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George Martin, l’ingénieur du son Beatles : mystère, méthode et magie d’un « cinquième Beatle »

George Martin, producteur visionnaire, a profondément influencé le son des Beatles de 1962 à 1970. Avec une oreille exigeante et une culture musicale étendue, il a orchestré l’évolution du groupe, de la pop naïve aux expérimentations de studio. Inventeur discret mais décisif, il a su traduire les idées des Beatles en sonorités inédites grâce à des techniques novatrices et une exigence de clarté. Son travail exemplaire sur des titres comme « Yesterday », « Strawberry Fields Forever » ou « A Day in the Life » fait de lui un véritable « cinquième Beatle ».

Lorsqu’on évoque la réussite phénoménale des Beatles, on pense spontanément à John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr. Mais derrière ce quatuor se tient un artisan capital : George Martin, ce producteur à la formation classique dont l’oreille, la culture musicale et l’audace technologique ont façonné ce que l’on appelle aujourd’hui, dans le monde entier, le son Beatles. Ce n’est pas un surnom de complaisance s’il est couramment désigné comme le “cinquième Beatle”. C’est la reconnaissance d’un rôle central, d’une présence constante dans l’ombre, de 1962 à 1970, qui a permis au groupe non seulement d’enregistrer, mais d’inventer une manière nouvelle de faire de la pop.

Né à Londres en 1926, formé à la Guildhall School of Music and Drama et nommé très jeune à la tête du label Parlophone, George Martin n’arrive pas dans l’histoire des Beatles en intrus. Il possède déjà un bagage rare : musique classique, jazz, pop légère, albums comiques avec Peter Sellers et Spike Milligan, enregistrements de théâtre musical et de variétés. Cette capacité à transiter d’un style à l’autre, à manier aussi bien un quatuor à cordes qu’un band de rock, allait s’avérer décisive : Martin avait compris que l’art de produire ne consiste pas à imposer une signature, mais à créer les conditions où une identité sonore peut se révéler, évoluer, se réinventer. Producteur, arrangeur, compositeur et instrumentiste ponctuel, il incarne cette polyvalence dont la pop britannique des années 60 avait besoin pour se hisser au rang d’art total.

6 juin 1962 : un premier rendez-vous, un pari

Contrairement au mythe d’un coup de foudre garanti par les dieux de la pop, la rencontre entre George Martin et les Beatles est d’abord une séance d’essai à l’EMI d’Abbey Road : le 6 juin 1962, dans le Studio Two, le groupe – alors avec Pete Best à la batterie – présente quelques titres. Martin, entouré notamment de Ron Richards et de l’ingénieur Norman Smith, y décèle un potentiel : fraîcheur, humour, entente instinctive des voix, personnalité marquée. Le contrat avec Parlophone suit, et le producteur s’implique. Les Beatles ne sont pas encore les Beatles de la légende ; lui n’est pas encore « Sir George ». Mais le dialogue commence, et il ne s’arrêtera plus.

Dans les semaines qui suivent, l’un des premiers signes de cette coopération apparaît autour de “Please Please Me”. La chanson, conçue par Lennon dans une veine lente et Roy Orbison-esque, peine à décoller. Martin suggère de changer le tempo, d’accentuer les dynamiques et de resserrer les harmonies. L’enregistrement final, plus vif, devient le premier numéro 1 des Beatles sur plusieurs classements britanniques. Ce soir-là, au talkback du studio, tombe la phrase devenue célèbre : « Gentlemen, you have just made your first number one. » Ce n’est pas l’oracle qui parle, c’est l’ingénieur du son qui a su traduire l’intuition d’un groupe en résultat audible.

Une vision de producteur : clarté, musicalité, curiosité

La force de Martin n’a jamais été de « garnir » les morceaux. Il parle souvent d’orchestration propre, de lisibilité et de contrôle de l’information sonore. Pour lui, une chanson pop, même bardée d’idées et d’innovations, doit rester intelligible : on doit savoir « qui joue quoi », sentir la mélodie et l’harmonie, distinguer les plans. Cette esthétique – tension entre foisonnement et clarté – deviendra l’ADN des Beatles : expérimenter, oui, mais organiser l’expérience. Si Lennon et McCartney apportent des chansons, Martin apporte une méthode.

