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George Harrison : le sitar, la foi et l’éternité musicale

George Harrison, fasciné par la musique indienne, fit du sitar un instrument spirituel. De Ravi Shankar à Brainwashed, il transforma sa quête intérieure en œuvre musicale intemporelle.

À travers le vaste paysage musical des XXe et XXIe siècles, rares sont les artistes qui ont su transcender les modes, les courants, les attentes, pour se connecter à quelque chose de plus grand. George Harrison, discret au sein des Beatles mais géant dans sa quête intérieure, fut l’un de ceux-là. S’il a, comme ses camarades, navigué les eaux parfois agitées de la pop culture, il n’a jamais cessé de regarder vers un horizon plus lointain : celui de l’élévation spirituelle par la musique. À ceux qui doutaient encore, il livra une déclaration limpide et sans appel : « Je crois qu’il existe une musique spirituelle… Je suis obsédé par la musique indienne, et depuis le jour où j’y suis entré jusqu’à ma mort, je continuerai à croire que c’est la plus grande musique de notre niveau d’existence. »

Cette confession, profonde et humble, ne résume pas seulement une passion. Elle résume une vie.

L’éveil d’un Beatle : à la découverte de l’Inde

Pour comprendre l’attachement viscéral de George Harrison à la musique indienne, il faut revenir à la deuxième moitié des années 60, au moment où les Beatles, au sommet de leur gloire, cherchent un sens au-delà des tournées, des cris, et des caméras. Alors que John Lennon s’aventure dans la politique, et que Paul McCartney perfectionne son art pop, George, lui, ouvre une porte vers l’Orient.

C’est à travers Ravi Shankar, maître du sitar et figure tutélaire de la musique classique indienne, que George entame ce voyage intérieur. Loin d’un engouement exotique, cette rencontre bouleverse profondément sa conception de la musique et de l’existence. Shankar ne se contente pas de lui apprendre quelques gammes ou techniques ; il lui enseigne une philosophie, une discipline, une forme d’ascèse musicale. George, élève humble et avide, s’imprègne. Il comprend que la musique peut être un acte sacré, une offrande, une méditation.

Dès 1966, le sitar fait irruption dans la pop mondiale avec Norwegian Wood, puis de manière encore plus assumée dans Within You Without You sur Sgt. Pepper’s. Ce n’est plus de la pop, c’est un mantra. Et George devient le canal d’un souffle ancien dans une modernité trépidante.

All Things Must Pass : l’émancipation par l’introspection

Lorsque les Beatles se séparent, c’est George Harrison qui surprend le plus. Tandis que les projecteurs sont braqués sur Lennon et McCartney, beaucoup ignorent que George accumulait depuis des années des compositions mises de côté. All Things Must Pass, triple album paru en 1970, est une libération.

C’est un disque vaste, ample, foisonnant, mêlant ballades folk, envolées gospel, rocks spirituels et pop cosmique. Pourtant, ce qui frappe à l’écoute, c’est moins la diversité des styles que la cohérence de l’intention. George ne cherche pas à plaire, il cherche à dire. À dire sa foi, sa fragilité, ses doutes, sa gratitude. La spiritualité y affleure partout, même dans les morceaux apparemment plus légers.

Mais un élément surprend : l’absence presque totale d’instruments indiens. Où sont passés les sitars, les tablas, les drones hypnotiques ? La réponse est limpide : Harrison s’est tu par respect. Il a compris que cette musique, qu’il vénérait, n’était pas un ornement esthétique. Il savait qu’il ne serait jamais un Ravi Shankar. Alors plutôt que d’en faire un pastiche, il préférait se taire. Il dira plus tard : « C’est tellement subtil, et nous vivons sur un niveau grossier de conscience, l’opposé de cette subtilité. »

Ainsi, même s’il ne joue plus littéralement de musique indienne, elle continue de l’habiter, de le guider. Son jeu de slide guitar, d’une douceur infinie, en est l’écho occidental. La glissade de ses notes évoque les ragas, les oscillations méditatives de la tradition hindoustanie. L’Inde, en lui, est devenue un état d’âme.

Une quête personnelle au-delà des modes

Dans les années 1970 et 1980, alors que la musique populaire se fragmente en courants, en styles, en tendances, George Harrison suit sa propre route. Il publie des albums plus discrets, parfois inégaux, mais toujours habités. Il n’a que faire des classements, des radios ou des gimmicks. Il cherche autre chose.

Son engagement spirituel ne faiblit pas. Converti au krishnaïsme, végétarien, pacifiste, il organise en 1971 le Concert for Bangladesh, précurseur des grands événements caritatifs. Il reste fidèle à une idée simple mais exigeante : faire de la musique une prière.

La musique occidentale, à ses yeux, est souvent trop démonstrative, trop tournée vers l’ego. L’inverse de ce que propose la musique indienne, où le musicien disparaît derrière l’offrande sonore, où le temps se dilue, où l’auditeur est invité à sortir du tumulte pour se recentrer. C’est cette vision-là qu’il embrasse pleinement.

Brainwashed : l’ultime prière

À la fin de sa vie, rongé par la maladie mais toujours serein, George Harrison se consacre à son dernier projet : Brainwashed. L’album paraîtra à titre posthume en 2002, produit en partie par son fils Dhani et Jeff Lynne. Il s’agit d’un testament, mais aussi d’une célébration.

On y retrouve cette tension propre à Harrison : l’humour anglais et la gravité métaphysique, la douceur des mélodies et la lucidité du regard. Dans Any Road, il chante : « If you don’t know where you’re going, any road will take you there. » Une maxime taoïste, teintée d’ironie, mais traversée d’une foi tranquille.

L’album se clôt sur une récitation du Namah Parvati Pataye — une prière hindoue — chantée en canon avec son fils. Moment bouleversant, où la transmission spirituelle rejoint la transmission musicale. Là encore, pas de sitar, pas d’effets orientalisants. Juste une voix. Une prière. Une acceptation.

George Harrison ne prétendait pas être un gourou. Mais il aura été, à sa manière, un guide. Un musicien qui, au lieu de chercher à dominer le monde, a cherché à l’habiter avec grâce.

L’héritage de l’invisible

Aujourd’hui, alors que la musique est plus que jamais soumise aux algorithmes, aux tendances éphémères, aux injonctions commerciales, la figure de George Harrison apparaît comme un phare. Il rappelle que la musique peut encore être un acte de foi, un chemin de connaissance, une offrande. Qu’elle peut naître non pas de l’ambition mais de l’écoute. Non pas du bruit mais du silence.

Et si l’on devait retenir une seule chose de sa relation à la musique indienne, ce serait celle-ci : le respect. Le respect profond d’une culture, d’une tradition, d’un art qui transcende le divertissement. George ne s’est jamais voulu ambassadeur ou porte-parole. Il a été, simplement, un élève émerveillé.

Il aura su, dans sa vie comme dans sa musique, créer des ponts : entre l’Orient et l’Occident, entre l’ancien et le nouveau, entre le soi et le Tout. Et s’il affirmait que la musique indienne est « la plus grande musique qui soit à notre niveau d’existence », c’est parce qu’il avait perçu, derrière chaque note, une invitation à s’élever, à quitter la surface pour sonder les profondeurs.

George Harrison n’était pas seulement un Beatle. Il était un pèlerin. Et son instrument, qu’il soit un sitar ou une Telecaster, fut toujours un chapelet.

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