’est son style : la franchise sans la rhétorique.

John mort, la foule vivante : le dégoût de Ringo Starr

La scène a quelque chose d’insoutenable et, malheureusement, de très moderne. John Lennon vient d’être assassiné. La violence absolue s’est abattue sur un homme, sur une famille, sur un mythe. Et dehors, il y a des gens. Des fans. Certains pleurent, certains chantent, certains veulent “être là”, certains transforment le drame en pèlerinage immédiat, comme si la mort était un concert auquel il fallait assister. Ringo se rend à New York pour soutenir Yoko Ono. Et ce qu’il découvre le révulse.

Il y a chez lui, à ce moment-là, une colère qui n’est pas celle d’un ex-Beatle face à un public ingrat. C’est une colère d’humain. Une colère contre la consommation de la tragédie. Contre ce réflexe de transformer un cadavre en événement. Ringo, lui, voit surtout une femme qui vient de perdre son mari, un enfant qui vient de perdre son père, un monde intime pulvérisé. La présence de la foule, même animée de bonnes intentions, devient obscène parce qu’elle vole l’espace du deuil.

Ce dégoût est révélateur de ce qu’est Ringo : un homme profondément social, mais allergique au voyeurisme. Il aime la chaleur, l’amitié, la convivialité. Il déteste la mise en scène des émotions quand elle sert l’ego des spectateurs. Et l’assassinat de Lennon a produit exactement ça : un raz-de-marée d’émotion mondiale, dont une partie était sincère, et une autre partie terriblement narcissique. Ringo, en arrivant, tombe sur cette seconde partie. Et il ne supporte pas.

On comprend aussi, à travers cette réaction, pourquoi Ringo est souvent le Beatle le plus “humain” dans les témoignages. John peut intellectualiser. Paul peut rationaliser. George peut se réfugier dans la distance spirituelle ou dans l’ironie. Ringo, lui, a un instinct : ça pue ou ça ne pue pas. Là, ça pue. Il le dit. Et il le dit parce qu’il est encore capable, malgré la célébrité, d’appeler les choses par leur nom.

Deux chansons, pas plus : et pourtant, une signature

On le rappelle souvent comme un chiffre, presque comme une humiliation : sur l’ensemble du répertoire des Beatles, Ringo n’a signé que deux chansons officiellement publiées sur les albums du groupe, “Don’t Pass Me By” et “Octopus’s Garden”. Deux titres, c’est peu, évidemment, face à la production gargantuesque du duo Lennon-McCartney et face à l’émancipation progressive de George Harrison. Mais c’est aussi une manière de mal poser le problème.

Ringo n’a peut-être pas eu beaucoup de crédits, mais il a une empreinte partout. Son style de batterie est une forme de composition. Il choisit des patterns, des accents, des silences qui modifient la nature même d’une chanson. Il “écrit” en rythme. Et surtout, quand il chante, il impose une couleur immédiatement identifiable : une voix chaleureuse, un peu traînante, terrienne, qui ramène les Beatles sur le plancher des vaches. Quand Ringo prend le micro, l’icône redevient groupe de potes.

Et puis il y a “Octopus’s Garden”. Ce morceau est un paradoxe délicieux : c’est une chanson enfantine, presque naïve, au cœur d’un album comme Abbey Road qui ressemble par moments à une cathédrale pop. C’est un coin de sable au milieu d’un palais. Et c’est précisément pour ça qu’elle est précieuse.

La naissance de “Octopus’s Garden” : fuite, fatigue, refuge sous les vagues

Ce qu’on oublie parfois, c’est que “Octopus’s Garden” naît d’une période de crise. Ringo quitte les Beatles pendant les sessions du White Album. Il n’en peut plus. L’atmosphère est électrique, les egos se cognent, les habitudes se brisent. Il a l’impression de ne pas être aimé, de ne plus être désiré dans le groupe, et il part. Il part comme un homme qui se protège. Et pendant ce départ, il se retrouve sur un bateau, loin du studio, loin des disputes, et il entend une histoire : les pieuvres, dit-on, ramasseraient des objets, des pierres, des morceaux brillants pour se fabriquer un “jardin”, un endroit à elles, un refuge.

