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« Appreciate » : McCartney dans la vitrine, l’étrange joyau de New

Appreciate est le morceau le plus intrigant de New (2013) : strates sonores, slide guitar en fusion, clip futuriste avec le robot Newman… Plongée dans le McCartney expérimentateur. Découvrez pourquoi ce titre mérite (vraiment) une réécoute.

Il y a des chansons de Paul McCartney qui claquent comme des évidences, et d’autres qui avancent de biais, à pas feutrés, jusqu’à vous attraper par surprise. « Appreciate » appartient à cette seconde famille : un titre ni vraiment single, ni vraiment curiosité, plutôt un couloir secret dans New (2013), cet album où McCartney rouvre les fenêtres et invite des producteurs à bousculer le décor sans toucher à l’ADN. Sous la houlette de Giles Martin, la chanson se construit en strates, comme une cathédrale de détails : textures qui se superposent, voix qui se fond dans la matière, tension étrange maintenue au mix par Spike Stent. On y entend aussi le McCartney bricoleur — celui qui teste l’autotune par simple curiosité avant de l’écarter, celui qui laisse une slide guitar surgir, brûlante, comme si l’ampli devenait un animal. Et puis il y a l’image : le clip, avec Newman le robot, McCartney exposé dans un musée, Höfner en bandoulière, légende sous verre qui refuse de rester immobile. Décrypter « Appreciate », c’est regarder McCartney se réinventer sans se trahir.


Il y a chez Paul McCartney une obstination qui force le respect : ce refus presque enfantin de considérer que la légende suffit. Quand d’autres, à sa place, se contenteraient d’empiler les trophées, lui continue de chercher. Il avance à l’instinct, avec ce mélange unique de métier absolu et de curiosité vorace, comme si chaque disque était encore un pari. New (2013) s’inscrit exactement dans cette logique : un album qui n’a pas vocation à rassurer uniquement les fans de la première heure, mais à rappeler que McCartney n’a jamais été un artiste de musée — même si, ironie délicieuse, l’un des clips les plus marquants de cette période le met précisément en scène… dans un musée.

Au milieu des chansons immédiatement identifiables, des refrains qui claquent et des clins d’œil à son propre panthéon, « Appreciate » occupe une place à part. C’est un morceau qui ne cherche pas la séduction frontale, qui préfère l’étrangeté à l’évidence, le relief sonore à la ligne droite. Une chanson qui se vit plus qu’elle ne se « consomme ». Elle n’a pas été le porte-drapeau de New, ni la chanson que l’on cite spontanément lorsqu’on dresse la liste des grands singles maccartniens. Mais elle a ce pouvoir des titres singuliers : elle intrigue, elle dérange un peu, et elle finit par s’installer dans un coin de la tête, comme une architecture qu’on découvre en se retournant.

Parler de « Appreciate », c’est raconter un McCartney artisan du son, bâtisseur de couches et de textures, qui s’amuse à brouiller la frontière entre le “songwriter” classique et l’expérimentateur. C’est aussi comprendre ce que New dit de lui, à ce moment précis : un homme qui a tout vécu, tout gagné, tout perdu, et qui continue pourtant de se demander comment une chanson peut sonner autrement, comment une voix peut être traitée différemment, comment un instrument peut devenir une matière plus qu’un simple outil.

New (2013) : un disque-pivot dans la discographie de Paul McCartney

On se tromperait en réduisant New à un simple « retour ». McCartney n’a jamais vraiment disparu : il a toujours enregistré, toujours tourné, toujours écrit, parfois à contre-courant, parfois dans une lumière plus diffuse. Mais New (2013) cristallise quelque chose de particulier : une volonté nette de dialoguer avec son époque, non pas en courant derrière la modernité comme un vétéran anxieux, mais en l’intégrant à sa façon, en gardant la main sur le gouvernail.

Le choix de multiplier les producteurs, de confier certaines chansons à des oreilles extérieures, raconte ce désir d’air frais. Giles Martin, Mark Ronson, Paul Epworth, Ethan Johns : autant de sensibilités, autant d’approches de studio, autant de façons de sculpter un son. McCartney, lui, se promène dans cette galerie comme chez lui. Il n’est pas un invité timide : il est le propriétaire des lieux, mais un propriétaire assez intelligent pour laisser les architectes proposer des plans inattendus.