C’est pourquoi, face à un groupe en évolution permanente – de la pop primitive de 1962 aux expériences psychédéliques de Revolver et Sgt. Pepper, jusqu’aux architectures d’Abbey Road – il ne se contente pas de suivre : il devance, il propose, il cadre. L’empreinte Martin se mesure à la facilité avec laquelle les Beatles peuvent changer de couleur d’un album à l’autre sans perdre ce qui fait leur identifiabilité sonore. C’est l’invisible charpente du son Beatles : des arrangements ciselés, des prises qui respectent la dynamique naturelle des instruments, des décisions qui, à l’instant, paraissent techniques mais qui, à l’écoute, deviennent musicales.

Le laboratoire Abbey Road : quatre pistes, mille idées

On oublie souvent l’énormité de la contrainte : jusqu’en 1968, la norme dans les studios EMI, c’est la bande quatre pistes. Comment, avec si peu de « lignes », bâtir des architectures sonores qui paraissent aujourd’hui foisonnantes ? La réponse tient à une ingéniosité collective – Martin, les ingénieurs Norman Smith puis Geoff Emerick, les techniciens d’EMI – et à un savoir-faire de réduction : on empile, on fusionne, on rebondit d’une piste vers une autre (bouncing) pour libérer de la place, on joue sur les vitesses (vari-speed), on inverse des segments de bande, on multiplie les overdubs. L’ADT (Artificial Double Tracking), inventé par Ken Townsend, évite aux chanteurs de redoubler manuellement leurs voix : on dédouble artificiellement, avec une légère dérive de phase qui crée l’épaisseur recherchée. Cette invention, adoptée avec jubilation par Lennon, deviendra un marqueur.

Dans ce contexte d’outillage limité mais d’imagination illimitée, Martin joue un rôle de traducteur technique : il comprend ce que veulent les Beatles, évalue ce qui est faisable, propose des voies alternatives. L’ingénieur Emerick l’a souvent noté : chez Martin, la solution technique part toujours de l’intention musicale. C’est le fil rouge de la période 1965-1967 : faire sonner l’inouï avec des moyens analogiques, parfois frustes, mais maîtrisés.

“Yesterday” : quand la pop embrasse le quatuor

Le premier basculement symbolique vient avec “Yesterday” en 1965. McCartney apporte une ballade solitaire à la guitare. Martin suggère un quatuor à cordes, proposition a priori hérétique pour un groupe de rock. McCartney hésite, demande un jeu sans vibrato, puis valide la piste. Le résultat est historique : première utilisation d’un quatuor à cordes sur un disque des Beatles, signature mélodique inoubliable, trait d’union entre pop et tradition classique. Ce n’est pas un décor : l’arrangement avance la narration, porte la voix, dessine le souvenir. D’un coup, la musique des Beatles raconte qu’aucun instrument n’est interdit à la pop si l’idée est juste.

“In My Life” : la vitesse pour inventer un timbre

Quelques mois plus tard, sur “In My Life” (Rubber Soul, 1965), Martin répond à l’envie d’un solo au grain baroque par un geste simple et brillant : il enregistre un piano à vitesse réduite, puis réaccélère la bande. À l’oreille, on dirait un clavecin ; en réalité, c’est un piano dont le timbre et les attaques sont métamorphosés par la vitesse. Cette astuce, réutilisée ailleurs, deviendra l’un des outils favoris du producteur pour élargir la palette sans recourir à des instruments additionnels. L’effet est musical avant d’être « trucage » : il colore l’émotion de la chanson, souligne son élégance et son élan nostalgique.

“Eleanor Rigby” : neuf musiciens, un monde

Avec “Eleanor Rigby” (Revolver, 1966), l’ambition monte d’un cran. McCartney apporte une chanson très économe en accords, Martin imagine un ensemble de cordes inspiré de la dramaturgie d’un Bernard Herrmann, en attaques sèches, presque cinématographiques. Les cordes sont prises de très près, au point de choquer les instrumentistes : on entend le grain, l’archet, l’air qui vibre. Cette proximité change la perception : au lieu d’un tapis soyeux, l’auditeur reçoit la rudesse et la tragédie. Rarement un enregistrement aura à ce point reconfiguré l’usage des cordes dans la pop.

“Strawberry Fields Forever” : joindre l’injoignable

Parmi les tours de force de Martin, la fusion de deux versions incompatibles de “Strawberry Fields Forever” est un cas d’école. Lennon aime la sérénité hypnotique d’une première prise, et la grandiloquence orchestrale d’une seconde, enregistrée dans une autre tonalité et à un autre tempo. Martin et Emerick tentent l’impossible : ralentir la seconde d’environ 11,5 % pour faire coïncider tempi et hauteurs. Contre toute attente, la jonction fonctionne : au milieu du titre, une charnière quasi imperceptible fait passer l’auditeur d’un rêve bruissant à un paysage symphonique. On est en décembre 1966 : la sculpture de bande atteint un niveau de finesse rarement approché dans un studio pop.

