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Des Beatles à Jackson : la pop qui devient classique

Dans cent ans, on dira peut-être des Beatles ce qu’on dit aujourd’hui de Schubert : non pas qu’ils soient “savants”, mais qu’ils ont survécu à tout. À 15 ans on s’y reconnaît, à 40 on y entend l’atelier, et plus tard on y lit une époque entière. Tout commence par une image fondatrice — le 9 février 1964, Ed Sullivan, la télévision transformée en cathédrale — puis s’élargit en un système : le groupe moderne, le studio comme instrument, l’album comme œuvre. En face, Motown polit la chanson comme un artisanat de luxe et enseigne une autre vérité : la pop est aussi une industrie, faite de catalogues, de droits et de pouvoir invisible. C’est dans ce carrefour que surgit Michael Jackson, synthèse du groove Motown et de l’ambition pop, jusqu’à la collision avec Paul McCartney : des tubes partagés, puis la fracture des droits d’édition et du trésor Lennon-McCartney. Reste, au moment du deuil, une phrase simple : au-delà des contrats, ce sont les chansons qui continuent. Et c’est peut-être ça, un classique.

Dans cent ans, on dira peut-être des Beatles ce qu’on dit aujourd’hui de Schubert : non pas qu’ils soient “savants”, mais qu’ils ont survécu à tout. À 15 ans on s’y reconnaît, à 40 on y entend l’atelier, et plus tard on y lit une époque entière. Tout commence par une image fondatrice — le 9 février 1964, Ed Sullivan, la télévision transformée en cathédrale — puis s’élargit en un système : le groupe moderne, le studio comme instrument, l’album comme œuvre. En face, Motown polit la chanson comme un artisanat de luxe et enseigne une autre vérité : la pop est aussi une industrie, faite de catalogues, de droits et de pouvoir invisible. C’est dans ce carrefour que surgit Michael Jackson, synthèse du groove Motown et de l’ambition pop, jusqu’à la collision avec Paul McCartney : des tubes partagés, puis la fracture des droits d’édition et du trésor Lennon-McCartney. Reste, au moment du deuil, une phrase simple : au-delà des contrats, ce sont les chansons qui continuent. Et c’est peut-être ça, un classique.


Il y a une phrase qui revient comme un refrain chez ceux qui aiment The Beatles avec un mélange de ferveur et de lucidité : dans cent ans, on regardera leur œuvre comme on regardait autrefois la musique classique. Le mot peut sembler grandiloquent, presque indécent à force d’être servi, resservi, digéré par la culture pop au point d’en devenir un slogan. Pourtant, quand on se force à le prendre au sérieux, il dit quelque chose de profondément juste. Non pas parce que John Lennon et Paul McCartney seraient les Mozart en costume slim, ni parce que leurs chansons auraient besoin d’un certificat d’authenticité savant pour exister. Mais parce que la notion même de classique n’est pas un genre : c’est une durée. Un classique, c’est ce qui survit à son époque, ce qui continue de parler quand la mode a changé de peau vingt fois, ce qui reste debout quand la poussière retombe.

Les Beatles, à cet endroit précis, ont franchi une frontière. Ils ont été une hystérie, une silhouette, une vitesse, une couleur. Ils ont été un moment social. Et ils ont été, surtout, un corpus. Une matière qu’on n’épuise pas. Une œuvre qu’on écoute à 15 ans pour s’y reconnaître, à 25 ans pour comprendre comment c’est fabriqué, à 40 ans pour y trouver de la mélancolie, à 60 ans pour y lire une époque entière, et qu’on pourra encore écouter à 90 ans parce que, même là, une mélodie comme “Here, There and Everywhere” ou “Something” garde ce pouvoir animal de faire plier le temps.

La tentation est grande, quand on parle d’eux, de tomber dans la mythologie : les quatre garçons, les coupes au bol, l’éclair, la révolution, l’art. Mais s’il faut vraiment comprendre pourquoi l’idée de « classique » colle à leur peau, il faut accepter une vérité simple : ils ont redéfini ce qu’était un groupe pop, et derrière cette redéfinition se cache un plan plus vaste. Une chaîne invisible qui relie Ed Sullivan, la Motown, Michael Jackson, les droits d’édition, les stades, les clips, la manière dont les pop stars bougent, respirent, parlent, gagnent leur vie et la perdent parfois. Les Beatles n’ont pas seulement changé la musique. Ils ont changé la grammaire du monde qui la fabrique.