Et c’est là que « Appreciate » devient passionnante. Parce qu’elle ne ressemble pas à un exercice de style, ni à une tentative de “sonner jeune”. Elle ressemble plutôt à ce que McCartney a toujours fait, depuis qu’il a compris — très tôt — que le studio pouvait être un instrument. Il y a dans ce morceau quelque chose de la logique Beatles : l’idée qu’une chanson n’est pas seulement une suite d’accords et un refrain, mais un terrain de jeu, un espace où l’on empile des trouvailles, où l’on teste, où l’on construit une atmosphère. Sauf qu’ici, l’atelier est celui de 2013, avec ses outils numériques, ses possibilités infinies, ses pièges aussi.

En ce sens, New n’est pas un album nostalgique. Il est au contraire un disque de mouvement. Et « Appreciate » en est l’une des preuves les plus nettes : un titre qui accepte l’étrangeté, qui prend le risque de ne pas être immédiatement “aimable”, mais qui propose une expérience sonore cohérente, pensée, presque cinématographique.

Une chanson bâtie comme une cathédrale de détails

Ce qui frappe d’abord, dans « Appreciate », c’est la manière dont la chanson se construit. On n’est pas dans le schéma pop le plus simple, celui qui expose vite sa mélodie pour accrocher l’auditeur. Ici, la musique avance par strates, comme si elle révélait progressivement sa vraie nature. Giles Martin produit le morceau comme on monterait une scène : un élément arrive, puis un autre, puis un autre encore, jusqu’à ce que l’ensemble devienne dense, presque tactile.

Cette technique du millefeuille n’est pas gratuite. Elle donne au titre une profondeur étrange, une sensation d’espace — paradoxale, parce que plus on ajoute de couches, plus on pourrait craindre l’étouffement. Mais McCartney et son équipe évitent le piège : chaque détail semble avoir une place, une fonction, une intention. La chanson devient immersive, elle crée un monde. Ce n’est pas seulement un décor sonore, c’est une atmosphère dans laquelle on entre, parfois sans s’en rendre compte.

Il y a là un vrai plaisir de studio, celui qu’on sent chez McCartney quand il parle de création : l’excitation de construire « petit à petit », d’empiler, d’essayer, de se surprendre. Cette logique rappelle celle des grands laboratoires Beatles, quand une idée de base devenait un objet complexe à force d’overdubs, de trouvailles, de décisions parfois instinctives. Sauf qu’ici, le résultat n’a pas vocation à exploser de couleurs psychédéliques : « Appreciate » joue plutôt sur une étrangeté feutrée, une modernité un peu froide, presque nocturne.

Et c’est peut-être pour cela que le morceau a mis du temps à être “vu”. Dans un album aussi riche, entouré de titres plus immédiatement saillants, « Appreciate » est un morceau de couloir, un titre qu’on découvre en s’attardant, en réécoutant, en se laissant happer. Il ne cherche pas à être le centre de la pièce. Il préfère être la porte dérobée.

Giles Martin : l’héritage comme tremplin, pas comme cage

La présence de Giles Martin sur New n’est pas anodine. Elle raconte une filiation, évidemment, mais surtout une manière de faire vivre un héritage sans le transformer en relique. Produire McCartney, quand on porte ce nom, ce n’est pas seulement un job : c’est un dialogue avec une histoire qui dépasse les individus. Et pourtant, « Appreciate » n’est pas une chanson qui regarde derrière elle. Elle n’essaie pas de recréer la magie d’hier, elle cherche autre chose.

Ce qui est fascinant, c’est la manière dont Giles Martin semble comprendre ce qui fait l’essence de McCartney : pas un style figé, mais une curiosité permanente. Le “son Beatles” n’a jamais été une formule unique. C’était une méthode : tester, oser, assembler, parfois se tromper, mais toujours avancer. Sur « Appreciate », on sent cette méthode. La production ne met pas McCartney sous cloche, elle l’encourage à se comporter comme il l’a toujours fait : comme un musicien qui s’amuse.