“A Day in the Life” : écrire l’infini sur une page

Le 10 février 1967, l’orchestre de Studio One à Abbey Road affronte une demande singulière : Lennon veut une montée apocalyptique de 24 mesures, McCartney imagine un flux improvisé, Martin écrit un cadre : note la plus basse au début, note la plus haute à la fin, et, entre les deux, une ligne ondulée qui guide les musiciens vers une ascension atonale. Pour multiplier l’ampleur, on enregistre plusieurs passages d’un orchestre de 40 musiciens et on les superpose. Le coût – 367 £ pour les instrumentistes – fait frémir EMI ; l’effet, lui, est inouï. La pop s’ouvre un horizon symphonique sans renier son élan. Le mélange Lennon/McCartney/Martin donne un sommet : un montage, une dramaturgie et une signature sonore qui ont redéfini, pour longtemps, ce qu’un disque peut oser.

“Being for the Benefit of Mr. Kite!” : l’odeur de sciure en boîte

Pour “Being for the Benefit of Mr. Kite!”, Lennon réclame « l’odeur de la sciure ». Martin et Emerick plongent dans les archives d’effets d’EMI, enregistrent et découpent des morceaux d’orgues de foire, jettent les lambeaux de bande, les recollent dans le désordre pour créer un collage chaotique et grisant. Ce n’est pas un gimmick : le bruit devient matière musicale, la chanson sent la fête foraine et la mystification. Le studio n’est plus un miroir de la scène, mais un instrument en soi.

Une méthode de travail qui respecte les Beatles

Les Beatles ne sont pas des élèves, et Martin n’est pas un professeur au tableau. La relation est dialectique. McCartney sait formuler ses attentes d’arrangement, Lennon décrit des ambiences, Harrison cherche des couleurs modales et orientales, Ringo veille au feel. Martin écoute, questionne, transcrit. Il écrit des parties quand il faut, s’abstient quand la simplicité est plus payante, argumente quand un choix met en péril la clarté d’ensemble. Cette proximité créative fonctionne parce que chacun accepte que l’autre a quelque chose que lui n’a pas : les Beatles disposent d’un instinct, d’un humour et d’un sens de la mélodie hors du commun ; Martin apporte la grammaire, la palette et la patience qui permettent à ces qualités d’exister au mixage.

Dans ce pacte, Martin n’est jamais un « cinquième compositeur » : il est le médiateur qui donne forme. Il sait aussi trancher. Lorsque des idées redondantes saturent l’espace, il allège. Quand une trouvaille risque de dominer la voix, il rééquilibre. Cette hygiène sonore, parfois invisible, explique pourquoi tant d’enregistrements des Beatles, même compressés pour la radio, restent lisibles.

Des contraintes fécondes : l’art de faire beaucoup avec peu

Les outils de l’époque forcent à des décisions. Sur quatre pistes, on prévient les erreurs, on prépare des réductions (équilibres figés) qui ne pourront plus être modifiées ensuite. Martin aime cette discipline : elle oblige à penser l’arrangement en amont, à ordonner les priorités. Elle évite l’empilement paresseux et la surcharge. Même quand, à partir de 1968, les Beatles accèdent plus largement à la huit pistes, la philosophie demeure : chaque son a une raison d’être.

Certaines trouvailles naissent seulement parce que rien d’autre n’est possible : un solo inversé parce que l’attaque « normale » ne convainc pas ; une voix doublée artificiellement parce que l’on veut une épaisseur sans perdre la spontanéité ; un montage de deux prises parce qu’aucune, isolément, ne contient tout ce qu’on cherche. L’ingéniosité n’est pas décorative : elle élargit la notion même de chanson.

Sgt. Pepper et l’ère conceptuelle : l’album comme théâtre

Avec Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band (1967), Martin et les Beatles traitent l’album comme un spectacle. Le son devient scénographie, les enchaînements sont pensés, les timbres dessinent des personnages. L’avant-gardisme s’invite sans emphase : on ne brise pas la pop, on l’étend. Ici, l’apport de Martin est structurel : il oriente le foisonnement, organise l’imaginaire. On songe à la montée d’“A Day in the Life”, au théâtre de “Mr. Kite!”, aux couleurs de “Lucy in the Sky with Diamonds” ; à chaque fois, le producteur veille à ce que la fantaisie garde une colonne vertébrale. C’est cette colonne qui, plus qu’une mode psychédélique, donne au disque sa tenue.

