Dans l’immense volière de Paul McCartney, la pie occupe une place à part. Moins douce que le merle de « Blackbird », moins romantique que le « Bluebird » de Wings, elle appartient au monde trouble des présages, des comptines anciennes et de ces superstitions que l’on prétend ne pas prendre au sérieux tout en continuant à les respecter. Deuxième morceau de « Electric Arguments », l’album publié en 2008 sous le nom de The Fireman avec le producteur Youth, « Two Magpies » naît précisément de cette vieille croyance britannique selon laquelle une pie annonce le chagrin et deux, la joie. McCartney, qui vit depuis longtemps au contact de la campagne anglaise, a reconnu saluer ou cracher lorsqu’il n’en aperçoit qu’une seule, comme pour conjurer le mauvais sort. Derrière cette anecdote se dessine pourtant quelque chose de plus profond : le rapport intime d’un musicien à la nature, aux signes qu’elle semble envoyer et aux souvenirs d’une enfance passée à observer les oiseaux autour de Liverpool. Enregistré dans le dépouillement d’une guitare acoustique, d’une contrebasse et d’une batterie jouées par McCartney, le morceau conserve aussi la trace tendre de sa fille Beatrice, entendue en fin de chanson. Retour sur une miniature champêtre, familiale et superstitieuse, où deux pies suffisent à faire entrer la joie dans le studio.
Dans l’immensité de son œuvre, Paul McCartney a toujours su puiser son inspiration dans des éléments simples de la nature. Qu’il s’agisse du vol d’un oiseau ou du murmure des arbres, la nature a été une source intarissable de créativité pour le musicien. Dans ce contexte, Two Magpies, tiré de l’album Electric Arguments du projet The Fireman, n’est pas simplement une chanson sur des oiseaux : c’est une réflexion intime sur le monde naturel et la superstition, centrée sur la pie — cet oiseau noir et blanc que la tradition populaire britannique associe depuis des siècles aux présages, bons ou mauvais.
Sommaire
L’origine de Two Magpies
Two Magpies est le second morceau de l’album Electric Arguments, troisième disque du projet collaboratif entre Paul McCartney et le producteur britannique Youth (Martin Glover), enregistré entre décembre 2007 et juin 2008 au studio Hog Hill Mill de McCartney, à Rye, dans le Sussex. Sorti le 24 novembre 2008 au Royaume-Uni, l’album marque un tournant dans l’aventure The Fireman, jusque-là essentiellement instrumentale et électronique : pour la première fois, les morceaux comportent des paroles chantées et une structure chanson plus reconnaissable, tout en conservant l’esprit expérimental propre au duo.
Derrière la simplicité apparente de Two Magpies, on retrouve une profondeur insoupçonnée, inspirée par une vieille comptine anglaise, One for Sorrow, consacrée précisément aux pies : « Une pour le chagrin, deux pour la joie, trois pour une fille, quatre pour un garçon, cinq pour de l’argent, six pour de l’or, sept pour un secret jamais révélé. » Ces vers, qui associent le nombre de pies aperçues à un présage, irriguent directement le texte de McCartney, dont le refrain reprend presque mot pour mot la logique du « une pour le chagrin, deux pour la joie ».
Une superstition bien réelle, propre aux pies
Ce qui est frappant dans Two Magpies, c’est que McCartney y transpose une superstition qu’il revendique comme sienne, sans détour. Interrogé par The Sun à la sortie de l’album, il a expliqué ne pas être quelqu’un de particulièrement superstitieux — à une exception près, précisément les pies. Vivant à la campagne, il en croise très régulièrement : selon la coutume qu’il applique, apercevoir une seule pie appelle à la saluer ou à cracher pour conjurer le mauvais sort — lui dit préférer cracher — tandis qu’en apercevoir deux annonce une double joie. Il a même confié se sentir particulièrement inspiré, certains matins de printemps, en tombant sur un vol de huit pies à la fois, et a précisé ne jamais chasser ni piéger l’oiseau, contrairement à nombre de jardiniers qui lui reprochent de s’en prendre aux autres oiseaux chanteurs.
Ce détail, en apparence anecdotique, est révélateur de la connexion intime que McCartney entretient avec la campagne anglaise. Il attribue lui-même ce regard à son enfance dans la banlieue de Liverpool, où il lui suffisait de marcher un kilomètre pour se retrouver en pleine nature, guide d’observation Observer’s Book of Birds en poche — un carnet qui accompagnait ses sorties d’apprenti ornithologue.
La symbolique des oiseaux chez McCartney
Two Magpies s’inscrit dans une longue tradition de chansons ornithologiques signées Paul McCartney, qui a toujours revendiqué ce motif comme l’un des fils rouges de son écriture : Blackbird (le merle, sur The Beatles, 1968), Bluebird (sur Band on the Run, 1973), Jenny Wren (sur Chaos and Creation in the Backyard, 2005) ou encore Single Pigeon (sur Red Rose Speedway, 1973). Ces morceaux sont bien plus que de simples chansons sur des oiseaux : McCartney les décrit lui-même comme symboliques de la liberté, de l’envol, de ce besoin de s’échapper des contraintes du quotidien.