On pourrait voir dans ce morceau une version 2013 de la philosophie de McCartney II : un Paul seul dans son laboratoire, bricolant, explorant, jouant avec les machines, acceptant le risque du bizarre. Sauf qu’ici, le laboratoire est plus sophistiqué, plus collectif, plus “haut de gamme”. Mais l’esprit n’est pas si loin : le plaisir de manipuler la matière sonore, de laisser une chanson devenir un objet un peu étrange, pas tout à fait identifiable au premier coup d’oreille.

Et cela renvoie à un point central : McCartney ne s’est jamais contenté d’être un grand mélodiste. Il a toujours eu une part d’expérimentateur. Simplement, cette part est parfois éclipsée par l’évidence de ses refrains. « Appreciate » remet cette facette au premier plan, sans l’annoncer, sans fanfare. Comme un rappel discret : oui, McCartney est aussi un type qui adore les sons étranges.

Mark “Spike” Stent et l’art d’assembler sans lisser

Dans une chanson aussi construite en couches, le mixage est décisif. Trop de polissage, et l’ensemble devient lisse, inoffensif. Trop de rugosité, et ça s’écroule en bouillie. Le travail de Mark “Spike” Stent est précisément de maintenir cette tension : rendre le morceau lisible sans lui enlever son mystère.

Le mix de « Appreciate » donne l’impression d’un son à la fois compact et aéré. On entend les détails, mais on sent aussi une masse. C’est une musique qui a du relief, qui ne se contente pas de placer une voix devant un backing track. La voix de Paul McCartney n’est pas “posée” au-dessus du morceau comme une star sur un tapis rouge : elle fait partie du décor, elle s’insère dans les textures, elle dialogue avec elles.

Ce choix est crucial, parce qu’il renforce le caractère immersif du titre. On n’est pas dans une logique “radio-friendly” à tout prix. On est dans une logique d’univers. Et c’est ce qui rend « Appreciate » si particulière dans la discographie récente de McCartney : elle ressemble à une chanson pensée comme un environnement sonore, pas comme un simple véhicule à mélodie.

Il y a aussi, dans ce mix, une manière de laisser vivre les aspérités. On sent des zones où la musique devient presque étrange, comme si quelque chose grinçait légèrement sous la surface. C’est ce qui empêche le morceau de tomber dans le simple exercice de style moderne. Il y a une petite menace, une petite étrangeté, un frisson discret. Et c’est exactement ce que le morceau semble vouloir : une beauté légèrement décalée.

La tentation de l’autotune : McCartney face au tabou moderne

Parmi les éléments qui entourent « Appreciate », l’un des plus révélateurs est cette confession : McCartney a expérimenté l’autotune sur le morceau. Pas pour masquer une faiblesse, pas pour “faire comme les jeunes”, mais par curiosité. Parce qu’il a entendu cet effet ailleurs, notamment dans une performance de Kanye West, et qu’il s’est demandé : “Et si ?”

Ce simple “et si” dit énormément de McCartney. Il aurait pu considérer l’autotune comme un gadget, un truc qui n’a rien à voir avec lui. Il aurait pu s’en moquer, comme le font tant de rockeurs qui confondent souvent pureté artistique et conservatisme technologique. Mais McCartney n’est pas de cette école-là. Il est de l’école “je teste, je vois, je décide”.

Ce qui est intéressant, c’est qu’il assume aussi la pression sociale qui entoure cet effet. Il sait que l’autotune déclenche des réactions épidermiques, surtout chez ceux qui considèrent que la voix “doit rester naturelle”. Il sait aussi que, venant de lui, l’effet aurait été jugé comme une trahison par certains. Et pourtant, il a essayé.

Le résultat ? Il ne l’a finalement pas gardé. Et cette décision est tout aussi révélatrice. McCartney n’est pas un artiste qui empile les tendances pour faire moderne : il teste, puis il tranche selon sa propre logique. L’autotune était une expérience, pas une nécessité. Ce n’est pas un renoncement, c’est un choix esthétique. Et ce choix renforce la chanson : « Appreciate » reste moderne, mais elle reste McCartney.

Cette anecdote éclaire aussi une réalité plus large : la modernité de McCartney n’est pas une posture. Elle est une méthode. Il s’intéresse à ce qui se fait, non pas pour se fondre dedans, mais pour comprendre, pour apprendre, pour garder le contact avec le présent. C’est un réflexe de musicien, pas de stratège marketing.