Le cas “Let It Be” et le retour pour “Abbey Road”

L’histoire n’est pas linéaire. En 1969, le projet Get Back/Let It Be voulait revenir à une sobriété live et filmer le groupe « à nu ». Les sessions sont tendues, le matériel d’Apple mal fiabilisé, et George Martin, présent par éclipses, voit Phil Spector reprendre la main sur le mix final, avec des ajouts orchestraux qui divisent. McCartney n’apprécie pas le traitement de “The Long and Winding Road” ; Martin lui-même ironisera des années plus tard sur un disque « produced by George Martin, over-produced by Phil Spector ». Signe fort : quand McCartney appelle Martin au printemps 1969 pour produire “Abbey Road”, le producteur accepte à une condition : travailler “comme avant”, avec un processus clair, une direction artistique unifiée. Le résultat, Abbey Road, synthétise l’art Beatles-Martin : élégance sonore, médians soigneusement sculptés, médley final construit comme une suite.

L’art de l’orchestration selon Martin

Ce que Martin apporte, au-delà de la prise de son, c’est une pensée de l’orchestration adaptée à la pop des années 60. Il connaît Ravel et Debussy, mais aussi Herrmann et l’écriture pour l’écran ; il sait comment placer un hautbois pour qu’il tranche dans un mix serré, comment écrire des attaques d’altos qui n’étouffent pas une voix. Quand McCartney dit vouloir des “stabs” de mi mineur pour “Eleanor Rigby”, Martin comprend qu’il faut du nerf, pas un drapé. Quand Lennon veut un climat plutôt qu’un motif, Martin fabrique le climat par le montage ou par la vitesse. Sa science est pratique : chaque note orchestrée sert la chanson, et n’existe jamais pour prouver quelque chose.

Cette conception éclaire la longévité des enregistrements : les arrangements de Martin ne datent pas le son, ils lui donnent un socle. On peut remixer, remastériser, spatialiser : ce qui demeure, c’est l’économie des gestes, la pertinence des lignes secondaires, la propreté de la tessiture globale.

Ingénierie et esthétique : de la “prise” au “mix” final

Martin n’agit jamais seul. Les noms de Norman Smith, Geoff Emerick, Ken Townsend, plus tard Glyn Johns ou Alan Parsons, composent un écosystème. Mais dans cet écosystème, Martin tient la boussole : il priorise les éléments, choisit l’axe de prise (ambiant ou proche), arbitre l’usage du varispeed ou de l’ADT, organise les rebonds. Au mix, il veille à l’assise rythmique : la batterie de Ringo, souvent proche mais jamais envahissante ; la basse de McCartney, chantante, placée pour dialoguer avec la voix ; les guitares, à droite ou à gauche selon les besoins, mais toujours avec une fonction claire dans l’image stéréophonique.

Cette précision, tantôt invisible pour l’auditeur, est la condition d’une écoute confortable. Les disques des Beatles, même compressés à la radio AM de l’époque, supportent la réduction parce que l’équilibre interne est solide. C’est là une marque de fabrique Martin : il sait que la vie d’un disque ne se passe pas seulement en studio, mais aussi sur des transistors, dans des salons, dans des voitures.

Le langage sonore des Beatles : inventer sans se perdre

Au fond, la collaboration Martin-Beatles raconte un paradoxe heureux : faire déraisonner la pop sans désorienter l’auditeur. À chaque innovation – un montage, une vitesse, une prise rapprochée de cordes, une superposition d’orchestres – répond une recherche de clarté. C’est pourquoi “Strawberry Fields Forever” peut épouser deux mondes sonores dans un seul titre, pourquoi “A Day in the Life” peut supporter une montée orchestrale sans perdre la voix, pourquoi “Eleanor Rigby” peut sonner moderne avec un matériau aussi ancien que l’octuor de cordes.

Cette grammaire a façonné l’oreille de générations entières : l’idée que l’expérimentation est au service de la chanson, que le studio est un instrument, que l’arrangement est une narration. C’est là, peut-être, la plus belle héritage de George Martin : avoir donné à la pop les moyens de ses ambitions sans l’entraîner dans la surcharge.

