Entre 1974 et 1975, Elton John collabore avec John Lennon et Ringo Starr, donnant naissance à des titres emblématiques comme “Whatever Gets You Thru the Night” et “Snookeroo”. Ces alliances ponctuelles illustrent le passage de relais entre les Beatles et Elton, consolidant son rôle de catalyseur créatif des seventies et marquant l’histoire de la pop d’une empreinte subtile mais indélébile, à travers l’ultime apparition scénique de Lennon et un hommage sincère à la camaraderie musicale.
Lorsque l’on évoque la collaboration entre les membres des Beatles et d’autres artistes de premier plan, un nom émerge souvent : Elton John. Si, en tant que groupe, les Fab Four ne se sont jamais attablés en studio avec le « Rocket Man », l’après-Beatles va pourtant tisser entre leurs univers des passerelles essentielles pour comprendre l’évolution de la pop au mitan des seventies. Cette relation, à la fois amicale, artistique et parfois teintée d’esprit de compétition, illustre comment l’éclatement du plus grand phénomène musical des années 1960 a ouvert la voie à d’innombrables confluences créatives. L’objectif de cet article est d’explorer, sur près de deux mille mots, l’ensemble des circonstances, des enjeux et de la portée culturelle des chansons nées de cette collaboration – ou de l’absence de collaboration – entre Elton John, John Lennon et Ringo Starr. Nous reviendrons sur la genèse des titres, les anecdotes de studio, l’impact commercial, mais aussi la signification symbolique d’un tel rapprochement dans un paysage musical bouleversé par la dissolution des Beatles.
Sommaire
1973 : lorsque les trajectoires se frôlent pour la première fois
En 1973, Elton John est déjà solidement installé comme star planétaire. Ses albums Honky Château, Don’t Shoot Me I’m Only the Piano Player et surtout Goodbye Yellow Brick Road ont fait de lui l’un des compositeurs-interprètes les plus prolifiques du moment. De leur côté, les ex-Beatles consolident leurs carrières solos : John Lennon vient de publier Mind Games, Paul McCartney triomphe avec Band on the Run, George Harrison continue de surfer sur le succès d’All Things Must Pass, et Ringo Starr s’apprête à livrer Ringo, album choral réunissant ses trois anciens comparse. Dans cet écosystème foisonnant, Elton et les Beatles se côtoient déjà dans les studios new-yorkais, les coulisses de l’industrie et les soirées VIP, sans qu’aucun ne songe encore à unir leurs forces.
Cette période est marquée par un double défi : comment exister, en solo, face au poids du mythe Beatles ? Et comment, pour les artistes émergents comme Elton John, se mesurer à des aînés qui ont fixé les standards de l’exigence artistique ? La réponse, pour Elton, passera par un jeu subtil d’hommages, de clins d’œil et d’emprunts esthétiques. Il n’hésite pas à reprendre “Lucy in the Sky with Diamonds” sur scène, intégrant même la chanson à son répertoire régulier dès 1974. Cet appétit pour les classiques des Beatles va bientôt ouvrir la porte à une vraie collaboration.
« Whatever Gets You Thru the Night » : l’étincelle Lennon-Elton
À l’été 1974, John Lennon traverse ce qu’il appellera plus tard sa « Lost Weekend ». Séparé temporairement de Yoko Ono, exilé à Los Angeles puis à New York, il cherche un second souffle créatif. Pour enregistrer son nouvel opus, Walls and Bridges, il convoque plusieurs amis musiciens – parmi lesquels Elton John. Ce dernier se présente au Record Plant avec son piano, son énergie flamboyante et son sens aigu de la mélodie. Ensemble, ils travaillent sur une démo baptisée “Whatever Gets You Thru the Night”, morceau uptempo, mêlant gospel, funk et rock – bien éloigné des rêveries introspectives de Imagine.
La session est d’une fluidité étonnante. Lennon encourage Elton à laisser courir ses accords de piano syncopés ; Elton, lui, exalte la voix rocailleuse de Lennon par des chœurs agiles. À la fin de la prise, ils partagent un rire, persuadés d’avoir capté quelque chose de vivant. C’est à ce moment qu’Elton lance à Lennon : « Je te parie que ça ira numéro un. » Lennon, qui n’a jamais atteint la première place du Billboard Hot 100 en solo, hausse les épaules. Il relève pourtant le défi : si le titre atteint le sommet des charts, il promet de monter sur scène lors d’un concert d’Elton John.