Le soir où la télévision a changé de son

On peut raconter l’histoire du rock par mille portes d’entrée, mais il y a un verrou qui saute avec fracas : le 9 février 1964, quand The Beatles apparaissent au Ed Sullivan Show. On a souvent décrit ce moment comme une naissance officielle de la Beatlemania américaine, comme l’étincelle qui met le feu au continent. Ce n’est pas faux. Ce qui est plus intéressant, c’est la nature de la déflagration. Ce n’est pas seulement un triomphe. C’est une bascule culturelle. Un instant où la musique pop cesse d’être une distraction et devient un phénomène de civilisation, un événement total, un langage partagé par des millions de corps au même moment.

Les chiffres eux-mêmes ressemblent à une légende, à ces statistiques qu’on se transmet comme des reliques : plus de 70 millions de téléspectateurs, un record, une marée de regards braqués sur quatre silhouettes nerveuses. Ce soir-là, la télévision n’est plus un meuble ; c’est une cathédrale. Et la pop n’est plus un petit plaisir ; c’est une force. Ce qui compte, dans cette séquence, ce n’est pas seulement qu’ils jouent bien, ni même qu’ils soient « mignons ». C’est qu’ils incarnent, d’un seul coup, une idée nouvelle : la jeunesse comme puissance organisée, comme marché, comme culture, comme désir collectif. Les cris ne sont pas un décor. Ils font partie de la musique.

On a souvent opposé les Beatles à l’orthodoxie de la music theory, en répétant qu’ils « ne connaissaient rien » au solfège. C’est une simplification commode et presque romantique : quatre garçons sans diplôme qui réinventent la chanson. La réalité est plus subtile. Ils n’ont pas appris la musique comme au conservatoire, mais ils l’ont apprise comme on apprend une langue maternelle, par immersion, par imitation, par obsession. Ils ont avalé du Chuck Berry, du Little Richard, des harmonies vocales, de la variété, du blues, du music-hall, de la country, du skiffle, et ils ont recraché tout ça sous forme de chansons courtes, denses, pleines de virages harmoniques et de trouvailles mélodiques. C’est une autre forme d’érudition : celle de l’oreille.

Ce qui se joue à Ed Sullivan, au fond, c’est l’entrée de la pop dans l’ère de l’institution. On dira plus tard que tout grand rockeur a un « moment Beatles », cette nuit où il a vu la lumière et décidé de monter un groupe. C’est vrai, mais ça raconte surtout autre chose : à partir de là, la pop devient un modèle reproductible. Les Beatles ne sont plus seulement un groupe ; ils deviennent un standard. Et dans l’ombre de ce standard, d’autres systèmes se mettent à tourner, certains artisanaux, d’autres industriels.

Quatre garçons, quatre personnages : le prototype du groupe moderne

On a tendance à parler des Beatles comme d’un bloc, mais le monde les a d’abord consommés comme une somme de différences. Quatre tempéraments, quatre silhouettes, quatre façons de tenir un instrument, quatre manières de sourire. Le génie de la machine Beatles, c’est d’avoir proposé au public un groupe qui fonctionne à la fois comme unité et comme constellation. Paul McCartney rassure et séduit, John Lennon pique et dérange, George Harrison observe et vise juste, Ringo Starr humanise et tient la route. Ce n’est pas un hasard si l’imaginaire pop moderne adore les « rôles » : le leader, le rebelle, le mystérieux, le drôle. Le template est là, dans les années 60, prêt à être cloné.

Mais la vraie leçon n’est pas seulement visuelle. Elle est musicale. Le public crie, oui. Mais derrière les cris se cache une révolution plus durable : l’idée qu’un groupe pop peut écrire, jouer, enregistrer, expérimenter, prendre le contrôle de sa propre identité sonore. Avant eux, le star-system est souvent une affaire de voix et d’auteurs dans l’ombre, de producteurs, d’arrangeurs, de partitions qui tombent sur un interprète comme une pluie. Les Beatles, eux, imposent l’image d’une entité créative autonome, capable de passer du rock’n’roll à la ballade, puis au psychédélisme, puis à la sophistication de studio, tout en restant reconnaissable.