Ringo transforme cette image en chanson. Et il le fait à sa manière : sans cynisme, sans ironie lourde, sans prétention. Il imagine un endroit sous la mer où l’on serait à l’abri de la tempête, où l’on pourrait inviter ses amis, où l’on serait ensemble. C’est une utopie minimaliste. Pas un slogan politique, pas un grand manifeste. Juste l’envie de se cacher du bruit et de retrouver l’amitié.

C’est là que “Octopus’s Garden” devient bouleversante, sous ses dehors légers. Parce que cette chanson, en réalité, parle d’un homme qui veut échapper à un monde trop agressif. Un homme qui, dans un groupe célèbre pour ses révolutions sonores, rêve simplement d’un coin tranquille où l’on se tient chaud. Ringo n’écrit pas “je souffre”, il écrit “j’aimerais être sous la mer”. C’est une manière pudique de dire la même chose.

Et comme souvent chez les Beatles, l’entraide transforme l’idée en objet parfait. George Harrison aide Ringo à mettre la chanson en forme, à trouver des accords, à construire une texture. Ce détail est essentiel : Harrison, le plus spirituel, le plus “ailleurs”, comprend instinctivement la beauté de ce refuge. Il ne traite pas la chanson de Ringo comme une récréation. Il la prend au sérieux. Et on entend ce sérieux dans le résultat : derrière la comptine, il y a une sophistication d’arrangement, une guitare limpide, des harmonies qui donnent au morceau une vraie densité.

Pourquoi Ringo veut “Octopus’s Garden” à ses funérailles

Des années plus tard, Ringo a répondu à une question qui a l’air d’un jeu, mais qui dit beaucoup : quelle chanson voudrait-il à ses funérailles ? Il choisit “Octopus’s Garden”. Et il le justifie avec une phrase typiquement ringoesque : ce serait bien que tout le monde chante ensemble. Pas de solennité, pas de grand discours sur la mort. Juste une idée simple : une cérémonie où les gens se mettent à chanter, à partager, à se tenir.

C’est logique, oui. Parce que Ringo est, depuis longtemps, l’ambassadeur de la convivialité. Son mantra public, répété partout, est devenu une signature : “Peace and love”. On peut sourire de la formule, la trouver répétitive, presque automatique. Mais chez lui, ce n’est pas une posture marketing. C’est une discipline. Un homme qui a connu la gloire, les addictions, les tensions extrêmes, la disparition de ses amis, et qui a choisi de finir sa vie publique sur une note de paix. Il insiste, il martèle, il répète “peace and love” comme un talisman. Exactement comme “Octopus’s Garden” répète son invitation au refuge.

Et surtout, la chanson contient ce que devraient contenir des funérailles idéales : une communauté. “Je demanderais à mes amis de venir voir…” L’idée n’est pas celle d’un héros qu’on pleure. L’idée est celle d’un groupe qu’on rassemble. Ringo ne veut pas que l’on contemple sa statue. Il veut que l’on se retrouve. Il veut que l’on chante. Il veut que l’on se rappelle que la musique est un endroit où l’on peut être ensemble, même quand la vie se termine.

Il y a quelque chose de profondément touchant, presque radical, dans ce choix. Beaucoup d’artistes voudraient une ballade déchirante, une démonstration de gravité, un hymne à leur importance. Ringo choisit une chanson qui ressemble à un sourire. Il choisit un morceau qui dit : venez, on se met à l’abri, on se serre, et on chante.

Un enterrement Ringo : célébration plutôt que mausolée

On a souvent une idée triste, grise, figée des funérailles. Or dans beaucoup de cultures, un enterrement est aussi une fête, au sens où l’on célèbre la vie du défunt. Ringo, dans son choix, assume cette dimension. “Octopus’s Garden” est une chanson qui se prête à la chorale spontanée. Elle est simple, mémorisable, chaleureuse. Elle a cette qualité rare : elle peut être chantée sans virtuosité. Elle appartient au collectif.