Le 16 novembre 1974, “Whatever Gets You Thru the Night” grimpe effectivement à la première place du Hot 100. Promesse tenue : Lennon rejoint Elton le 28 novembre lors du célébrissime show au Madison Square Garden. Devant une foule en délire, ils interprètent trois morceaux : la reprise d’“Lucy in the Sky with Diamonds”, le hit flambant neuf “Whatever Gets You Thru the Night” et, en guise de clin d’œil, “I Saw Her Standing There”, titre inaugural des Beatles. L’ironie de l’histoire veut que ce soit la dernière apparition scénique de Lennon, qui renouera le soir-même avec Yoko backstage. Ce moment deviendra, pour les fans, l’une des réunions Beatles les plus inattendues et les plus émouvantes – bien qu’elle ne rassemble qu’un seul Fab Four aux côtés d’Elton.
Les coulisses de la session : entre camaraderie et professionnalisme
Ce qui frappe, dans le récit des participants, c’est la combinaison de légèreté et de concentration en studio. Elton John raconte que Lennon, d’humeur blagueuse, alternait plaisanteries et prises de voix hyper précises. « John voulait que sa partie vocale ait la fureur d’un prêcheur de rue », expliquera Elton plus tard. Lennon, de son côté, apprécie l’engagement total d’Elton, habitué à livrer des performances-phares en une seule prise. L’osmose transparaît sur la bande finale : choeurs exubérants, lignes de piano sautillantes, saxophones emphatiques, tout converge vers un refrain-motivation : Whatever gets you thru the night / It’s alright, it’s alright. La chanson, hymne à la survie nocturne d’un New York post-Woodstock, résonne comme un mantra hédoniste, mais révèle aussi le désir de Lennon de sortir d’un tunnel existentiel.
L’héritage de la chanson : Lennon enfin numéro un, Elton en parrain bienveillant
Le succès de “Whatever Gets You Thru the Night” dépasse les attentes les plus optimistes. Pour Lennon, c’est la première – et la seule – fois qu’un single solo atteint la pole position du classement américain de son vivant. Pour Elton, qui enchaîne déjà les tubes, c’est la confirmation d’un rôle nouveau : celui de parrain capable d’apporter à des légendes établies le coup de pouce pop qui les propulse de nouveau au sommet. Surtout, le morceau légitime l’idée que le métissage stylistique – ici un funk-rock nappé de cuivres – peut se marier au timbre naïf mais charismatique de Lennon.
D’un point de vue symbolique, la performance au Madison Square Garden devient rapidement mythique. Non seulement elle scelle la réconciliation entre Lennon et Yoko, mais elle montre aussi l’impact public d’une alliance entre deux générations : le ténor de la British Invasion et la figure flamboyante du glam-pop. Dans l’imaginaire collectif, ces minutes sont immortalisées comme l’ultime rappel d’un Beatle resté longtemps taciturne sur scène.
« Snookeroo » : quand Elton offre un portrait haut en couleur à Ringo Starr
La deuxième collaboration majeure entre Elton John et un ex-Beatle se fait dans un contexte bien différent. Fin 1974, Ringo Starr prépare l’album Goodnight Vienna, suite logique de son disque éponyme Ringo (1973) au casting royal. Producteur, instrumentistes, songwriters : tous se pressent pour fournir un titre au batteur à l’humour légendaire. Elton John, accompagné de son parolier attitré Bernie Taupin, décide alors d’écrire un morceau sur mesure, “Snookeroo”.
Ici, l’approche n’est plus celle d’une rencontre organique en studio, mais d’un cadeau envoyé par la poste, sous forme de démo piano-voix. Bernie Taupin, passionné par l’argot britannique, imagine les lyrics d’un bon vivant de la classe ouvrière, grand joueur de billard – traditionnellement surnommé « snookeroo » dans le Nord de l’Angleterre. Le texte colle comme un gant à l’accent de Ringo, natif de Liverpool : matchs de foot le samedi, pintes au pub, cigarettes roulées, fierté d’un gars « qui ne quittera jamais la rue où il est né ». Elton, lui, crayonne une mélodie sautillante, inspirée des shuffles new-orleans et des cuivres de la soul. Ringo aime instantanément la chanson ; il la chante avec l’ironie contagieuse qui a fait de “With a Little Help from My Friends” un hymne de fraternité.