Leur « période du milieu » est celle qu’on cite comme preuve, comme argument massue : Revolver, Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, jusqu’à Abbey Road. Ce triptyque, ce n’est pas seulement une suite d’albums. C’est une démonstration de liberté. On peut y entendre la pop se complexifier sans se trahir, devenir plus étrange sans perdre l’accroche, plus ambitieuse sans renoncer au plaisir immédiat. On peut y entendre, aussi, une forme d’audace qui ne vient pas d’un manuel de composition mais d’un instinct : changer l’architecture d’une chanson, ouvrir des portes, oser des textures, mélanger les couleurs.

Le mot important, ici, c’est ingéniosité. Les Beatles n’ont pas inventé chaque outil, mais ils ont inventé une manière de s’en servir : une manière de faire du studio un instrument, une manière de considérer qu’une chanson n’est pas seulement un air à reproduire sur scène, mais un objet sonore à sculpter. Cette logique, aujourd’hui, est la norme. C’est le cœur de la pop contemporaine. Mais à l’époque, c’est une rupture.

Motown : l’usine à tubes qui a appris au monde à danser

En face, sur un autre continent de la musique, un autre modèle se déploie. Là où les Beatles donnent l’image d’une bande qui expérimente en laboratoire, la Motown ressemble à une fabrique de hits. Le contraste est trompeur, parce qu’il suggère que l’un serait l’art et l’autre l’industrie. En réalité, la Motown est une industrie qui a produit de l’art à un niveau de perfection presque effrayant. Un endroit où la chanson pop est traitée comme un artisanat de luxe : calibrée, polie, testée, mais jamais vidée de son âme.

Berry Gordy a une vision précise : faire de la musique noire américaine une pop universelle, capable de traverser les barrières raciales en se glissant dans les radios, dans les salons, dans les corps. La Motown invente une élégance, une discipline, une intensité rythmique qui devient une langue mondiale. Ce n’est pas seulement un son. C’est une éducation du goût. Et c’est aussi, déjà, une leçon sur le pouvoir : le pouvoir de l’édition, des catalogues, des droits, des structures qui déterminent qui possède quoi.

Là où les Beatles font croire à une utopie — quatre amis qui deviennent rois — la Motown rappelle une vérité plus dure : la pop est un système. Elle a besoin d’ouvriers invisibles, de musiciens de studio, de choristes, de compositeurs, d’arrangeurs, de gens qui savent faire tourner la machine. Cette dimension-là, les Beatles la rencontrent aussi, à leur manière, via la production, les ingénieurs, les arrangements, mais la Motown en fait une méthode.

C’est dans ce monde-là que naît un enfant qui, quelques années plus tard, sera l’ombre portée de toute la pop moderne. Un enfant qui va absorber, à sa façon, les deux leçons : la leçon Beatles, celle du geste artistique qui s’émancipe, et la leçon Motown, celle de l’efficacité mélodique et rythmique. Cet enfant s’appelle Michael Jackson.

Jackson 5 : l’enfance comme spectacle, le charisme comme destin

Les Jackson 5, c’est d’abord une image : cinq frères, des chorégraphies millimétrées, des costumes, une énergie de dessin animé. Mais réduire le phénomène à l’esthétique serait une erreur. Ce qui frappe, même avec le recul, c’est la précocité presque inquiétante de Michael. Il y a chez lui, très tôt, quelque chose qui dépasse l’idée même de « talent ». Une manière d’habiter la scène comme si la scène était sa maison, comme si la lumière était sa température naturelle. Il ne joue pas à être une star : il l’est, déjà, et il ne sait pas faire autrement.

Dans l’histoire de la pop, il existe une catégorie de trajectoires qu’on pourrait appeler les métamorphoses : l’enfant prodige qui devient un adulte crédible, puis un artiste majeur. Beaucoup échouent. Certains se cassent en route. D’autres restent prisonniers de leur image d’enfance. Michael Jackson, lui, réussit un pivot que la pop n’avait pas vraiment vu venir à cette échelle-là. Le passage de la Motown à l’âge adulte est une zone de turbulence pour n’importe qui. Pour lui, ce sera une rampe de lancement.

Le disque qui cristallise ce basculement, c’est Off the Wall. Le titre lui-même a quelque chose d’un programme : sortir du cadre, faire tomber la cloison. On y entend un artiste qui n’est plus seulement le petit frère mignon des Jackson 5, mais une voix, un groove, un corps sonore complet. Il y a là une sensualité nouvelle, une fluidité, une façon de chanter qui fait danser sans brutalité, une manière de construire des refrains qui semble évidente et pourtant impossible à imiter. C’est un moment où la pop devient adulte sans devenir cynique.

