Sommaire
En bref
- Le jeudi 16 août 1962, à 10 heures du matin, dans le bureau à l’étage du magasin NEMS de Whitechapel à Liverpool, Brian Epstein annonce à Randolph Peter « Pete » Best que John Lennon, Paul McCartney et George Harrison ne veulent plus de lui comme batteur. Ringo Starr le remplacera dès le samedi.
- Best avait rejoint le groupe le 12 août 1960, la veille du départ pour Hambourg. Coïncidence troublante : c’est un 16 août, celui de 1960, que le camion des Beatles quitta Liverpool pour l’Allemagne avec lui à bord. Deux ans jour pour jour séparent son entrée en scène de sa sortie.
- La décision n’est pas celle d’Epstein : elle a été prise par les trois autres, qui ont demandé à leur manager de l’exécuter. Epstein, juridiquement, n’était pas leur employeur mais leur mandataire — un détail qui explique le « certificat de libération » envoyé le 8 septembre 1962.
- Le déclencheur immédiat est la séance d’essai EMI du 6 juin 1962 : Ron Richards et George Martin annoncent à Epstein qu’ils utiliseront un batteur de séance pour les disques. Martin a toujours nié avoir demandé le renvoi de Best du groupe — nuance capitale, presque systématiquement écrasée.
- Best ne joua aucune des trois dates de transition : Johnny Hutchinson, du Big Three, tint la batterie les 16 et 17 août. Ringo débuta officiellement le 18 août à Hulme Hall, Port Sunlight.
- Suivirent la révolte du Cavern (« Pete forever, Ringo never »), l’œil au beurre noir de George Harrison, un procès en diffamation réglé en janvier 1969, trente ans d’anonymat administratif — puis, en 1995, la revanche comptable d’Anthology 1.
- Pete Best a annoncé sa retraite le 5 avril 2025, à 83 ans. Le 16 août 2026 est donc le premier anniversaire de son renvoi qu’il traverse en musicien retiré.
Dix heures, Whitechapel : la scène
Une convocation qui n’annonçait rien
Le message était arrivé la veille, banal : Brian Epstein souhaitait voir Pete Best à son bureau, le jeudi matin. Rien d’inhabituel. Depuis que le patron de NEMS avait pris les Beatles en main en décembre 1961, les convocations individuelles ou collectives à Whitechapel faisaient partie de la routine — contrats, cachets, tenues de scène, calendrier des bals. Le groupe venait de signer avec Parlophone, une filiale d’EMI ; le premier disque était en préparation ; Hambourg avait été survécu trois fois. Tout allait, selon la formule, dans le bon sens.
Best passa la soirée du mercredi 15 août sur la scène du Cavern Club. Ce fut, sans que personne dans la salle ne le sache, sa dernière apparition avec les Beatles. Il rentra à Hayman’s Green, dans la grande maison victorienne de West Derby dont le sous-sol abritait le Casbah Coffee Club fondé par sa mère. Le lendemain matin, Neil Aspinall — chauffeur du groupe, ami intime de la famille, locataire de Mona Best et, secrètement, père du dernier-né de la maison — le déposa en ville.
Le bureau à l’étage
Ce qui se passa ensuite est l’un des rares épisodes de l’histoire des Beatles dont nous possédons un récit détaillé de première main, celui de l’intéressé, répété avec une constance remarquable pendant soixante ans, sans variation notable de fond.
Epstein, d’ordinaire précis et pressé, fut ce matin-là étrangement bavard. Il parla de tout sauf de travail. Best, à qui rien n’avait été signalé, mit ce préambule sur le compte d’une contrariété d’affaires. Puis le manager en vint au fait, dans une phrase que Best a citée toute sa vie et dont la brutalité tient à sa concision : les garçons voulaient qu’il parte et que Ringo prenne sa place. Il ajouta, en guise de justification technique, que les trois autres ne le jugeaient pas assez bon batteur — et que George Martin non plus.
Best raconte être resté assis, incapable d’articuler autre chose qu’une question : pourquoi avoir attendu deux ans pour découvrir que son jeu ne convenait pas ? Aucune réponse ne vint. Epstein enchaîna sur le pragmatique : Ringo serait là pour le samedi ; Pete accepterait-il d’assurer les engagements du jeudi et du vendredi ? Il proposa aussi, avec ce qui ressemblait à un mélange de culpabilité et de sens des affaires, de lui monter un autre groupe — offre qu’il fera réellement, puisqu’il espérait le placer chez les Merseybeats, dont deux membres attendaient précisément dans l’escalier.
Le trottoir de Whitechapel
Best descendit l’escalier, croisa sans les voir Billy Kinsley et Tony Crane, et retrouva Aspinall dans la rue. La question de Neil — « qu’est-ce qui s’est passé ? tu as vu un fantôme » — est le premier mot d’un récit qui deviendra canonique.
Aspinall, furieux, parla de démissionner sur-le-champ. Best l’en dissuada : le poste de road manager était sa seule source de revenus, et l’amitié n’avait pas à coûter un métier. Il faut mesurer l’étrangeté de cette scène. Neil Aspinall n’était pas seulement l’ami de Pete : quatre semaines plus tôt, le 21 juillet 1962, Mona Best avait accouché de Vincent, dit Roag, dont Aspinall était le père — ce que le voisinage soupçonnait et que l’intéressé ne reconnaîtra publiquement que bien plus tard. Le 16 août 1962, la famille Best perdait donc les Beatles au moment précis où elle venait de s’agrandir d’un enfant que les Beatles, eux, allaient garder toute leur vie dans leur cercle : Aspinall dirigera Apple Corps jusqu’en 2007.
Le reste de la journée appartient à ce que les biographes appellent la zone grise. Best rentra, annonça la nouvelle à sa mère — dont la fureur, elle, est amplement documentée : Mona téléphona à Epstein, puis chercha à joindre les garçons, en vain. Elle ne le pardonnera jamais. Le soir même, à Chester, les Beatles jouaient sans lui.
Ce que Pete Best avait apporté aux Beatles (1960-1962)
Le Casbah : la salle avant la salle
On ne comprend rien à l’affaire Best si l’on réduit le personnage à « le batteur d’avant Ringo ». Avant d’être batteur, Pete Best était une adresse.
Le 29 août 1959, Mona Best ouvrait dans la cave de sa maison de Hayman’s Green un club pour adolescents, le Casbah Coffee Club, sans alcool — d’où le mot « coffee ». Les Quarrymen, moribonds et sans batteur, y firent leur rentrée le soir de l’inauguration, après avoir passé plusieurs après-midi à peindre les plafonds : l’étoile de John, l’arc-en-ciel de Paul, le dragon de George, autant de décors encore visibles aujourd’hui dans un bâtiment classé Grade II depuis 2006. Le Casbah fut, littéralement, la première salle des Beatles ; ils y joueront jusqu’à la fermeture du club, le 24 juin 1962, deux mois avant le renvoi.