La slide guitar : quand l’ampli devient un animal sauvage

L’un des moments les plus marquants de « Appreciate », c’est ce solo de guitare slide qui surgit comme une surprise. On n’attend pas forcément McCartney sur ce terrain-là, ou en tout cas pas de cette manière. La slide évoque souvent d’autres horizons : le blues, le southern rock, ou — dans l’univers Beatles — la signature de George Harrison à partir des années 70, ce chant métallique qui fait pleurer les notes.

Ici, la slide est autre chose. Elle n’est pas un hommage évident, ni une imitation. Elle est une matière sonore, un éclat, une montée de température. McCartney lui-même a raconté à quel point il se souvenait de ce moment d’enregistrement : l’ampli tellement chaud qu’il avait l’impression de “jouer tout seul”. Cette image est superbe, parce qu’elle dit exactement ce qu’est la création en studio quand elle devient physique : le son n’est plus un concept, c’est un organisme. Il réagit, il déborde, il échappe.

Ce passage donne au morceau une dimension presque organique, alors même que l’ensemble baigne dans une ambiance plutôt futuriste. C’est là un contraste typiquement maccartnien : mêler le très humain et le très artificiel, le chaud et le froid, l’émotion et la mécanique. Dans « Appreciate », la slide est ce moment où la chanson respire, où elle se fissure, où l’on entend le bois, les doigts, l’électricité. Comme un rappel : même dans un monde de strates et de textures, McCartney reste un musicien qui aime sentir le son sous ses mains.

Et ce solo, par sa place dans la construction, n’est pas gratuit. Il arrive au bout d’un processus, comme un couronnement, presque comme si toutes les couches accumulées avaient fini par appeler ce cri final. La chanson se bâtit, se densifie, et soudain elle libère une énergie plus brute. C’est une dramaturgie de studio.

Les paroles : une douceur ambiguë au cœur de l’étrangeté

On parle beaucoup de la production de « Appreciate », et c’est logique tant elle est centrale. Mais ce serait une erreur d’oublier l’écriture. McCartney, même dans ses morceaux les plus “texturés”, reste un auteur qui pense en termes de chanson. « Appreciate » n’est pas un simple collage sonore : c’est une pièce avec une voix, une intention, une adresse.

Le titre lui-même est un programme : apprécier, reconnaître la valeur, prendre le temps de voir ce qui compte. Mais chez McCartney, la douceur est souvent traversée d’ambiguïtés. Il sait écrire des chansons lumineuses qui cachent des coins d’ombre. Il sait aussi écrire des chansons simples qui, par leur contexte sonore, deviennent étranges.

Dans « Appreciate », les mots ont quelque chose de direct, presque naïf, mais cette naïveté est mise en tension par l’ambiance. Ce n’est pas une ballade chaleureuse, ce n’est pas un hymne évident. C’est comme si McCartney chantait une évidence humaine dans un décor légèrement dystopique. Et ce contraste rend la chanson fascinante : l’appel à l’appréciation devient presque un acte de résistance, une manière de rester humain dans un environnement de surfaces et de machines.

On peut entendre « Appreciate » comme une chanson d’amour, ou comme une chanson sur la reconnaissance en général. Mais ce qui compte, c’est l’effet global : un message simple, enveloppé dans une musique qui ne l’est pas. McCartney a toujours aimé ce genre de tension. C’est ce qui fait qu’il n’a jamais été seulement un faiseur de tubes : il est aussi un metteur en scène.

Newman, le robot : une fable futuriste pour une icône vivante

Le clip de « Appreciate » est un chapitre à lui seul. Parce qu’il ne se contente pas d’illustrer la chanson : il la prolonge, il la commente, il lui donne un second niveau de lecture. Dans cette vidéo, Paul McCartney est littéralement exposé comme un artefact : assis avec sa basse Höfner, figé dans une vitrine, dans un musée où les humains semblent être les vestiges d’un monde disparu.