Puis vient Thriller, et avec lui une domination totale : musicale, médiatique, visuelle. Ce que Michael Jackson comprend, à ce moment-là, c’est que la pop moderne ne se gagne pas seulement avec des chansons. Elle se gagne avec un univers. Un récit. Une esthétique qui déborde le disque. Des clips qui ne sont plus des outils promotionnels mais des événements. Des chorégraphies qui deviennent des phrases mémorisables, des gestes que des millions de gens peuvent reproduire dans leur salon.

Le plus fascinant, c’est que cette domination est aussi une synthèse. Michael Jackson, c’est la rigueur Motown et l’audace pop à la Beatles, transposées dans une ère où la télévision, les clips et l’industrie mondiale multiplient les effets. Il devient, à sa manière, une institution. Une langue.

McCartney et Jackson : la collision de deux planètes pop

Qu’un ancien Beatle se retrouve à enregistrer avec Michael Jackson n’est pas, en soi, surprenant. La pop adore les rencontres symboliques. Elle adore les passages de relais. Elle adore les photos où deux époques se serrent la main. Ce qui est plus troublant, c’est la dynamique réelle de ces collaborations. Parce que Paul McCartney, même en solo, reste un compositeur monstrueux, un faiseur de mélodies dont la facilité apparente est un art de haut niveau. Et pourtant, dans l’orbite de Jackson, McCartney peut sembler, par instants, comme un invité sur le disque d’un autre.

Il y a “The Girl Is Mine”, duo posé sur Thriller, comme une conversation sucrée entre deux superstars qui s’observent. Il y a “Say Say Say”, tube gigantesque qui prouve qu’une chanson pop peut être à la fois simple, efficace, et portée par une tension presque théâtrale. Il y a aussi cette impression, quand on réécoute ces titres, d’entendre deux conceptions de la pop se frotter l’une à l’autre : McCartney, l’homme du craft, du chant qui sourit même quand il est triste, et Jackson, l’homme du spectacle total, du groove qui exige le corps.

Ce duo, au départ, raconte quelque chose de beau : l’idée que la pop peut être un terrain commun où les générations se rencontrent. McCartney est l’héritier d’une époque où l’on a inventé le groupe moderne ; Jackson est le roi d’une époque où l’on a inventé la pop globale. Les voir ensemble, c’est voir deux écoles, deux méthodes, deux mythologies. Et pendant un instant, elles cohabitent.

Sauf que la pop, toujours, a son revers. La même industrie qui fabrique des duos fabrique aussi des conflits. Et parfois, le conflit est plus instructif que la chanson.

Le vrai nerf : droits d’édition, catalogues et pouvoir invisible

Il y a une scène que j’aime imaginer comme un plan de cinéma : Paul McCartney, chez lui, ouvrant un classeur épais, une sorte de bible administrative où sont rangés les trésors invisibles de la musique. Pas des bandes master, pas des disques d’or, pas des souvenirs de studio. Non. Des droits d’édition, des titres, des catalogues. Le nerf. Le pouvoir discret qui, dans la musique, décide qui gagne quand la chanson vit sans vous.

McCartney, à ce moment-là, sait ce que beaucoup d’artistes apprennent trop tard : la propriété des chansons est une bataille aussi importante que leur création. L’histoire des Beatles avec Northern Songs est, à elle seule, un roman sur la naïveté, l’argent, les businessmen et la violence feutrée du monde de l’édition. Créée au début des années 60 pour gérer une partie des chansons de Lennon-McCartney, l’entité va progressivement leur échapper, au fil d’accords, de parts, de ventes, de décisions prises par d’autres. La jeunesse triomphante finit toujours par rencontrer les hommes en costume, et souvent, ce sont les costumes qui gagnent.

Quand Michael Jackson achète, au milieu des années 80, le catalogue associé à ces droits d’édition, ce n’est pas seulement un coup financier. C’est un geste symbolique. C’est la pop qui se mord la queue. Le plus grand artiste de l’ère MTV met la main sur une partie du trésor d’un des plus grands compositeurs de l’ère Beatles. Et soudain, la question n’est plus seulement « qui chante ? » ou « qui écrit ? » mais « qui possède ? ».