Pete, lui, y jouait avec son propre groupe, les Black Jacks, sur une batterie neuve achetée par sa mère. Quand les Black Jacks se dissolvent, à l’été 1960, il possède deux choses rarissimes dans le Liverpool de l’époque : un instrument complet et une salle.
12 août 1960 : une audition de dix minutes
Le 12 août 1960, Paul McCartney lui téléphone. Allan Williams a décroché pour le groupe une résidence à Hambourg ; le départ est imminent ; il manque un batteur. L’audition, au Wyvern Social Club de Seel Street, dura ce que dure une formalité. George Harrison a raconté plus tard, dans Anthology, s’être souvenu de Best parce qu’il avait une batterie à lui — formulation d’une cruauté involontaire qui a beaucoup nourri la légende du « batteur recruté pour son matériel ».
Le 16 août 1960 — exactement deux ans avant le licenciement — le camion quittait Liverpool pour Hambourg. Cette symétrie de dates, rarement relevée en français, donne à l’histoire de Pete Best une géométrie presque littéraire : ses deux vies de Beatle et d’ancien Beatle se séparent au même point du calendrier.
Hambourg : l’endurance comme métier
Ce que Best a vécu avec les Beatles n’a rien d’une figuration. Cinq mois à l’Indra puis au Kaiserkeller à l’automne 1960, des sets de quatre à six heures, un logis derrière l’écran du cinéma Bambi Kino, l’expulsion de George pour minorité, l’affaire du préservatif enflammé qui vaudra à Paul et Pete une nuit au poste et un renvoi vers l’Angleterre. Puis le Top Ten Club au printemps 1961, le Star-Club en avril 1962 — le retour à Hambourg où le groupe apprend, à l’arrivée, la mort de Stuart Sutcliffe.
Entre-temps, en juin 1961, c’est Best qui tient la batterie lors des séances allemandes avec Tony Sheridan pour Bert Kaempfert : « My Bonnie », « Ain’t She Sweet », l’instrumental « Cry for a Shadow ». Ce disque déclenchera, par la demande d’un client au magasin NEMS, la curiosité de Brian Epstein. Sans les séances Sheridan, pas de visite d’Epstein au Cavern le 9 novembre 1961. Best est donc partie prenante, à son insu, de la chaîne d’événements qui aboutira à son propre remplacement.
Le batteur : ce qu’on entend réellement
Reste la question technique, sur laquelle le débat francophone reste souvent sommaire. Deux constats.
D’abord, Best possédait une signature. Le fameux « atom beat » — grosse caisse sur les quatre temps, martelée, poussant le tempo — était une marque de fabrique de l’école de Liverpool, et une partie du public l’associait aux Beatles. Sur scène, dans une cave saturée, cette assise convenait.
Ensuite, les bandes existent, et elles sont accessibles depuis 1995. Sur les cinq titres Decca d’Anthology 1 et sur les deux titres EMI du 6 juin 1962, l’oreille exercée entend un batteur solide en ligne droite mais mal à l’aise dans les transitions. Ian MacDonald, dans Revolution in the Head, note que sur la version d’essai de « Love Me Do », le passage à la cymbale ride au premier pont fait ralentir l’ensemble et vaciller le groupe. C’est un jugement dur, mais vérifiable : le disque est là, chacun peut trancher.
La conclusion honnête est celle-ci : Best n’était pas un mauvais musicien de bal, il était un musicien de bal dans un métier qui basculait vers le studio. En 1960, cela n’avait aucune importance. En 1962, cela devenait le métier tout entier.
Anatomie d’une décision : les cinq hypothèses passées au crible
Aucune version unique n’épuise le sujet. Voici les cinq explications qui circulent depuis 1962, examinées une à une, avec ce que chacune vaut réellement.
Hypothèse 1 — Le verdict d’Abbey Road
C’est la version officielle, et elle a un fondement solide.
Le 6 juin 1962, les Beatles se présentent au Studio Two d’Abbey Road pour un « artist test » — un essai commercial, pas une audition à proprement parler, puisque le contrat Parlophone était déjà en discussion. La séance est confiée à Ron Richards, l’assistant de George Martin, avec Norman Smith à la console. Quatre titres sont enregistrés : « Bésame Mucho », « Love Me Do », « P.S. I Love You », « Ask Me Why ». Martin, alerté par Smith qui trouve « Love Me Do » intéressant, descend en cours de séance — chose inhabituelle pour un simple essai.
Ce qui sort de cette journée est double. D’un côté, un enthousiasme réel pour le groupe, son humour, ses compositions maison. De l’autre, un verdict technique sur la batterie : elle ne tiendra pas le niveau du studio. Richards, qui avait l’habitude des musiciens de séance, tranche vite. Epstein est informé.
L’important est ce qui suit : les trois autres Beatles apprennent que leur premier disque risque d’être fait sans leur batteur. Ils n’ont pas besoin d’en entendre davantage.
Hypothèse 2 — Le musicien
Elle recoupe la première, mais elle est plus ancienne. Il est établi que la question circulait à Liverpool bien avant juin 1962. Le compère du Cavern, Bob Wooler, avait entendu Paul et George en discuter au pub The Grapes, dans Mathew Street. Il est également établi que Dick Rowe et Mike Smith, chez Decca, avaient formulé des réserves comparables après le 1ᵉʳ janvier 1962.
Cette hypothèse a un mérite : elle explique le calendrier. La décision n’est pas née le 6 juin ; elle a été autorisée le 6 juin. Ce qui manquait aux trois autres, ce n’était pas l’envie, c’était le prétexte présentable.
Hypothèse 3 — L’appartenance
Best n’a jamais été de la bande, et il ne l’a jamais caché. Après les concerts, il rentrait chez lui quand les autres allaient traîner. Il refusait la Preludin qui tenait le groupe éveillé à Hambourg. Il gardait sa coupe gominée en banane quand les trois autres adoptaient, sous l’influence d’Astrid Kirchherr et de Jürgen Vollmer, la frange peignée en avant qui deviendra l’uniforme mondial.
Ce dernier point est plus qu’anecdotique. La « Beatle cut » n’est pas une coiffure : c’est une décision esthétique collective, la première du groupe. Refuser la frange, en 1962, c’est refuser d’entrer dans l’image. Sur les photos du printemps 1962, Best est déjà, visuellement, d’un autre groupe.
Hypothèse 4 — La question Mona
Voici l’hypothèse la moins confortable, et la plus intéressante.
Mona Best n’était pas une mère de musicien. Elle avait été, de fait, la manageuse officieuse des Beatles pendant dix-huit mois : elle décrochait des engagements, négociait avec les promoteurs, harcelait Ray McFall pour obtenir au groupe des sessions de midi au Cavern, hébergeait Neil Aspinall qui conduisait la camionnette. Quand Epstein arrive, fin 1961, il trouve donc une structure de pouvoir informelle déjà en place, tenue par une femme de trente-huit ans qui ne lui devait rien.
Certains commentateurs — la thèse a été popularisée dans les années 2010 — soutiennent que renvoyer Pete était la seule manière de détacher les Beatles de Hayman’s Green, et que la grossesse de Mona, publique et scandaleuse dans le Liverpool de 1962, a précipité le mouvement. La chronologie est troublante : Roag naît le 21 juillet, Pete est renvoyé le 16 août.