Et c’est là qu’entre en scène le robot Newman. Un robot humanoïde, patrouilleur, curieux, presque enfantin dans sa façon de s’étonner. Il n’est pas un robot menaçant, pas un Terminator. Il est plutôt une créature de fable, un personnage qui incarne cette question : que reste-t-il de l’humain quand il devient patrimoine ? Que reste-t-il du rock quand il devient un objet de musée ?

Le plus beau, dans ce concept, c’est qu’il vient de McCartney lui-même. Il a raconté s’être réveillé avec cette image d’un grand robot à ses côtés, une vision qu’il avait d’abord envisagée pour l’univers visuel de New avant qu’elle ne prenne forme dans le clip. Ce détail est typiquement maccartnien : une idée née dans cet espace flou entre le rêve et le réveil, puis transformée en projet concret, comme une chanson qu’on attrape au vol.

Le robot Newman n’est pas seulement un gadget. Il est un symbole. Il représente le futur qui regarde le passé avec fascination. Il représente aussi, d’une certaine manière, le public : celui qui contemple McCartney comme une légende, puis qui s’étonne de le voir bouger encore, créer encore, surprendre encore. Dans le clip, le robot “réveille” McCartney, provoque une réaction en chaîne qui redonne vie aux autres expositions. C’est une métaphore assez limpide : la musique n’est pas faite pour être figée, elle est faite pour contaminer le présent.

Un musée, une Höfner, et la question de la mémoire

Le choix de la basse Höfner dans le clip n’est pas un détail. C’est un symbole immédiat, un raccourci visuel puissant : McCartney et son instrument iconique, l’un des objets les plus reconnaissables de l’histoire du rock. Dans un musée, c’est exactement le genre de chose qu’on exposerait : la relique, la signature, l’artefact.

Mais le clip joue avec cette idée de relique. Il la met en scène pour mieux la contredire. McCartney n’est pas un objet inerte. Il se réveille, il bouge, il traverse le décor. Et soudain, l’image de la légende figée se fissure. Ce n’est plus un monument, c’est un corps vivant.

Le musée du clip ressemble à une dystopie douce : un monde où les humains seraient devenus des curiosités, où la culture serait archivée, où le passé serait conservé mais plus vécu. « Appreciate », dans ce contexte, devient presque un manifeste : apprécier, ce n’est pas seulement admirer de loin, c’est vivre, c’est ressentir, c’est se laisser atteindre.

Et il y a quelque chose de troublant dans cette auto-mise en scène. McCartney sait très bien qu’il est devenu une figure historique. Il sait qu’il est un morceau de XXe siècle ambulant. Mais au lieu de fuir cette réalité ou de la nier, il la transforme en fiction, il la retourne comme un gant. Il se met lui-même en vitrine pour mieux s’en échapper. C’est une façon élégante de dire : je suis conscient du poids de la mémoire, mais je refuse d’y être enfermé.

Une promotion hors-norme : quand Newman sort de l’écran

Le clip de « Appreciate » n’est pas resté un simple objet vidéo. Newman est devenu un élément réel de l’univers New, une sorte de mascotte futuriste qui a accompagné McCartney au-delà du cadre du tournage. Cette extension du concept est révélatrice : McCartney ne voit pas une chanson comme un produit isolé, mais comme un monde possible, avec ses images, ses personnages, ses prolongements.

L’idée d’un robot qui se balade aux côtés d’une icône du rock aurait pu virer au gadget embarrassant. Mais l’approche est suffisamment décalée, suffisamment assumée, pour que cela fonctionne. Newman n’est pas là pour faire “cool”, il est là pour raconter quelque chose : le dialogue entre les époques, la modernité qui observe la légende, la légende qui accepte de jouer avec la modernité.

Et ce jeu, chez McCartney, n’est jamais totalement cynique. Il y a toujours une part de plaisir sincère, un goût pour le spectacle, pour la fantaisie. C’est un trait qu’on retrouve depuis les Beatles : cette capacité à être sérieux sans être solennel, à expérimenter sans se prendre pour un savant triste.

Une réception discrète : le destin des chansons-labyrinthes

Pourquoi « Appreciate » n’a-t-elle pas eu le même destin public que d’autres titres de New ? La réponse tient en partie à sa nature même. C’est une chanson qui demande un peu plus d’attention, un peu plus de disponibilité. Elle n’offre pas immédiatement un refrain massif à hurler en voiture. Elle est plus atmosphérique, plus étrange, plus construite comme une expérience.