Dans Blackbird, il évoque — le merle servant alors de métaphore — la lutte pour la liberté et l’égalité, dans le contexte du mouvement des droits civiques aux états-Unis à la fin des années 1960. Bluebird prolonge cette exploration de la liberté personnelle, tandis que Jenny Wren évoque, sous des dehors de ballade, une résilience face aux épreuves de la vie. Two Magpies ajoute à cette galerie un oiseau d’une tout autre nature symbolique : contrairement au merle ou à la colombe, la pie n’est pas d’abord un emblème de paix ou de douceur, mais un porteur de présages ambivalents — raison pour laquelle la chanson, à la différence des précédentes, s’attache moins à l’envol qu’à l’art très anglais de lire les signes que la nature nous adresse.
Une lecture tabloïd contestée
La sortie de Electric Arguments coïncidant avec la médiatisation du divorce entre McCartney et Heather Mills, une partie de la presse britannique — notamment le Daily Mail — a voulu lire dans Two Magpies une pique à peine voilée contre son ex-épouse et sa sœur Fiona, les pies étant réputées attirées par les objets brillants qu’elles rapportent dans leur nid ; une autre théorie journalistique a relevé que Heather et Fiona Mills avaient grandi à Newcastle, ville dont le club de football, Newcastle United, est surnommé « The Magpies » en raison de son maillot noir et blanc. McCartney lui-même n’a jamais confirmé ni même évoqué ces lectures, se bornant à rattacher la chanson à sa superstition ornithologique de longue date ; elles relèvent donc de la spéculation de presse plutôt que d’un fait établi.
Une chanson intimiste, mais universelle
Ce qui distingue Two Magpies des autres chansons ornithologiques de McCartney, c’est cette dimension superstitieuse qui traverse tout le morceau. La légèreté apparente des paroles contraste avec la profondeur du sujet abordé : à travers le chant, McCartney invite l’auditeur à une expérience presque contemplative, celle de se laisser imprégner par la magie de la campagne anglaise et par ses présages hérités du folklore populaire.
Un duo familial : la voix de Beatrice McCartney
Un autre aspect attachant de Two Magpies réside dans la présence de Beatrice McCartney, la fille de Paul, alors âgée de cinq ans, qui intervient en fin de morceau dans un bref passage parlé où on l’entend réclamer de pouvoir jouer du piano. Cette intervention spontanée, captée alors que la fillette se trouvait dans le studio pendant l’enregistrement, apporte une touche intime et non préméditée au morceau — un clin d’œil à la manière dont McCartney a, tout au long de sa carrière, aimé associer ses proches à ses projets, de Linda, sa défunte épouse, à ses enfants.
Un morceau qui réunit deux générations
En faisant appel à Youth, son collaborateur régulier au sein de The Fireman depuis 1993, McCartney affirme une volonté de renouvellement. Youth, figure de la scène musicale alternative britannique — notamment ancien bassiste du groupe post-punk Killing Joke, puis producteur reconnu de musique électronique et dub —, apporte sa sensibilité à ce projet à la fois expérimental et mélodique. L’alchimie entre les deux hommes est palpable tout au long de Electric Arguments, et Two Magpies en est l’un des exemples les plus dépouillés : une simple guitare acoustique, une contrebasse et une batterie, jouées par McCartney lui-même, portent l’ensemble du morceau.
Un oiseau de présages
Two Magpies ne se contente pas d’être une chanson sur des oiseaux. C’est un instantané de la vie à la campagne telle que la vit McCartney depuis des décennies, un hommage discret à une superstition qu’il assume avec humour, et un moment de tendresse familiale capté presque par accident grâce à la présence de sa fille en studio. Avec ce morceau, McCartney nous rappelle que, parfois, il suffit d’apercevoir deux pies côte à côte pour transformer une observation ornithologique ordinaire en une petite promesse de joie.
Sources et bibliographie
The Beatles Bible, « Two Magpies » — paroles de McCartney sur sa superstition à l’égard des pies, personnel et détails d’enregistrement.
Songfacts, « Two Magpies by The Fireman » — citation de McCartney à The Sun (28 novembre 2008) et théories de presse autour de Heather et Fiona Mills.
The Paul McCartney Project, « Two Magpies (song) » — informations de session (Hog Hill Studio, décembre 2007 – juin 2008), personnel, sources : Luca Perasi, Paul McCartney: Music Is Ideas.
Perasi, Luca. Paul McCartney: Music Is Ideas. The Stories Behind the Songs, Volume 2 (1990–2012). Rome : L.I.L.Y. Publishing, 2013.
Article vérifié, corrigé et enrichi : l’oiseau central de la chanson et de la comptine associée a été rectifié (pie, et non merle) sur l’ensemble du texte.