Il faut cependant être clair : aucun document ne l’atteste. C’est une lecture, pas une preuve. Elle a le mérite de rappeler que les groupes ne se séparent jamais uniquement pour des raisons musicales, et le défaut de reposer sur une coïncidence de dates.
Hypothèse 5 — La jalousie
C’est la version que Best a défendue pendant des décennies : il était le plus beau, les filles criaient son nom, les trois autres l’ont éliminé.
Il faut lui accorder ce qui est vrai. Best avait un public propre et une popularité mesurable, comme l’ont montré la violence des protestations au Cavern et les pétitions envoyées à Mersey Beat. Il faut aussi lui accorder que la thèse n’est pas absurde dans un groupe où la question de la façade comptait.
Mais elle bute sur un obstacle : si la beauté de Best avait été le problème, on ne l’aurait pas remplacé par un homme de vingt-deux ans à la mèche grise, au nez proéminent et à la barbe fraîchement rasée, dont personne, en 1962, n’aurait dit qu’il était engagé pour son physique. Ringo n’a pas été choisi contre Pete : il a été choisi pour lui-même.
Le rôle exact de George Martin : un malentendu de soixante ans
C’est le point sur lequel la littérature francophone se trompe le plus souvent, et il mérite d’être posé avec précision.
Ce que George Martin a dit, en substance et à plusieurs reprises jusqu’à la fin de sa vie, tient en trois propositions :
- Il a jugé, après le 6 juin 1962, que le batteur du groupe ne conviendrait pas pour les disques.
- Il a donc informé Epstein qu’il emploierait un batteur de séance pour les enregistrements — pratique alors banale dans l’industrie britannique, appliquée à quantité de groupes signés.
- Il n’a jamais demandé, ni suggéré, que Best soit exclu du groupe. Il a même affirmé avoir été surpris d’apprendre qu’on l’avait renvoyé, et éprouvé un sentiment de responsabilité involontaire.
La distinction est tout sauf verbale. Un producteur qui dit « je prendrai un batteur de studio » ne licencie personne : il organise une séance. Ce sont John, Paul et George qui ont converti une remarque de production en décision d’effectif. La preuve par l’absurde est administrée trois mois plus tard : le 11 septembre 1962, c’est Ringo Starr que Martin écarte au profit du batteur de séance Andy White. Si le verdict du producteur avait valeur d’arrêt de mort, Ringo aurait dû être renvoyé à son tour dès l’automne 1962.
Ringo l’a d’ailleurs très bien compris sur le moment. Il a raconté à Hunter Davies avoir pensé, en voyant White s’installer derrière la batterie : c’est fini, on va me faire le coup de Pete Best. Il jouera du tambourin sur « Love Me Do » et des maracas sur « P.S. I Love You ». Le 11 septembre, l’homme qui allait devenir le batteur le plus copié du siècle était, pendant deux heures, un percussionniste d’appoint.
Ce que la phrase « pas assez bon » recouvre
Il faut ajouter une précision technique que les querelles de fans effacent : en 1962, un studio EMI enregistre sur deux pistes, en prises complètes, sans correction possible. Un batteur de studio n’est pas seulement « meilleur » : il est régulier au métronome près, il connaît le placement des micros, il joue moins fort, il ne modifie pas son tempo quand le chanteur pousse. C’est une autre profession. Best n’a pas échoué à un examen de talent ; il a échoué à un examen de métier que personne, dans les caves de Liverpool, n’avait eu l’occasion de préparer.
Ringo, l’alternative désirée de longue date
Quatre remplacements et un ami
Richard Starkey n’était pas un inconnu tombé du ciel. Batteur de Rory Storm and the Hurricanes — le groupe le mieux payé de Liverpool, résident d’été des camps de vacances Butlin’s — il avait croisé les Beatles à Hambourg dès 1960, joué avec eux au Top Ten Club, et remplacé Best sur scène à quelques reprises quand celui-ci était souffrant, notamment le 5 février 1962.
Trois choses le désignaient. Il était plus âgé, il avait déjà changé de nom, et il possédait ce que McCartney appellera plus tard, dans Anthology, le statut de « meilleur batteur de Liverpool » aux yeux du groupe — auquel s’ajoutait, détail de l’époque, une réputation d’homme sérieux propriétaire d’une Zephyr Zodiac.
La semaine décisive : 11-15 août 1962
La reconstitution la plus fiable, établie par recoupement d’entretiens, est la suivante. Le samedi 11 août, les trois Beatles emmènent Ringo rencontrer Epstein ; la question est posée. Ringo est alors sous contrat d’été à Butlin’s, à Skegness. Une visite de John et Paul au camp de vacances a longtemps été racontée — Neil Aspinall l’a affirmée à Mark Lewisohn, Johnny « Guitar » Byrne à Spencer Leigh — mais Ringo lui-même l’a démentie, et ni Lennon ni McCartney n’en ont livré de souvenir net. Il est prudent de la donner comme non tranchée.
Le mardi 14 août, Epstein téléphone à Skegness et formalise l’offre : vingt-cinq livres par semaine, soit davantage que ce que payait Rory Storm. Ringo accepte, demande à honorer sa semaine — Epstein refuse d’attendre — et négocie finalement un départ pour le samedi 18. Il rasera sa barbe, gardera ses favoris, peignera ses cheveux en avant.
Il faut le dire nettement, parce que c’est le nœud moral de l’histoire : quand Pete Best entre dans le bureau de Whitechapel le 16 août au matin, son remplaçant est engagé depuis deux jours. Ce n’était pas une décision en cours ; c’était une exécution de décision.
Les autres noms
On oublie souvent que Ringo n’était pas la seule piste. Avant que l’affaire ne se conclue, Epstein avait pris langue avec au moins trois autres batteurs de la scène locale — Bobby Graham, futur batteur de séance londonien parmi les plus employés de la décennie, Ritchie Galvin, et Johnny Hutchinson du Big Three. Hutchinson, sollicité le jour même du renvoi pour dépanner, aurait décliné toute idée d’engagement durable : il n’estimait pas les Beatles et ne voyait pas pourquoi il quitterait un meilleur groupe. Le jugement de l’histoire fut sévère avec lui, mais il n’était pas isolé : en août 1962, les Beatles n’étaient pas encore les Beatles.
Qui a fait quoi ? Epstein exécuteur, pas décideur
La thèse juridique
Une lecture développée par l’historien liverpuldien David Bedford dans Finding the Fourth Beatle mérite d’être exposée, parce qu’elle déplace la question.
Brian Epstein n’employait pas les Beatles : c’étaient les Beatles qui employaient Epstein. Le contrat de management signé le 24 janvier 1962 faisait de lui leur mandataire, chargé de leur trouver du travail contre un pourcentage. Juridiquement, un mandataire ne peut pas « licencier » l’un de ses mandants. L’avocat d’Epstein, David Harris, l’aurait explicitement rappelé, suggérant plutôt de rédiger une lettre plaçant Best dans un autre groupe.