Au moment de la sortie, “Snookeroo” ne grimpe pas tout à fait jusqu’au sommet, atteignant toutefois la troisième place du Billboard Adult Contemporary. Qu’importe : pour Elton, le plaisir est ailleurs – celui d’avoir rédigé une carte postale affectueuse à l’un de ses héros d’enfance ; pour Ringo, celui de s’affirmer comme entertainer polyvalent, capable d’incarner le spleen des pubs britanniques dans la jungle californienne.
Les coulisses de “Snookeroo” : clin d’œil culturel et connivence d’anciens gamins de Liverpool
Si “Snookeroo” est moins révolutionnaire que “Whatever Gets You Thru the Night”, elle n’en demeure pas moins un concentré de références. Elton et Taupin glissent des images de matches de foot, d’usines décrépies, de soirées passées à refaire le monde dans un bar enfumé. Le ton est carnavalesque, presque music-hall ; on y entend un écho des numéros cockney de “When I’m Sixty-Four” ou “Your Mother Should Know”. Ringo, toujours prompt à l’autodérision, s’amuse de ce miroir tendu : « Oui, je suis bien un gamin de Dingle, j’aime les pintes et le billard » plaisante-t-il en conférence de presse.
En studio, la session se déroule sous la houlette de Richard Perry, producteur star du moment. Elton ne peut être présent physiquement, car il est en pleine tournée aux États-Unis. Il envoie toutefois des pistes de piano et quelques suggestions d’arrangements de cuivres. On décèle dans le morceau l’empreinte joviale de ses claviers, répondant aux coups de caisse claire de Ringo. Résultat : un single énergique, ponctué d’un solo de saxophone digne d’une fanfare de rue.
Pourquoi pas davantage ? Les raisons d’une collaboration limitée
On pourrait s’étonner que la synergie Elton-Beatle ne soit pas allée plus loin : pas de co-écriture avec Paul McCartney ni George Harrison, pas de second round avec Lennon après 1974. Plusieurs facteurs l’expliquent. D’abord, l’agenda surchargé de chacun : Elton tourne sans relâche, enchaîne trois albums par an, tandis que les ex-Beatles négocient des deals de distribution, gèrent des litiges, redessinent leurs vies personnelles. Ensuite, la volonté de préserver leur personnalité artistique : McCartney bâtit Wings, Harrison s’immerge dans la spiritualité, Lennon fait une pause parentale de cinq ans après 1975. Enfin, la pudeur : collaborer, c’est parfois accepter la comparaison directe. On dit qu’Elton a bien approché McCartney pour un projet commun fin 1975, mais que Paul, craignant l’effet « deuxième Lennon-McCartney », décline poliment.
L’influence réciproque : un apprentissage tacite
Même sans catalogue commun étoffé, Elton et les ex-Beatles vont s’inspirer mutuellement. Chez Elton, on repère après 1975 une écriture plus contemplative : “Tonight”, “Blue Eyes”, voire “Empty Garden (Hey Hey Johnny)”, hommage explicite à Lennon après son assassinat, portent la marque d’un lyrisme introspectif que le chanteur dit lui-même avoir puisé dans les ballades de John. Chez McCartney, l’empreinte glam-pop d’Elton affleure dans “Rock Show” ou “Silly Love Songs” – structure piano-basse, refrains chœurs gospel, ponctuations de cuivres.
Plus largement, la réussite commerciale de “Whatever Gets You Thru the Night” prouve aux majors qu’un ex-Beatle peut redevenir numéro un hors du contexte Beatles, à condition d’oser la collaboration cross-générationnelle. Dans la foulée, Lennon envisage d’enregistrer un album de rock’n’roll old-school, et c’est finalement David Bowie qui lui offrira le tremplin de “Fame” (1975). De fil en aiguille, la deuxième moitié des années 1970 se nourrit d’une effervescence collaborative – chacun prête son talent aux autres, brouillant les frontières entre « légendes » et « nouveaux venus ».