McCartney, évidemment, le vit comme une trahison, ou du moins comme quelque chose de moralement trouble. Parce qu’il y a, là-dedans, un paradoxe cruel : il a contribué à expliquer à Jackson l’importance de l’édition, de la propriété, du business. Et Jackson, bon élève, applique la leçon à la lettre, jusqu’à l’extrémité du geste. La pop devient un jeu de pouvoir. Et ce jeu-là n’a pas de refrain consolateur.

Ce qui rend l’affaire encore plus douloureuse, c’est la manière dont ces droits peuvent être utilisés. Une chanson n’est plus seulement une émotion ; elle devient un objet qu’on peut placer, louer, associer à une marque, faire circuler dans des contextes où l’auteur ne se reconnaît pas. On peut aimer la modernité, accepter que la musique vive partout, et malgré tout ressentir un frisson quand un morceau conçu dans un élan artistique se retrouve aspiré par la logique publicitaire. Là, la question n’est pas « est-ce légal ? » mais « est-ce que ça ressemble encore à ce qu’on a voulu dire ? ».

Le deuil et la phrase : McCartney face au fantôme de Jackson

Quand Michael Jackson meurt, le monde se fige quelques secondes. Peu importe qu’on l’admire sans réserve ou qu’on le regarde avec méfiance. Peu importe qu’on ait grandi avec ses clips ou qu’on l’ait découvert tard. Sa disparition n’est pas seulement la mort d’un artiste. C’est la fin d’un type d’aura. Comme si l’époque des superstars invincibles révélait, d’un coup, sa fragilité.

Paul McCartney, ce jour-là, prononce une phrase qui a la sobriété des hommages sincères, et qui, justement pour cette raison, touche au cœur. Il dit, en substance, qu’il se sent chanceux d’avoir pu traîner avec Michael et travailler avec lui, qu’il était un garçon-homme immensément talentueux, doté d’une âme douce, et que sa musique sera याद rememberée pour toujours, et que ses souvenirs à lui resteront heureux. C’est une phrase qui n’ignore pas la complexité du personnage, mais qui choisit de s’accrocher à l’essentiel : la musique, le moment partagé, la part lumineuse.

Ce qui est fascinant, c’est le geste de McCartney derrière ces mots. Parce qu’il aurait été facile, humainement, de réduire Jackson à la trahison du catalogue, à l’amertume, à la rancœur. Or il fait l’inverse : il remet la musique au centre. Il rappelle, malgré tout, que ce type était un phénomène, un artiste rare, un être qui a donné au monde une quantité d’émotions impossible à comptabiliser.

On peut lire ça comme une élégance. On peut aussi y voir autre chose : la conscience aiguë de ce qu’est un héritage musical. Quand on a été Beatles, on vit avec l’idée que les chansons vous survivront. Quand on a été Jackson, c’est la même chose. Et peut-être qu’à ce niveau-là, la seule réponse possible, c’est de se parler d’égal à égal, au-delà des querelles, parce que l’œuvre, elle, ne s’arrête pas aux conflits.

L’ombre au tableau : génie, accusations, et malaise persistant

Impossible d’écrire sur Michael Jackson sans aborder ce qui a fissuré son image : les accusations d’abus sexuels, les enquêtes, le procès, la polarisation qui en a découlé. Ici, il faut marcher droit, sans sensationnalisme et sans naïveté. Les faits judiciaires existent, les perceptions aussi, et l’histoire de la pop est parfois une histoire de contradictions impossibles à résoudre.

Jackson a été enquêté à différentes périodes, et un procès au milieu des années 2000 s’est terminé par un acquittement. Cela n’a pas éteint le débat. D’un côté, des gens considèrent que la justice a parlé et que la musique doit être regardée à cette lumière. De l’autre, certains estiment que le malaise demeure, que l’image est abîmée, que l’écoute ne peut plus être innocente.

Ce tiraillement est devenu une caractéristique du XXIe siècle culturel : on demande aux œuvres d’être pures, on voudrait que les artistes soient des saints, et la réalité se charge de rappeler qu’ils sont souvent des labyrinthes. Dans le cas Jackson, le labyrinthe est particulièrement douloureux parce que son art est fondé sur la joie, la danse, la célébration, et que l’ombre, elle, vient contaminer cette fête.