Cette lecture est cohérente avec deux faits vérifiables. D’abord, l’offre immédiate faite à Best de lui monter une nouvelle formation — ce n’est pas de la charité, c’est la seule chose qu’un mandataire pouvait légalement faire. Ensuite, l’existence d’un document daté du 8 septembre 1962, révélé par la mise en vente en 2020 d’une lettre d’Epstein à Joe Flannery : ayant lu dans Mersey Beat que Best avait rejoint les All Stars, Epstein indique lui avoir adressé le jour même un certificat de libération de ses obligations contractuelles. Un employeur licencie ; un mandataire délie.
Ce que cela change, et ce que cela ne change pas
Cela ne change rien à la brutalité de la scène du 16 août. Cela change en revanche l’attribution des responsabilités. Pendant soixante ans, la formule « Brian Epstein a renvoyé Pete Best » a permis à trois hommes de vingt et un ans de sous-traiter leur décision à un mort — Epstein disparaîtra en août 1967, exactement cinq ans plus tard, sans avoir jamais publié sa version.
Les trois autres l’ont d’ailleurs reconnu, tardivement mais sans détour. George Harrison, dans Anthology, admet que le groupe s’y est mal pris, qu’il n’existe pas de bonne manière d’annoncer une chose pareille, et que Brian a hérité de la corvée parce que c’était son rôle. Lennon, plus sec, a concédé en 1970 avoir été lâche : ils étaient incapables de le faire eux-mêmes.
Les trois jours de flottement : Chester, Birkenhead, Johnny Hutchinson
Le calendrier des Beatles ne s’est pas arrêté le 16 août. Il y avait des bals à jouer, avec ou sans batteur.
Jeudi 16 août 1962 — Riverpark Ballroom, Chester. Le soir même du renvoi, le groupe est attendu de l’autre côté de la frontière galloise. Best, qui avait, selon les récits, accepté puis renoncé à assurer la transition, ne vient pas. Johnny Hutchinson, du Big Three, s’installe derrière la batterie. Ce n’était pas la première fois qu’il dépannait les futurs Beatles : en mai 1960, il avait déjà comblé le retard de Tommy Moore lors de l’audition pour Larry Parnes et Billy Fury.
Vendredi 17 août 1962 — Majestic Ballroom, Birkenhead. Même configuration, même batteur d’emprunt.
On a beaucoup reproché à Best de ne pas avoir « joué le jeu » ces deux soirs-là. La demande, formulée par Epstein dans le même entretien que le renvoi, était pourtant d’une cruauté administrative rare : on lui demandait de tenir la boutique jusqu’à l’arrivée de son remplaçant. Qu’il n’ait pas eu le cœur de monter sur scène le soir même n’appelle aucun commentaire.
Il y a une ironie supplémentaire dans ces deux dates : elles sont les seules de toute l’histoire du groupe où les Beatles ont joué en public avec un batteur qui n’était ni Pete Best, ni Ringo Starr, ni Andy White, ni Jimmie Nicol — le remplaçant de Ringo pendant huit concerts de la tournée mondiale de juin 1964.
18 août 1962 : Hulme Hall, naissance des Fab Four
Le samedi 18 août 1962, après une répétition d’environ deux heures, John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr montent ensemble sur une scène pour la première fois en tant que groupe constitué. Le lieu n’a rien de mythologique : Hulme Hall, dans le village modèle de Port Sunlight, sur la rive du Wirral, à l’occasion du dix-septième bal annuel de la société d’horticulture locale. La salle contenait officiellement 450 personnes ; on en a compté davantage.
Aucune photographie de ce concert n’est connue à ce jour. La formation la plus célèbre de l’histoire de la musique populaire est née sans témoin visuel, devant des amateurs de chrysanthèmes.
Les témoignages recueillis sur place décrivent un Ringo tendu, mal accueilli, réfugié dans les toilettes pendant l’entracte. Il aura droit à trois soirées de ce régime avant que la question ne cesse d’être posée.
La révolte du Cavern et l’œil de George Harrison
« Pete forever, Ringo never »
Le dimanche 19 août, les Beatles reviennent au Cavern — pour Ringo, c’est la première fois comme membre à part entière. La salle est pleine, et une partie du public est venue pour protester. Les slogans scandés dans la cave de Mathew Street sont entrés dans le folklore : « Pete forever, Ringo never », et son pendant, « Pete is Best ». Des pancartes circulent. Des lettres et des pétitions arrivent par centaines à la rédaction de Mersey Beat.
Le mercredi 22 août, la télévision Granada filme le groupe au Cavern pour un reportage régional. On y voit les Beatles interpréter « Some Other Guy » ; à la fin de la prise, une voix lance distinctement une réclamation en faveur de Pete. Le document ne sera diffusé qu’en novembre 1963 : le premier film des Beatles à quatre porte donc, gravé dans sa bande-son, le nom du cinquième.
Le 23 août, Mersey Beat titre sur le changement de batteur. Le même jour, John Lennon épouse Cynthia Powell. Le communiqué transmis par Epstein au journal affirme que Best a quitté le groupe d’un commun accord, sans dispute ni difficulté. Best déclarera au même journal que la nouvelle l’a pris totalement au dépourvu et qu’il n’a jamais eu l’occasion d’en discuter avec les autres. Le communiqué était faux, et le journal le dira.
L’œil au beurre noir
Quelques jours plus tard, dans l’un des trois tunnels voûtés du Cavern, George Harrison encaisse un coup au visage. Il en gardera un cocard spectaculaire, parfaitement visible sur les photographies prises par Dezo Hoffmann à Abbey Road le 4 septembre 1962 — les premières images officielles du quatuor définitif montrent donc un guitariste au visage tuméfié.
Sur les circonstances, les sources divergent, et il faut le dire (voir les correctifs) : le récit le plus répandu situe la scène le 19 août au soir ; Mark Lewisohn, dans Tune In, la date du 24 août, lors d’une session de midi, et attribue le coup — un coup de tête, non un coup de poing — à un jeune homme de dix-neuf ans nommé Denny Flynn. D’autres témoins de l’époque évoquent une bousculade plus large. Harrison lui-même, des décennies plus tard, se souvenait surtout d’avoir dit à des contestataires d’aller voir ailleurs avant de sortir dans le tunnel obscur et de recevoir un coup en pleine figure. Il ajoutait, laconique : mauvaise journée.
Le détail qui achève de dater l’époque : Epstein aurait raconté à la presse que George avait été heurté par un autobus.
Le prix de la décision : ce que Ringo a réellement apporté
Trois séances pour un premier disque
L’histoire du premier single des Beatles est, à elle seule, un résumé du problème.
- 6 juin 1962, Studio Two : « Love Me Do » avec Pete Best. Version d’essai, jamais publiée à l’époque, éditée en 1995 sur Anthology 1.
- 4 septembre 1962 : première séance avec Ringo, sous la direction de George Martin. Le groupe enregistre « How Do You Do It », que Martin veut comme premier single et que le groupe refusera, puis une nouvelle « Love Me Do ».
