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George Harrison – Brainwashed : un Harrison d’outre-tombe

« Le jour viendra où chacun se verra contraint de partir/Car quoi qu’on fasse durant notre vie rien ne surpasse l’art de mourir», chantait-il, en 1970, dans Art of Dying, extrait de son coffret thérapeutique All Things Must Pass. A l’époque, George Harrison ne se savait pas encore condamné par la maladie. Se contentant de rechercher, dans un mysticisme teinté de religiosité exotique, un sens à sa vie d’antistar ternie par la notoriété. Une situation difficile à affronter et qu’en aucun cas, contrairement à Lennon ou McCartney plus sensibilisés aux agréments du show-biz, il n’avait prémédité.

Coup de lampe. S’il n’a pas toujours été maître de son destin, surtout durant les années beatlemaniaques, George Harrison, fils d’un marin resté à quai et reconverti chauffeur de taxi liverpuldien, aura donc minutieusement préparé sa sortie vers Krishna, telle que jadis prophétisée par le Maharishi Mahesh Yogi. Bénéficiant même d’une manière de filage improvisé, le 29 décembre 1999, lorsque Michael Abrams, forcené de vocation, se glissa dans son manoir de Henley-on-Thames, afin de le poignarder à dix reprises. Harrison n’ayant dû son salut qu’à la réaction de son épouse Olivia, laquelle avait assommé l’agresseur d’un maître coup de lampe sur l’occiput. «Je m’attends à ce que George se montre de plus en plus angoissé, commentera ensuite la tigresse, il a tellement souffert lorsqu’il faisait partie des Beatles. Je suppose qu’il va prendre encore plus de distance vis-à-vis de son passé.»

L’ex-secrétaire de George se trompait. Ce dernier puisant dans cette lacération, pourtant plus sulpicienne que brahmanique, prétexte à accélérer sa quête de la sérénité. Un état d’esprit qui ne l’abandonnera plus, même aux heures sombres de la maladie (cancer du cerveau) qui allait l’emporter le 29 novembre 2001. Et à propos de laquelle il ne manquait jamais de plaisanter. «Celui qui n’est pas occupé à naître est occupé à mourir», avait-il ainsi coutume de dire à ceux qui l’approchaient. Aux plus exposés surtout. Tels le pilote de F1 Damon Hill, ou son complice de bamboches Twist and Shout Ringo Starr, cowboy spaghetti viré de Cinecittà pour avoir décrété qu’il ne voulait plus tourner que «dans des westerns à pied».

En privé, George Harrison aimait par-dessus tout jardiner. C’est donc binette en main qu’il a laissé approcher la mort, convaincu que seule son enveloppe terrestre était menacée : «L’âme poursuit son chemin en empruntant des corps différents, tous périssables. J’en ai la preuve.» En sarclant le chiendent, il a également eu l’idée de composer quelques chansons à vocation testamentaire. Physiquement diminué, mais «toujours aussi vif mentalement» remarquera McCartney après une visite à Henley, George Harrison a donc enregistré treize démos (douze originaux, plus sa version du standard Beetween the Devil and the Deep Blue Sea), commercialisées aujourd’hui, après avoir été «retraitées» par Jeff Lynne et son fils, Dhani Harrison, le Brutus du rock’n roll. «Nous tenions vraiment à ne pas nous mettre en avant», expliquera celui-ci, comme s’il s’agissait là d’un exploit. Déclaration contredite par Lynne : «Désolé George, ces chansons sont plus sophistiquées que ce que tu voulais, mais je tenais à leur rendre justice.»

«Free as a Bird.» On l’aura compris, Brainwashed (en VF : cerveau lavé) est un disque posthume, séduisant sous sa forme originelle (inachevé), mais, au bout du compte, maladroitement accommodé. Formé chez Electric Light Orchestra, Jeff Lynne ne deviendra jamais un George Martin, ni même un Phil Spector. Et surtout pas un Rick Rubin. Car c’est le producteur austère de la récente trilogie American de Johnny Cash qu’il aurait fallu ici. Quelqu’un de neutre, insensible à la dimension historique de celui qu’il enregistre. Pas un fan, en somme, rêvant depuis toujours d’entrer dans la bande des quatre. Ce que Lynne a commencé à faire au moment de la production virtuelle Free as a Bird de John Lennon, avant de se prétendre aujourd’hui légataire à 25 %.

Conséquence, ces compositions d’Harrison, qui ne figurent déjà pas parmi ses meilleures (on note un retour en force du prêchi-prêcha), perdent cet impact émotionnel qui aurait pu être le leur. Car le timbre si particulier est bien là, toujours aussi bouleversant, qui permettait au Beatle à la voix fragile de faire passer n’importe quelle niaiserie sur le mode épidermique. Alors que la slide guitar, au son tellement identifiable, n’en finit pas de pleurer, comme à l’époque où elle croisait le manche avec celle d’Eric Clapton, l’ami fourbe qui lui vola sa compagne, Patti Boyd, sur When my Guitar Gently Weeps.

Fils indigne. Publiées sous leur forme initiale, ces bandes auraient probablement fini par connaître le sort de quelques oeuvres singulières, comme The Last Recordings de Billie Holiday ou tel disque égaré de Townes Van Zandt ou Chet Baker. Plombées par le traitement que leur fait subir Jeff Lynne, avec la caution de Dhani, fils indigne et musicien limité, elles sombrent dans la banalité. On pourra néanmoins supposer qu’Harrison s’en désintéresse désormais, trop occupé qu’il est à vérifier la justesse de ses théories sur la réincarnation. Soit, pour résumer : «Il n’est pas un moment où nous n’ayons été et il n’en est point où nous cesserons d’exister.» Que vaut l’agitation mercantile d’un Jeff Lynne à côté de pareille vérité ? »

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