Ce que l’on peut dire, sans tricher, c’est que l’esthétique Jackson a survécu à sa propre biographie. Que l’empreinte musicale et scénique est là, objective, visible. Et que ce paradoxe, précisément, rend la figure encore plus dérangeante : un artiste dont l’œuvre est un langage universel, et dont la personne est devenue un champ de bataille moral.

McCartney, en choisissant de saluer la musique, ne blanchit pas le débat ; il dit autre chose. Il dit que l’art existe aussi en dehors des querelles, et que le monde, parfois, s’accroche à une chanson comme à une bouée, même quand le reste est trouble. C’est une position inconfortable. Elle n’a rien d’un jugement final. Elle ressemble plutôt à une manière adulte de reconnaître la complexité.

De Justin Timberlake à Bruno Mars : le fantôme de Jackson dans la pop moderne

On peut chercher l’influence des Beatles dans mille endroits, et on la trouve presque partout : dans les progressions d’accords, dans la façon d’écrire des refrains, dans l’idée même de l’album comme œuvre, dans l’audace de mélanger les genres. Mais l’influence de Michael Jackson, elle, se voit. Elle se lit sur les corps. Sur la scène. Sur les gestes.

Quand un artiste pop moderne danse en chantant sans perdre le souffle, quand il transforme un live en spectacle chorégraphié, quand il pense son clip comme un court-métrage, quand il cherche l’équilibre parfait entre sensualité et précision, il dialogue avec Jackson, qu’il le sache ou non. On peut citer des noms contemporains, mais ce n’est même pas nécessaire : la pop, aujourd’hui, est un terrain où l’ADN jacksonien circule comme une évidence.

Le plus frappant, c’est que cette influence fonctionne comme un langage collectif. Tout le monde comprend, instinctivement, ce que signifie un clin d’œil au moonwalk, une ligne de basse qui rappelle une époque, un falsetto, un groove tendu, une caisse claire qui frappe comme une signature. Jackson est devenu un dictionnaire.

Et c’est ici que l’on revient à l’idée de classique. Parce qu’un classique, ce n’est pas seulement une œuvre qu’on respecte. C’est une œuvre qui sert de référence, de point de départ, de matériau d’étude. On apprend les Beatles comme on apprend des structures. On apprend Jackson comme on apprend un rapport à la scène, au rythme, à la production. Tous deux sont des écoles.

Beatles et Jackson : deux façons de devenir éternel

Alors, est-ce qu’on regardera les Beatles comme on regardait la musique classique ? Probablement, oui, mais à condition de comprendre ce que cela veut dire. Cela ne veut pas dire qu’on les écoutera dans le silence religieux d’une salle de concert, même si cela arrivera parfois. Cela veut dire qu’on les écoutera comme on écoute ce qui a construit le langage commun. Comme on écoute des œuvres fondatrices. Comme on écoute des chansons qui, même quand elles semblent simples, contiennent un savoir-faire, une profondeur, une capacité d’émotion qui ne s’use pas.

Et Michael Jackson, dans cette histoire, joue un rôle de miroir. Parce qu’il incarne une autre forme de classicisme : celui de la pop totale, du spectacle absolu, du hit parfait qui traverse les décennies. Les Beatles ont inventé, en grande partie, le groupe moderne et l’album moderne. Jackson a cristallisé la pop moderne comme empire mondial, où la chanson, l’image et la performance ne font qu’un.

La beauté tragique de leur relation — les collaborations, la complicité, puis la fracture des droits d’édition — raconte une vérité que les fans oublient parfois : la musique est un art, mais aussi un business, et ces deux réalités cohabitent sans jamais se réconcilier pleinement. Pourtant, au moment du deuil, McCartney choisit de parler de l’essentiel, et c’est peut-être là qu’on touche au cœur : quand tout s’effondre, ce qui reste, ce ne sont pas les contrats, mais les chansons.

Et si, dans cent ans, quelqu’un ouvre un vieux catalogue de musique comme on ouvre aujourd’hui un recueil de Schubert, il tombera sur The Beatles. Il tombera aussi, très probablement, sur Michael Jackson. Pas parce que l’histoire aura décidé de les sanctifier, mais parce que leurs œuvres auront continué de fonctionner. Parce qu’elles auront continué de faire ce que la grande musique fait depuis toujours, quelle que soit son époque : déclencher des émotions, inventer des formes, influencer les vivants, et rappeler, dans un monde saturé de bruit, qu’une mélodie peut encore être une preuve d’humanité.

 

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