- 11 septembre 1962, 17 h-18 h 45 : troisième tentative, produite par Ron Richards, Martin arrivant en cours de séance. Andy White, batteur de séance écossais payé 5 livres 15 shillings, tient la batterie sur « P.S. I Love You », « Love Me Do » et une première « Please Please Me ». Ringo est aux percussions.
Le single paraît le 5 octobre 1962 et atteint la 17ᵉ place. Subtilité que beaucoup d’articles écrasent : le disque d’octobre 1962 contient la version du 4 septembre, avec Ringo. Le master ayant été perdu ou effacé — pratique courante à l’époque —, EMI utilisera à partir de septembre 1963 la version du 11 septembre avec Andy White, qui figure sur l’album Please Please Me et sur toutes les rééditions ultérieures. Selon le pressage que vous possédez, vous n’entendez donc pas le même batteur.
Ce que le remplacement a réellement produit
Il serait malhonnête de prétendre que les Beatles ont gagné, en août 1962, un virtuose. Ringo Starr n’a jamais été un technicien. Ce qu’il apportait était d’un autre ordre, et il a fallu vingt ans à la critique pour le formuler correctement : une assise qui suit le chant, un placement légèrement en arrière du temps qui donne aux morceaux leur assise dansante, un jeu de gaucher sur une batterie de droitier qui produit des breaks descendants inimitables, et surtout une invention permanente de motifs au service de la chanson plutôt que de la démonstration.
Mais il apportait aussi une chose que nul ne pouvait mesurer en 1962 : une quatrième voix comique. Les Beatles ne sont pas devenus les Beatles uniquement par la musique ; ils le sont devenus par les conférences de presse, les films, les vannes en rafale. Le Ringo de A Hard Day’s Night est une invention de scénariste greffée sur un tempérament réel. On imagine mal la même mécanique avec un homme qui rentrait chez lui après les concerts.
C’est là, au fond, le verdict de l’affaire : le renvoi de Pete Best fut un acte lâche dans sa forme, discutable dans ses motifs affichés, et juste dans son résultat. Les trois choses sont vraies simultanément, et c’est ce qui rend l’histoire inconfortable soixante-quatre ans plus tard.
Correctifs factuels
Pourquoi cet encadré ? Le renvoi de Pete Best est l’un des épisodes les plus recopiés — donc les plus déformés — de l’histoire des Beatles. Voici les erreurs les plus répandues, corrigées source à l’appui.
1. « George Martin a fait renvoyer Pete Best. » — Faux, ou du moins tronqué.
Martin a annoncé qu’il emploierait un batteur de séance pour les disques. Il a toujours affirmé n’avoir jamais demandé l’exclusion de Best du groupe, et s’être senti involontairement responsable. La preuve : il a fait exactement la même chose à Ringo le 11 septembre 1962, sans que personne songe à renvoyer Ringo.
2. « Roag Best est né quinze jours après le renvoi. » — Faux.
Vincent « Roag » Best, fils de Mona Best et Neil Aspinall, est né le 21 juillet 1962, soit vingt-six jours avant le 16 août. L’erreur, présente dans plusieurs articles anglo-saxons, inverse la chronologie et fausse l’interprétation de l’épisode.
3. « Pete Best a joué les dernières dates avant l’arrivée de Ringo. » — Faux.
Sa dernière apparition avec les Beatles est le 15 août 1962 au Cavern. Les 16 et 17 août, c’est Johnny Hutchinson, du Big Three, qui a tenu la batterie, à Chester puis à Birkenhead.
4. « George Harrison a reçu son œil au beurre noir le 19 août. » — Non tranché.
Le récit courant situe l’incident le 19 août au Cavern. Mark Lewisohn, dans Tune In, le date du 24 août, lors d’une session de midi, et parle d’un coup de tête porté par un jeune homme de dix-neuf ans, Denny Flynn. Les deux versions circulent ; seule certitude, le cocard est visible sur les photos du 4 septembre à Abbey Road.
5. « Le communiqué disait la vérité : départ à l’amiable. » — Faux, et su dès l’origine.
Le communiqué transmis par Epstein à Mersey Beat évoquait une séparation d’un commun accord, sans dispute. Le journal a lui-même indiqué que cette déclaration officielle était inexacte, en publiant la réaction de Best.
6. « Brian Epstein a licencié Pete Best. » — Juridiquement inexact.
Epstein était le mandataire des Beatles, pas leur employeur : il ne pouvait pas les congédier. D’où l’envoi, le 8 septembre 1962, d’un « certificat de libération » de ses obligations contractuelles — document attesté par une lettre d’Epstein à Joe Flannery, mise en vente en 2020.
7. « Le single « Love Me Do » d’octobre 1962, c’est Andy White. » — Faux pour le premier pressage.
Le 45 tours d’octobre 1962 contient la version du 4 septembre, avec Ringo à la batterie. La version d’Andy White (11 septembre, Ringo au tambourin) s’impose à partir de 1963, le master de la version Ringo ayant disparu, et c’est elle que l’on trouve sur Please Please Me et les rééditions.
8. « Andy White a remplacé Pete Best. » — Faux.
Andy White a remplacé Ringo Starr, pas Pete Best. L’erreur figure jusque dans une nécrologie de la presse britannique de qualité, qui date par ailleurs la séance du 12 septembre au lieu du 11 et affirme que Martin s’attendait à voir arriver Pete Best — alors qu’il savait depuis le 4 septembre que Best était parti.
9. « Pete Best a gagné son procès contre les Beatles. » — Inexact.
L’affaire, née d’un entretien paru dans Playboy en février 1965, s’est conclue en janvier 1969 par un accord amiable, pour un montant non divulgué. Ce n’est pas un jugement. Les sommes initialement réclamées varient selon les sources (8 ou 18 millions de dollars) : aucune n’est confirmée par une pièce accessible.
10. « Anthology lui a rapporté X millions. » — Chiffre invérifiable.
Les estimations publiées vont de 1 à 4 millions de livres, et jusqu’à 9 millions de dollars selon les articles. Aucun montant officiel n’a jamais été communiqué. Fait établi, en revanche : Best joue sur dix titres d’Anthology 1, et il n’a participé ni au livre ni à la série documentaire.
11. Détails secondaires en litige.
Le label du disque Best of the Beatles (Savage ou Cameo selon les sources) et l’année du mariage de Pete et Kathy (1963 ou 1968 selon les biographies) restent divergents d’une référence à l’autre. Nous les signalons plutôt que de trancher arbitrairement.
La vie d’après : boulangerie, fonction publique, silence
Les années de tentative (1962-1968)
Best n’a pas disparu le 17 août 1962. Il a d’abord fait ce que fait un musicien : il a rejoint un autre groupe. Dès la fin du mois, il est le batteur de Lee Curtis and the All Stars, l’une des formations les mieux cotées du Merseyside. Quand le chanteur signe un contrat séparé, la formation se rebaptise Pete Best and the All Stars et grave pour Decca — ironie somptueuse, la maison qui avait refusé les Beatles — un premier 45 tours, « I’m Gonna Knock on Your Door », qui ne se vend pas.
