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The Beatles – « Let It Be… Naked » : Let It lubie

Trente-trois ans après la sortie de l’ultime album des Beatles paraît Let It Be… Naked, ou Let It Be «tel qu’il aurait dû être», à en croire la méga-campagne de mise en marché orchestrée par la compagnie de disques Apple et la multinationale EMI. Grosse victoire pour Paul McCartney, le plus influent des deux Beatles survivants, désormais libre de récrire l’histoire de son seul point de vue. L’histoire d’un détournement.

Ah ! Let It Be. Éternel sujet de débat chez les «beatlemaniaques dépressifs du monde entier», comme disait Gotlib. Trente-trois ans qu’on se crêpe le chignon entre exégètes plus ou moins patentés, à savoir si le disque paru en mai 1970, tel que décanté par le producteur-réalisateur Phil Spector à partir d’un gros tas de bandes laissé en plan par des Beatles trop occupés à divorcer, vaut ou non tripette. Et voilà que ce mécréant de Paul McCartney déverse un pétrolier d’huile sur les vieilles braises. Lui le grand trahi de l’histoire officielle, lui qui se plaint à qui veut l’entendre depuis 1970 que l’excessif Phil a beurré ses chansons d’orchestrations dans son dos, voilà qu’il obtient enfin ce qu’il a toujours réclamé : une version de l’album Let It Be à son goût. Ouste Spector, bonjour Let It Be… Naked.

Bonjour l’arnaque, oui. Naked mon oeil, oui. Un ravalement de façade à l’ère numérique, oui. Un rafistolage de plus, voilà ce que c’est vraiment. Car il faut rappeler ce que fut le projet Get Back, rebaptisé Let It Be : un beau gâchis. Il y aurait de quoi écrire des livres. D’ailleurs, on l’a fait. Résumons.

En janvier 1969, ça ne va pas fort chez les Beatles. Les garçons dans le vent se sont asticotés des mois durant pendant les sessions de l’album blanc, tellement que l’impossible est évoqué : la séparation. Paul l’optimiste a une idée de génie (c’est sa spécialité) : ressouder le groupe en recréant l’ambiance live des débuts. Il envisage une émission spéciale de télé dans le genre du tout récent Rock’n’Roll Circus des Rolling Stones, dont le clou serait un retour sur scène des Beatles dans un spectacle majoritairement composé de nouvelles chansons (avec un peu de vieux rock’n’roll pour le plaisir), pondues en groupe lors d’un marathon de répétitions. Avec des caméras pour immortaliser le processus. Du spontané, de la collégialité, du bon temps qui roule. La renaissance, quoi.

Loft Story version Beatles

Le résultat ? Imaginez Loft Story version Beatles. Un gros mois de création obligée devant caméras, du matin au soir. Imaginez Paul en meneur de claque, John qui n’a d’yeux que pour l’omniprésente Yoko, George qui voudrait bien que le groupe joue ses nouvelles chansons mais que personne n’écoute et Ringo qui tape, qui tape, l’air triste. «Les plus misérables sessions imaginables», dira Lennon. Vite abandonné, le concept d’émission spéciale se réduisit à une performance des quelques chansons potables sur le toit de la bâtisse d’Apple, la compagnie des Beatles. Pire, le groupe dégoûté tabletta le projet — des centaines d’heures de film et de musique — et rallia ce qui restait de forces vives pour un ultime hourra : l’album Abbey Road, vrai travail de studio sous la supervision de George Martin. Le groupe n’existait plus depuis neuf mois quand parut le Let It Be mouture Spector, coïncidant avec la sortie en salle du documentaire du même nom, témoin de l’expérience ratée de janvier 1969.

Que venait faire Spector dans ce merdier ? Il venait faire son possible, après que George Martin et l’ingénieur de son Glyn Johns eurent vainement proposé leurs propres best of des sessions. Recruté in extremis parce qu’on avait besoin d’un album pour accompagner le film, l’excentrique Spector, connu et reconnu pour sa technique de mixage à base de saturation d’instruments et d’écho caverneux, appliqua son fameux wall of sound aux plus belles rescapées, surtout Let It Be et The Long And Winding Road. Deux ballades de McCartney. Grand orchestre, choeur céleste, il y alla gaiement. Paul, alors occupé à enregistrer son premier album solo, donna distraitement son aval. Et n’amorça son concert de lamentations qu’une fois l’album sorti, alimentant le procès qui l’opposait à ses trois ex-compères.

Deux desquels sont aujourd’hui décédés. Restent Paul, ce bon Ringo et deux veuves pour gérer l’héritage. Autant dire que McCartney fait ce qu’il veut. (Harrison a dit oui à Let It Be… Naked sur son lit de mort, assure-t-on : la belle affaire.) Et que veut McCartney ? Une belle fin proprette aux Beatles. Mais non, ils ne se chicanaient pas vraiment. Oui, son idée de recréer l’ambiance des débuts était bonne. La preuve, voici le petit album parfait qu’on aurait dû en tirer, sans les fla-flas de Spector. Bon. À cela près que ce Let It Be «nature» est tout aussi artificiellement créé que le Let It Be que vous connaissez : les interventions y sont plus sournoises, voilà tout. Prenez la chanson-titre : la nouvelle version n’est pas simplement déspectorisée, elle est recomposée à partir de plusieurs prises différentes. Magie de la digitalisation. Pour Across The Universe, histoire de compenser l’absence de l’orchestre de Spector, on a ajouté de l’écho là où il n’y en avait jamais eu. Pour I Me Mine, on a tout bêtement réédité le trucage de Spector, en moins réussi : le refrain dédoublé à la fin. Pareil pour I Dig A Pony, où la décision d’enlever les voix dans l’intro, initiative de Spector, est maintenue dans le nouveau mixage ultra aéré.

Plus grave, on a enlevé les petits bouts de dialogue et les chansonnettes improvisées (Dig It, Maggie Mae) qui conféraient précisément à la version Spector sa part de naturel. En lieu et place, on obtient certes une version jusqu’alors inédite de Don’t Let Me Down (celle du concert sur le toit, trafiquée pour corriger une phrase mâchouillée par John) ainsi qu’un disque boni intitulé Fly On The Wall, lequel contient une vingtaine d’alléchantes et frustrantes minutes d’extraits divers, à raison de quelques secondes par extrait. Pour quiconque a entendu l’un ou l’autre des innombrables bootlegs du projet Get Back, c’est rageant (21 secondes du refrain All Things Must Pass chanté à trois voix, ça rend fou). Les Beatles «au naturel» existent, j’en témoigne, moments d’extraordinaire intimité où Paul travaille avec John et George aux choeurs de Let It Be, où John suggère à George des idées de rimes pour Something, où John se met à chanter la toute première chanson de Paul (I Lost My Little Girl), etc. De quoi remplir au moins les 80 minutes disponibles sur le disque.

J’imagine qu’il faudra, pour que la planète entende ça et le reste, attendre la mort de Paul. Et de ses héritiers. Entre-temps, le pire est possible. Dans un forum sur Internet, un fan entrevoyait la suite : et si Paul décidait qu’il ne voulait plus qu’un seul «yeah !» plutôt que trois dans She Loves You ?

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