L’ex-gourou de l’époque hippie, devenu star de la world music, a su convertir l’Occident au son complexe et envoûtant du raga indien.
« Quand j’avais 10 ans, je vivais à Paris. J’y ai donné mon premier concert, en tant que danseur et musicien, au côté de mon frère Uday. Dans les années 30, la musique indienne n’était pas très connue et ceux qui l’écoutaient étaient souvent déroutés : « C’est beau, ai-je souvent entendu, mais un peu bizarre, répétitif, et très monotone ! » Ces remarques ont fait du chemin dans ma tête, et je me suis dit que je n’aurais pas trop d’une vie pour faire mieux connaître l’immense richesse de cette musique et la rendre plus familière au monde entier. » Jamais Ravi Shankar ne s’est départi de sa vocation d’ambassadeur de cet art unique au monde, « qui consume l’âme et le coeur », comme a dit un jour le poète indien du XIIIe siècle Amir Khusrau (1253-1325).
Né le 7 avril 1920 à Bénarès (Varanasi), ville sacrée de l’Inde, Ravi Shankar appartient à une famille de brahmanes « middle class », c’est-à-dire plutôt aisée. Enfant, il apprend un peu tout : la danse, la poésie, pratique en dilettante les instruments traditionnels : le sitar, le sarod, et tourne dans le monde entier avec la troupe de danse de son frère. Puis sa vie bascule. A 15 ans, il fait la rencontre d’Ustad Allauddin Khan, un véritable gourou, une légende vivante de la musique hindoue, dépositaire d’une tradition remontant au XVIe siècle. Pour lui, le choix devient simple : continuer sa vie dorée de jeune vedette aux quatre coins de la planète ; ou bien se poser, suivre ce maître et se plonger dans l’ascèse d’un véritable apprentissage musical.
Ravi Shankar effectue le choix le plus radical. Sept années passées dans un village perdu de l’Inde profonde, à travailler quatorze heures par jour en compagnie des scorpions, des serpents et des moustiques, sans jours de repos, sans sorties, sans tabac, sans alcool, sans sexualité, afin de ne pas se disperser et gaspiller son énergie ! Auprès d’Ustad Allauddin Khan, il découvre l’ivresse du sitar et les secrets de la gharana, cette école fondée par un musicien mythique du XVIe siècle, Mian Tansen, qui s’est donné pour but le maintien intégral de la tradition musicale.
Au sortir de cette retraite, Ravi Shankar est devenu une sorte de phénomène. Il entreprend d’abord de populariser dans son pays cette musique encore élitiste, longtemps réservée à la gloire des princes et à la louange des divinités. Puis il se lance tous azimuts, à la fin des années 50, dans des expériences aussi diverses que la composition de musiques de films (notamment pour la fameuse trilogie du cinéaste indien Satyajit Ray, La Complainte du sentier, L’Invaincu et Le Monde d’Apu) ou la rencontre avec des musiciens occidentaux, comme le violoniste Yehudi Menuhin ou le flûtiste Jean-Pierre Rampal, pour qui il écrit un concerto pour flûte et harpe. Il impose même son instrument fétiche dans le milieu de la musique classique occidentale, en composant un Concerto pour sitar et orchestre à la demande du prestigieux London Symphony Orchestra.
C’est l’époque où, fasciné, l’Occident découvre l’Inde. On mélange un peu tout, la méditation, la musique, le yoga, les gourous, la drogue et la non-violence, mais qu’importe. Ravi Shankar donne des cours à l’ex-Beatles George Harrison, rencontre le jazzman John Coltrane, devient l’idole des babas cool en se produisant au festival de Woodstock (1969) ou à New York, lors du grand concert de charité en faveur du Bangladesh (1971).
Désormais, il est la star du sitar, le pape de la world et le prophète du new age à venir. Il influence toute une génération de compositeurs américains (Philip Glass, Steve Reich, Terry Riley), fascinés par la grâce hypnotique du raga et par sa rigueur de fête improvisée : grâce à Ravi Shankar, des centaines de milliers d’Occidentaux ont pu découvrir l’une des musiques les plus anciennes et les plus raffinées du globe. « C’était une période nécessaire, explique-t-il avec le recul. Mais à travers toutes ces expériences, que certains m’ont souvent reprochées, j’ai essayé de sauvegarder l’essentiel, la spiritualité de cette musique et tous ses aspects, divertissants, méditatifs et virtuoses. »
L’âme de la musique indienne, c’est le raga (mot qui signifie « couleur », en sanskrit). Ce n’est pas à proprement parler une composition, mais plutôt une structure musicale très stricte, un modèle sur lequel les musiciens improvisent. Chacun a ses notes propres, ses ornements, ses combinaisons, et doit générer l’une des neuf émotions fondamentales, comme la joie ou la mélancolie.
Le déroulement d’un raga s’effectue en plusieurs temps avec une partie initiale lente, au cours de laquelle les joueurs s’accordent, exposent la mélodie et lancent les pulsations. L’exécution s’organise alors selon un savant crescendo rythmique et mélodique. Puis entrent les percussions (les tablas) et le mouvement s’accélère, s’accélère, pour exploser dans un feu d’artifice final haletant qui peut durer parfois des heures…
On ne joue jamais un raga au petit bonheur, il y en a pour chaque moment du jour ou de la nuit, pour chaque saison, au printemps et pendant la saison des pluies, pour générer tel ou tel état d’âme… Au total, leur nombre s’élèverait à quarante mille !
« Un raga n’existe réellement que si l’interprète lui donne vie, explique Ravi Shankar. Dès la partie lente initiale, un bon musicien doit savoir créer le climat de recueillement nécessaire. Tout au long de l’exécution, il doit veiller à être suffisamment souple et inventif, virtuose mais sans volonté de démonstration, avec suffisamment d’imagination pour emporter l’auditeur dans la profondeur du raga. Chaque interprétation est un moment unique qui ne se répète jamais. Le contraire d’une photocopie ! On ne sait d’ailleurs jamais à l’avance ce que l’on va jouer. Cela dépend de l’humeur, de la salle, du public, du temps qui vous est imparti, de l’inspiration du moment. Dans la musique indienne, tout est réglé avec une précision quasi mathématique, mais tout doit jaillir dans la grâce de l’instant : une extrême discipline, accompagnée d’une totale liberté. »
Source : George Harrison et Ravi Shankar : leur amitié (par Nelly)