Et puis elle a un sous-texte. Le refuge sous les vagues, “au chaud sous la tempête”, ce n’est pas seulement une image mignonne. C’est une philosophie de survie. Ringo a traversé des tempêtes. Les Beatles eux-mêmes étaient une tempête permanente : pression médiatique, conflits internes, épuisement, argent, procès, rivalités, tragédies. Ringo, souvent, a été celui qui essayait de maintenir un minimum d’humanité au milieu de l’ouragan. La chanson est le symbole parfait : quand la tempête fait rage, on se crée un petit endroit à soi, et on y invite les amis.

Dans cette perspective, “Octopus’s Garden” n’est pas une chanson “mineure”. C’est un autoportrait. Ringo en version métaphore : un homme qui veut la paix, qui veut le rire, qui veut l’amitié, et qui, quand il n’en peut plus, rêve d’un ailleurs protecteur.

Et après la chanson : quelles couleurs pour accompagner la sortie ?

Si l’on imagine une cérémonie “à la Ringo”, “Octopus’s Garden” serait le centre, le moment où tout le monde chante. Mais Ringo ne se résume pas à cette comptine marine. Sa carrière solo, souvent moquée par réflexe snob, est traversée par une obsession cohérente : la communauté, la gratitude, l’idée qu’on ne s’en sort pas seul.

Il y a chez lui un goût pour les chansons qui remercient, qui rassemblent, qui disent “je suis content que tu sois là”. Même quand ses disques ne sont pas des chefs-d’œuvre, il y a cette chaleur constante. Ringo n’est pas l’artiste qui cherche à prouver sa profondeur en appuyant sur le tragique. Il est l’artiste qui cherche à alléger, à réconcilier, à faire sourire. Et dans une logique funéraire, c’est une force : refuser de transformer l’adieu en supplice.

On pourrait imaginer, dans cette continuité, un morceau autobiographique où Ringo regarde son parcours avec lucidité, un titre où il rappelle Liverpool, l’enfance, les virages, la route. On pourrait aussi entendre une chanson plus tendre, plus nocturne, qui parle de présence, de fidélité, de la promesse d’être “à tes côtés” même quand tout s’éloigne. Et pourquoi pas, à un moment, un clin d’œil à ses amours de jeunesse pour les crooners et les standards, cette part de Ringo qui existait avant les stades, avant les cris, avant l’hystérie, quand il rêvait simplement de chanter des mélodies anciennes avec une voix d’ami.

Ce qui compte, au fond, ce n’est pas de construire la playlist parfaite comme un exercice de fan. Ce qui compte, c’est de comprendre ce que dit le choix de “Octopus’s Garden” : Ringo veut que la fin ressemble à un début. Pas une fermeture dramatique, mais une réunion. Une chanson qui fait chanter les autres. Une chanson qui transforme la salle en petit refuge sous les vagues.

Ringo, la morale discrète des Beatles

Dans l’histoire des Beatles, Ringo est souvent celui qu’on sous-estime parce qu’il n’a pas l’aura tragique de Lennon, ni la virtuosité narrative de McCartney, ni la mystique de Harrison. Il n’a pas écrit les manifestes, il n’a pas mené les révolutions idéologiques. Il a fait quelque chose de plus rare : il a tenu la barre. Il a maintenu une humanité au milieu des démesures.

Sa réaction à Yoko Ono dit sa capacité à ne pas se perdre dans le théâtre des egos. Son dégoût face aux comportements de certains fans après la mort de John Lennon dit son refus du voyeurisme. Son choix de “Octopus’s Garden” pour ses funérailles dit sa philosophie entière : l’amitié, la chaleur, l’abri, la chanson partagée.

On pourra continuer à le présenter comme “le Beatle négligé”. C’est un raccourci commode. Mais si l’on regarde bien, Ringo est l’un des rares à avoir traversé cette histoire sans perdre totalement le sens du simple. Et dans un monde où la célébrité déforme tout, où la mort devient un spectacle, où l’émotion devient un contenu, ce sens du simple ressemble à une forme de sagesse.

Alors oui, qu’il veuille “Octopus’s Garden” à ses funérailles est non seulement logique : c’est cohérent, profondément, avec l’homme qu’il a toujours été. Un batteur qui ne demande pas qu’on le pleure en silence, mais qu’on chante ensemble, une dernière fois, comme si la musique pouvait encore servir de refuge.

 

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