Suivent le Pete Best Four, puis le Pete Best Combo, une installation aux États-Unis, des tournées, et un album au titre parfaitement empoisonné : Best of the Beatles. Le jeu de mots était trop malin. Des acheteurs américains, croyant tenir une compilation du groupe, découvrirent un disque de rhythm and blues honnête et sans rapport. Le malentendu tua le disque et, avec lui, la carrière.
Le silence (1968-1988)
En 1968, Best quitte la musique. Il travaille douze mois dans une boulangerie industrielle — découpe, mise en rayon, chargement — pendant que ses anciens camarades gravent le White Album. En 1969, il entre dans la fonction publique britannique, à l’agence pour l’emploi de Liverpool, où il restera vingt ans, jusqu’au début des années 1990, occupé à trouver du travail à ses concitoyens.
Il faut dire un mot, avec sobriété, de ce que cette période lui a coûté. Le milieu des années 1960 fut pour lui, de son propre aveu et de celui de sa famille, une traversée très sombre ; ses proches l’ont entouré. Cynthia Lennon a écrit qu’il n’avait quasiment pas parlé pendant les deux semaines qui suivirent le 16 août 1962. Il s’est marié, a eu deux filles, Babs et Bonita, et a construit une vie ordinaire à quelques kilomètres des lieux devenus objets de pèlerinage mondial.
Le retour (1988-2025)
En 1988, il rachète une batterie et fonde le Pete Best Band, avec lequel il tournera dans le monde entier pendant plus de trente ans, partageant souvent les fûts avec son demi-frère Roag. Le répertoire fait ce qu’il doit faire : il restitue le set de Hambourg et du Cavern — « My Bonnie », « Twist and Shout », « Money », « One After 909 ». En 2008, le groupe publie même un album de compositions originales, Haymans Green, du nom de la rue du Casbah.
Il devient aussi, progressivement, une source : conseiller technique du téléfilm Birth of the Beatles (1979), auteur de plusieurs livres de souvenirs, invité permanent des conventions de fans. Il aura mis vingt-cinq ans à accepter d’être, professionnellement, l’homme du 16 août 1962.
Le 5 avril 2025, Roag Best annonce sur X que son frère, âgé de 83 ans, met fin à ses apparitions publiques et à ses concerts, pour raisons personnelles. Le 16 août 2026 est le premier anniversaire du renvoi qui le trouve retiré de la scène. Il aura 85 ans le 24 novembre prochain.
Playboy 1965 : le procès
À l’automne 1964, les Beatles reçoivent le journaliste Jean Shepherd pour un long entretien publié dans le numéro de février 1965 de Playboy. Interrogés sur les circonstances de l’arrivée de Ringo, ils expliquent qu’il remplaçait parfois leur batteur malade — puis la conversation dérape en plaisanterie de vestiaire : l’un d’eux évoque une « maladie périodique », un autre enchaîne sur des cachets pris pour se rendre malade.
Le trait, sans doute lancé sans y penser, est diffamatoire au sens strict : il présente un homme comme un consommateur de drogues défaillant. L’ironie est cinglante, puisque Best était précisément celui qui, à Hambourg, refusait les stimulants que les autres avalaient.
Best assigne les Beatles et le magazine. La procédure, engagée en 1965, s’étire pendant près de quatre ans et se conclut en janvier 1969 — les sources hésitent entre le 18 et le 19 — par un accord amiable, pour un montant non divulgué. Best déclarera à la presse américaine que la somme ne changeait pas sa vie du jour au lendemain, mais qu’elle lui permettrait peut-être un jour de changer de métier ou d’investir.
Ce dossier a longtemps servi d’argument aux deux camps : preuve d’acharnement pour les uns, réparation minimale pour les autres. Il vaut surtout comme document sur l’époque : en 1965, quatre jeunes gens pouvaient ruiner par une vanne de trois secondes la réputation d’un homme qui avait partagé leur camionnette pendant deux ans.
Anthology 1995 : la revanche du dixième titre
En novembre 1995, Apple publie Anthology 1. Le disque, conçu comme une archéologie du groupe, s’ouvre naturellement sur la préhistoire — et cette préhistoire, c’est Pete Best.
Il joue sur dix titres de l’album : les enregistrements hambourgeois de juin 1961 (« My Bonnie », « Ain’t She Sweet », « Cry for a Shadow »), cinq des titres de l’audition Decca du 1ᵉʳ janvier 1962 (« Searchin’ », « Three Cool Cats », « The Sheik of Araby », « Like Dreamers Do », « Hello Little Girl ») et les deux titres retenus de l’essai EMI du 6 juin 1962 (« Bésame Mucho », « Love Me Do »).
Dix titres, c’est-à-dire dix parts d’artiste-interprète sur l’album le plus vendu de l’année dans une grande partie du monde. Les estimations de gains publiées depuis trente ans sont fantaisistes et contradictoires (voir correctifs), mais l’ordre de grandeur ne fait pas débat : un homme qui avait vécu de la fonction publique se retrouve, à cinquante-quatre ans, financièrement à l’abri, grâce à quatre-vingt-dix minutes de bandes enregistrées avant l’invention de sa propre disparition.
Deux détails achèvent le tableau, et ils disent tout du rapport ambigu que les Beatles ont entretenu avec lui.
Le premier est visuel. La pochette d’Anthology 1, conçue par Klaus Voormann, est un collage d’affiches déchirées où les visages se superposent. Sur l’image d’origine, prise devant la camionnette de Neil Aspinall à l’extérieur du Cavern, Best est bien là, adossé au véhicule — mais son visage se trouve recouvert par un portrait de Ringo Starr. Le disque qui l’a rendu riche est aussi celui qui a effacé sa figure au profit de son remplaçant.
Le second est humain. C’est Neil Aspinall, devenu directeur d’Apple Corps, qui l’aurait prévenu que de l’argent lui revenait. Paul McCartney a soutenu, de son côté, l’avoir appelé personnellement ; Best a démenti avoir jamais eu cette conversation. Trente-trois ans après Whitechapel, les deux camps ne s’accordaient toujours pas sur le contenu d’un coup de téléphone.
Que reste-t-il en 2026 ?
Le Casbah est un bâtiment classé, ouvert aux visites, où l’on voit encore les plafonds peints par Lennon, McCartney et Harrison. C’est, sans discussion possible, le lieu le plus authentiquement intact de toute la géographie beatlesienne — plus que le Cavern, reconstruit ; plus qu’Abbey Road, transformé.
Le Liverpool Beatles Museum, ouvert par Roag Best en juillet 2018 au 23 Mathew Street, à quelques mètres du Cavern, expose la collection privée constituée par la famille et par Neil Aspinall. La branche Best est ainsi devenue, par une ironie que personne n’avait prévue en 1962, l’une des principales gardiennes matérielles de la mémoire du groupe.