Un legs plus vaste qu’il n’y paraît
Si l’on s’en tient aux chiffres, la page Elton-Beatle se limite à deux titres vedettes. Pourtant, le caractère exceptionnel de ces rencontres leur confère une valeur symbolique inestimable. “Whatever Gets You Thru the Night” entérine le retour de Lennon au sommet, instaure Elton en partenaire privilégié capable d’extraire le meilleur des monstres sacrés. “Snookeroo” confirme qu’Elton et Taupin peuvent écrire sur commande sans perdre leur verve personnelle. Ensemble, ces chansons racontent aussi l’histoire d’une décennie en transition : les sixties, avec leurs utopies collectives, cèdent la place à des années où chaque artiste revendique sa singularité, tout en tissant une toile d’alliances ponctuelles.
1974-1975 : un âge d’or des duos inattendus
Il serait réducteur de voir dans la collaboration Elton-Beatles un épisode isolé. Au contraire, elle s’inscrit dans une tendance plus large : celle des mariages artistiques inattendus qui émaillent le milieu des seventies. Bob Dylan rejoint George Harrison pour The Traveling Wilburys ; David Bowie chante avec Luther Vandross ; Stevie Wonder prête son talent d’harmoniciste à Paul Simon. Le public, avide de combinaisons inédites, plébiscite ces croisements. Les labels, flairant la veine, encouragent les featurings bien avant l’ère du hip-hop qui les rendra systématiques. Dans ce mouvement, Elton John apparaît comme un catalyseur, capable de s’adapter à la voix de Lennon, au phrasé nonchalant de Ringo, ou à celui d’Aretha Franklin sur “Border Song”.
De l’amitié à la postérité : l’hommage éternel d’Elton à Lennon
La collaboration Elton-Lennon, bien qu’éclair, laissera un sillage affectif profond. Après la tragédie de décembre 1980, Elton compose “Empty Garden (Hey Hey Johnny)”. La chanson, lancinante, évoque le jardin vide laissé par un ami disparu, multipliant les images florales, métaphore d’un talent fauché avant l’épanouissement complet. À chacune de ses tournées mondiales, Elton reserve un moment spécial pour interpréter ce titre, le cœur serré, sous une lumière bleutée qui projette l’ombre d’un Lennon habitant encore les rêves de la culture populaire.
Cette fidélité posthume renforce la densité émotionnelle de leurs quelques instants partagés. Il suffit de revoir la captation du Madison Square Garden : Lennon, jean blanc et veste à paillettes prêtée par Elton, laisse transparaître un sourire où se mêlent triomphe, timidité et conscience aiguë du miracle éphémère qu’il est en train de vivre.
Une empreinte délicate mais indélébile
En définitive, affirmer qu’Elton John a « écrit des chansons avec Les Beatles » serait historiquement inexact ; mais reconnaître qu’il a contribué à prolonger l’aura des ex-Beatles, à ranimer leur flamme ou à peindre leur portrait avec “Snookeroo”, est absolument juste. Sur le plan strictement comptable, la collaboration se résume à un single co-écrit pour Ringo Starr et un single co-interprété avec John Lennon. Sur le plan symbolique, en revanche, elle signe la passation d’un flambeau créatif : celui d’une génération révolutionnaire à une autre, tout aussi ambitieuse, qui refuse de se laisser enfermer dans les codes.
Au-delà des chiffres, c’est l’effet papillon qui importe : « Whatever Gets You Thru the Night » rassure Lennon sur sa pertinence, « Snookeroo » nourrit l’identité joviale de Ringo, et chacun, à sa façon, en ressort grandi. Pour Elton John, ces rencontres scellent une forme de consécration : il n’est plus seulement le jeune prodige au piano flamboyant, mais le compagnon de jeu des géants qu’étaient les Beatles.
Les fans, parfois frustrés de ne pas trouver davantage de matière discographique commune, peuvent au moins savourer la beauté compacte de ces instants. Ils témoignent d’une époque où une simple promenade dans les couloirs d’un studio de New York ou un pari lancé entre deux prises pouvait engendrer un numéro un mondial et l’ultime apparition scénique de John Lennon. En figeant ces éclats, l’histoire de la musique nous rappelle que la grandeur naît souvent de la conjonction fugace entre respect mutuel, audace et spontanéité – autant de valeurs que les Beatles, comme Elton John, n’ont jamais cessé de placer au cœur de leur art.