Et c’est précisément ce qui fait sa valeur. Dans la discographie de Paul McCartney, il y a toujours eu ces morceaux qui échappent aux catégories, ces chansons qui ne sont pas faites pour dominer les charts mais pour enrichir le portrait. Des titres qui, avec le temps, deviennent des pièces de collection émotionnelles, des curiosités précieuses.

« Appreciate » appartient à cette famille. Elle n’est pas un tube, mais elle est un signe. Le signe que McCartney, en 2013, n’était pas dans une logique de confort. Le signe qu’il pouvait encore sortir des sentiers battus, tenter des textures nouvelles, imaginer un clip dystopique, et assumer le risque de dérouter.

Il y a aussi une réalité simple : New est un album dense, varié, presque foisonnant. Dans un tel disque, certaines chansons prennent naturellement plus de lumière. D’autres restent à l’ombre, mais ce n’est pas une défaite. Parfois, l’ombre est le meilleur endroit pour durer. Les morceaux trop exposés vieillissent parfois plus vite. Les morceaux étranges, eux, restent intrigants.

« Appreciate » dans la trajectoire McCartney : un fil secret d’expérimentation

Si l’on replace « Appreciate » dans l’ensemble de la carrière de McCartney, elle apparaît moins comme une anomalie que comme un rappel. McCartney a toujours eu deux jambes : celle du grand mélodiste populaire, et celle de l’expérimentateur qui adore bricoler. On a tendance à ne retenir que la première, parce qu’elle a produit des chefs-d’œuvre universels. Mais la seconde est tout aussi constitutive de son identité.

Des collages sonores de la fin des années 60 aux explorations plus électroniques de certaines périodes solo, McCartney a souvent cherché des textures, des climats, des sons qui ne ressemblaient pas à la “norme” du rock classique. « Appreciate » s’inscrit dans cette lignée : un morceau qui n’a pas peur d’être “weird”, qui accepte d’être un peu à côté, un peu oblique.

Et c’est ce qui la rend précieuse pour comprendre McCartney. Parce qu’elle montre que l’artiste n’est pas seulement un homme qui sait écrire des chansons parfaites. Il est aussi un homme qui aime le studio, qui aime les accidents, qui aime la sensation qu’un son peut devenir incontrôlable. Un homme qui, même après des décennies, continue de chercher des sensations neuves.

Ce morceau dit aussi quelque chose de son rapport à la modernité : McCartney ne se contente pas de la commenter, il l’explore. Il peut être curieux de l’autotune, fasciné par l’idée d’un robot comme personnage, attiré par des textures plus contemporaines. Mais il ne se dissout jamais dedans. Il garde sa signature, son sens de la mélodie, sa voix reconnaissable entre mille, cette façon de faire passer une émotion même dans un décor sonore étrange.

Apprécier McCartney, c’est aussi apprécier ses détours

Il serait facile de parler de « Appreciate » comme d’une simple curiosité, un morceau “moins connu” sur un album riche. Mais ce serait passer à côté de l’essentiel. « Appreciate » est une petite clé pour comprendre Paul McCartney à l’ère moderne. Une chanson qui montre qu’il n’a pas seulement survécu à son propre mythe, mais qu’il continue de jouer avec lui, de le tordre, de le mettre en scène, de le contredire.

Dans New (2013), McCartney prouve qu’il est encore capable de surprendre. Pas en forçant, pas en jouant au jeune à tout prix, mais en faisant ce qu’il a toujours fait : écrire, expérimenter, construire, tester, s’amuser, puis livrer une chanson qui ne ressemble qu’à lui, même quand elle emprunte des chemins inattendus.

Le robot Newman qui s’arrête devant la vitrine, fasciné par ce musicien figé, c’est peut-être l’image la plus juste. Le futur regarde le passé, croyant trouver un objet immobile. Et il découvre un homme vivant, encore capable de se lever, de jouer, de déclencher une réaction en chaîne. « Appreciate » n’est pas seulement une chanson sur l’appréciation. C’est une chanson qui demande qu’on apprécie aussi cela : l’énergie intacte d’un artiste qui refuse d’être rangé.

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