Les quatre films de Sam Mendes, The Beatles – A Four-Film Cinematic Event, produits par Sony avec l’accord d’Apple Corps et l’accès intégral au catalogue, sont annoncés pour avril 2028, avec Paul Mescal, Harris Dickinson, Joseph Quinn et Barry Keoghan. Aucune information publique ne désigne à ce jour l’interprète de Pete Best. La question est pourtant l’une des plus intéressantes du projet : quatre films racontant la même histoire depuis quatre points de vue devront, à un moment, filmer quatre fois le matin du 16 août 1962 — et trois de ces quatre regards sont ceux des hommes qui ont pris la décision.
Contrefactuel : et si Pete était resté ?
L’exercice est périlleux, mais il éclaire.
Sur le plan strictement musical, on peut raisonnablement soutenir que les disques de 1963-1964 auraient existé, avec un batteur de séance sur les singles et Best sur scène — configuration courante à l’époque. Le problème serait survenu plus tard : « Ticket to Ride », « Tomorrow Never Knows », « Rain », « A Day in the Life », « Come Together » sont des chansons construites autour d’une idée de batterie. Ce ne sont pas des morceaux que l’on accompagne, ce sont des morceaux que la batterie invente. Rien, dans ce que nous entendons de Best sur bande, ne laisse penser qu’il en aurait été le co-auteur.
Sur le plan humain, l’objection est plus forte encore. Le groupe qui a survécu à 1963-1966 était une cellule close, hermétique, soudée par un humour de gang. Elle a tenu parce qu’aucun de ses quatre membres n’était en position d’extériorité. Un cinquième homme discret, rentrant chez lui après les concerts, aurait probablement craqué à Manille ou dans un avion entre deux stades — ou, plus vraisemblablement, aurait été renvoyé plus tard, dans des conditions encore plus douloureuses.
Sur le plan symbolique, enfin, il faut oser la formulation cruelle : la légende des Beatles avait besoin d’un exclu. Toutes les mythologies fondatrices en comportent un. Stuart Sutcliffe joue le rôle du mort prématuré, Pete Best celui du banni. Sans le 16 août 1962, l’histoire serait plus lisse, plus pauvre, et probablement moins racontée.
Guide d’écoute : entendre Pete Best
Cinq écoutes, dans l’ordre, pour se faire une opinion personnelle plutôt que d’hériter de celle des autres.
- « Cry for a Shadow » (Hambourg, juin 1961, Anthology 1). Instrumental écrit par Harrison et Lennon. Écoutez la grosse caisse : quatre temps égaux, martelés. C’est l’« atom beat » de Liverpool, et c’est efficace.
- « Searchin’ » (Decca, 1ᵉʳ janvier 1962, Anthology 1). Le shuffle est en place, l’énergie est là, mais la dynamique ne bouge jamais : même volume du début à la fin.
- « Bésame Mucho » (EMI, 6 juin 1962, Anthology 1). Le morceau demande des ruptures. Écoutez les fins de phrases : le retour au tempo est laborieux.
- « Love Me Do », version du 6 juin 1962 (Anthology 1). Le test décisif. Au premier pont, le passage à la cymbale ride s’accompagne d’un ralentissement audible qui déstabilise l’ensemble du groupe. C’est très exactement le défaut qu’un producteur de 1962 ne pouvait pas corriger au montage.
- « Love Me Do », version du 11 septembre 1962 (Please Please Me). Andy White, batteur de studio, tambourin de Ringo par-dessus. Comparez la stabilité, le volume, la place laissée aux voix. Le débat s’éteint de lui-même — non pas parce que Best était mauvais, mais parce qu’on entend deux métiers différents.
Bonus : « Some Other Guy », filmé au Cavern le 22 août 1962. Quatre jours après Hulme Hall, Ringo est déjà en place — et, à la fin de la bande, une voix réclame Pete.
Chronologie
| Date | Événement |
|---|---|
| 24 novembre 1941 | Naissance de Randolph Peter Best à Madras, Inde britannique |
| 29 août 1959 | Ouverture du Casbah Coffee Club par Mona Best ; les Quarrymen y jouent |
| 12 août 1960 | Audition et recrutement de Pete Best au Wyvern Social Club |
| 16 août 1960 | Départ de Liverpool pour Hambourg |
| Juin 1961 | Séances Tony Sheridan / Bert Kaempfert : « My Bonnie », « Cry for a Shadow » |
| 9 novembre 1961 | Première visite de Brian Epstein au Cavern |
| 1ᵉʳ janvier 1962 | Audition Decca à West Hampstead (refusée en février) |
| 24 janvier 1962 | Signature du contrat de management avec Epstein |
| 6 juin 1962 | Essai EMI à Abbey Road ; réserves de Ron Richards et George Martin sur la batterie |
| 24 juin 1962 | Fermeture du Casbah Coffee Club |
| 21 juillet 1962 | Naissance de Roag Best, fils de Mona Best et Neil Aspinall |
| 11 août 1962 | Ringo Starr rencontre Epstein en présence des trois Beatles |
| 14 août 1962 | Epstein téléphone à Ringo à Butlin’s, Skegness : offre acceptée |
| 15 août 1962 | Dernier concert de Pete Best avec les Beatles, Cavern Club |
| 16 août 1962, 10 h | Renvoi de Pete Best au bureau NEMS de Whitechapel |
| 16-17 août 1962 | Johnny Hutchinson dépanne à Chester puis Birkenhead |
| 18 août 1962 | Premier concert des Fab Four : Hulme Hall, Port Sunlight |
| 19 août 1962 | Premier Cavern de Ringo ; contestation du public |
| 22 août 1962 | Tournage Granada au Cavern (« Some Other Guy ») |
| 23 août 1962 | Mersey Beat annonce le changement ; mariage de John et Cynthia |
| 24 août 1962 | Date retenue par Lewisohn pour l’agression contre George Harrison |
| 4 septembre 1962 | Première séance EMI avec Ringo |
| 8 septembre 1962 | Certificat de libération contractuelle adressé à Pete Best |
| 11 septembre 1962 | Séance avec Andy White ; Ringo au tambourin |
| 5 octobre 1962 | Sortie de « Love Me Do » (17ᵉ place UK) |
| Février 1965 | Entretien Playboy à l’origine du procès en diffamation |
| Janvier 1969 | Accord amiable mettant fin au litige |
| 1969-années 1990 | Vingt ans dans la fonction publique à Liverpool |
| 1988 | Fondation du Pete Best Band |
| Novembre 1995 | Anthology 1 : dix titres avec Best à la batterie |
| Juillet 2018 | Ouverture du musée de Roag Best, 23 Mathew Street |
| 5 avril 2025 | Annonce de la retraite de Pete Best, à 83 ans |
Questions fréquentes
Pourquoi Pete Best a-t-il été renvoyé des Beatles ?
Pour un faisceau de raisons convergentes : les réserves de la production EMI sur son jeu en studio après l’essai du 6 juin 1962, un décalage ancien avec les trois autres (attitude, coiffure, refus de la vie de groupe), et une décision prise par John Lennon, Paul McCartney et George Harrison, que Brian Epstein s’est chargé d’annoncer le 16 août 1962.
Qui a réellement pris la décision ?
Les trois autres Beatles. Epstein a exécuté, il n’a pas décidé — et, juridiquement, il n’en avait même pas le pouvoir, puisqu’il était leur mandataire et non leur employeur.
George Martin a-t-il demandé le renvoi de Pete Best ?
Non. Il a indiqué qu’il utiliserait un batteur de séance pour les enregistrements. Il a toujours nié avoir voulu l’exclusion de Best du groupe. Il appliquera d’ailleurs la même règle à Ringo Starr le 11 septembre 1962.
Quel a été le dernier concert de Pete Best avec les Beatles ?
Le Cavern Club, le 15 août 1962 au soir, la veille du renvoi.
Qui a joué de la batterie entre le renvoi et l’arrivée de Ringo ?
Johnny Hutchinson, du Big Three, les 16 et 17 août 1962, à Chester puis à Birkenhead.
Quand Ringo Starr a-t-il joué pour la première fois avec les Beatles ?
Officiellement le 18 août 1962, à Hulme Hall, Port Sunlight, pour le bal annuel de la société d’horticulture locale. Il avait toutefois déjà remplacé Best ponctuellement, notamment le 5 février 1962.
Pete Best joue-t-il sur un disque officiel des Beatles ?
Sur aucun disque publié dans les années 1960 par le groupe. En revanche, il figure sur dix titres d’Anthology 1 (1995), issus de Hambourg 1961, de l’audition Decca et de l’essai EMI.
Pete Best a-t-il touché de l’argent des Beatles ?
Oui, deux fois : un accord amiable en janvier 1969 après le procès en diffamation lié à l’entretien Playboy, et surtout des royalties d’artiste-interprète sur Anthology 1 en 1995, dont le montant exact n’a jamais été rendu public.
Les Beatles ont-ils exprimé des regrets ?
Sur la forme, oui. George Harrison a reconnu dans Anthology que le groupe s’y était mal pris et qu’il n’existait pas de bonne façon d’annoncer une telle décision. Sur le fond — le choix de Ringo — aucun des quatre n’est jamais revenu dessus.
Pete Best et les Beatles se sont-ils revus ?
Ils n’ont plus jamais travaillé ensemble. Les contacts ultérieurs se réduisent à des versions contradictoires, dont un appel téléphonique de 1995 revendiqué par Paul McCartney et démenti par Pete Best.
Que fait Pete Best aujourd’hui ?
Il a annoncé sa retraite le 5 avril 2025, à 83 ans, mettant fin aux tournées du Pete Best Band et à ses apparitions publiques.
Où voir les lieux de cette histoire à Liverpool ?
Le Casbah Coffee Club, à Hayman’s Green (West Derby), classé Grade II ; le Cavern Club reconstruit, dans Mathew Street ; le Liverpool Beatles Museum de Roag Best, au 23 Mathew Street ; et, de l’autre côté de la Mersey, Hulme Hall à Port Sunlight.
Glossaire
Artist test (essai commercial) — Séance d’évaluation organisée par une maison de disques pour un artiste déjà pressenti ou signé. Celle des Beatles eut lieu le 6 juin 1962.
Atom beat — Style de batterie répandu à Liverpool au tournant des années 1960 : grosse caisse frappée sur les quatre temps, poussant le tempo. Signature reconnaissable de Pete Best.
Batteur de séance (session drummer) — Musicien professionnel engagé à l’heure pour les enregistrements, réputé pour sa régularité. Andy White en est l’exemple canonique ici.
Beatle cut — Coiffure à frange peignée en avant adoptée par Lennon, McCartney et Harrison sous l’influence d’Astrid Kirchherr et Jürgen Vollmer. Best l’a refusée.
Casbah Coffee Club — Club sans alcool ouvert le 29 août 1959 par Mona Best dans la cave de sa maison de Hayman’s Green. Première salle régulière du groupe, classée Grade II en 2006.
Cavern Club — Cave de Mathew Street, à Liverpool, où les Beatles se produisirent près de trois cents fois. Théâtre de la contestation d’août 1962.
Certificat de libération — Document par lequel Epstein a délié Best de ses obligations contractuelles, envoyé le 8 septembre 1962.
Mersey Beat — Journal musical liverpuldien fondé par Bill Harry en 1961, principal organe de la scène locale et premier à annoncer le changement de batteur, le 23 août 1962.
NEMS — North End Music Stores, l’entreprise familiale des Epstein. Le bureau de Whitechapel, à l’étage du magasin, est le lieu du renvoi.
Preludin — Stimulant en vente libre en Allemagne, largement consommé par les groupes de Hambourg pour tenir les sets nocturnes. Best n’en prenait pas.
Star-Club — Salle hambourgeoise ouverte en avril 1962, dernière étape allemande des Beatles avec Best à la batterie.
Fifth Beatle (cinquième Beatle) — Formule appliquée à plusieurs figures périphériques du groupe : Stuart Sutcliffe, Pete Best, Brian Epstein, George Martin, Neil Aspinall, Billy Preston.
Bibliographie et note de méthode
Ouvrages de référence
- Mark Lewisohn, The Complete Beatles Chronicle et The Beatles – All These Years, vol. 1 : Tune In — référence absolue pour la datation des séances et des concerts d’août 1962.
- Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions — pour les séances des 6 juin, 4 et 11 septembre 1962.
- Ian MacDonald, Revolution in the Head — pour l’analyse critique du jeu de batterie sur les bandes d’essai.
- David Bedford, Finding the Fourth Beatle — thèse juridique sur l’impossibilité pour Epstein de « licencier » Best ; recensement des batteurs approchés (Bobby Graham, Ritchie Galvin, Johnny Hutchinson).
- Barry Miles, Many Years From Now — point de vue McCartney sur la période.
- Peter Doggett, You Never Give Me Your Money — pour l’économie d’Apple et la question des royalties.
- Walter Everett, The Beatles as Musicians: The Quarry Men through Rubber Soul — analyse musicologique des premières séances.
- The Beatles Anthology (livre et série) — témoignages de Harrison, McCartney, Starr sur le renvoi.
- Spencer Leigh, The Cavern: The Most Famous Club in the World — témoignages de première main sur la contestation d’août 1962.
- Cynthia Lennon, John (2005) — sur l’état de Best dans les jours qui suivirent.
Sources documentaires et périodiques
- Mersey Beat, éditions d’août 1962 (annonce du changement de batteur, réaction de Best, courrier des lecteurs).
- Playboy, février 1965, entretien de Jean Shepherd avec les Beatles.
- The Beatles Bible, fiches des 6 juin, 15, 16, 18 et 19 août, 4 et 11 septembre 1962 ; page consacrée à Pete Best et annonce de sa retraite (5 avril 2025).
- BBC News, reportage sur la mise en vente de la lettre d’Epstein à Joe Flannery (8 septembre 1962).
- Communiqués et couverture presse de The Beatles – A Four-Film Cinematic Event (Sony, sortie annoncée en avril 2028).














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