L’après-Beatles : continuité, transmission, légende

Après la séparation en 1970, George Martin ne quitte pas la musique. Il fonde Associated Independent Recording et ouvre AIR Studios à Londres, puis l’antenne mythique de Montserrat en 1979, qui accueillera nombre d’artistes majeurs avant de fermer après les dévastations liées à l’ouragan Hugo en 1989. Martin est anobli en 1996. En 2006, avec son fils Giles Martin, il réinvente le catalogue Beatles pour LOVE, le spectacle du Cirque du Soleil, projet qui mêle mashups inventifs et respect scrupuleux des sources. Martin, dont l’audition déclinante l’éloignait peu à peu du studio, transmet ainsi une philosophie : faire dialoguer mémoire et innovation.

Une influence qui déborde les Beatles

Dire que George Martin a façonné les Beatles ne signifie pas que son influence s’arrête à eux. De Queen à ELO, de Jeff Lynne à des producteurs contemporains, l’idée d’une pop arrangée avec rigueur, ouverte aux cordes et aux traitements de studio, mais maîtrisée, lui doit beaucoup. La figure du producteur-musicien, capable de discuter d’harmonie avec les auteurs et de parler micros avec les ingénieurs, prendra une importance croissante dans l’industrie. Martin en a donné un modèle : ni gourou, ni simple technicien, mais chef d’orchestre d’un processus collectif où chaque artisan – auteur, musicien, ingénieur, technicien – compte.

Le “cinquième Beatle” : un titre mérité

La formule pourrait sembler journalistique. Elle traduit pourtant une réalité artistique. Sans George Martin, le parcours des Beatles aurait-il été aussi cohérent et audacieux ? On peut imaginer des Beatles différents : plus bruts, plus irréguliers, peut-être moins attachés à la forme. Avec lui, ils ont pu grandir sans se perdre, réinventer leur son sans disperser leur identité. Le cinquième Beatle, ici, ce n’est pas le musicien « en plus » ; c’est l’ingénieur de la possibilité, l’homme qui ouvre des portes et referme celles qui mènent à l’impasse.

Études de cas : comment George Martin change une chanson

Il suffit de revenir sur quatre titres pour mesurer la méthode Martin.

Sur “Please Please Me”, il restructure pour donner à la chanson un élan radiophonique immédiat ; c’est la naissance du son Beatles grand public. Sur “Yesterday”, il institutionnalise la corde dans la pop, légitime l’idée qu’un quatuor peut porter une chanson. Sur “Eleanor Rigby”, il réinvente l’enregistrement des cordes en proximité, donnant une texture qui raconte la solitude autant que les mots. Sur “Strawberry Fields Forever”, il prouve qu’un montage de prises antagonistes peut devenir une forme, et pas seulement un rattrapage. Sur “A Day in the Life”, il met en page l’infini, rendant exécutable l’idée d’un chaos contrôlé.

Chacune de ces interventions ne s’entend pas comme une signature apposée par-dessus la chanson, mais comme une mise en condition de son évidence. C’est là toute la différence entre le producteur-ornement et le producteur-auteur : Martin n’écrit pas à la place, il écrit pour.

Un répertoire, mille écoles

Les musiciens ont longtemps étudié les arrangements de Martin pour comprendre comment respire une chanson pop. placer un contre-chant de violoncelle pour qu’il réponde à une montée vocale ? Comment écrire des unissons d’alti qui serrent l’harmonie sans l’étouffer ? Quel espace laisser à la basse pour qu’elle melodise sans empiéter sur la voix ? Derrière ces questions se cache la pratique quotidienne du studio : un art fait de décisions minuscules, quasi invisibles, qui s’additionnent pour dessiner un paysage.

Les ingénieurs aussi s’inspirent de la philosophie Martin : définir l’objet sonore avant de le capter, penser le mix dès la prise, éviter l’indéfinition aux médiums, placer les éléments pour que l’oreille n’ait jamais à chercher ce qu’elle doit écouter. C’est ce qui explique que tant de remix modernes du catalogue Beatles (jusqu’aux travaux de Giles Martin) puissent révéler des détails sans trahir l’intention initiale : cette intention a été documentée, préparée, organisée à la source.

La part du mythe et ce qu’elle recouvre

Il serait excessif de réduire le succès des Beatles à leur producteur. Rien n’existe sans l’écriture de Lennon/McCartney, sans la curiosité harmonique de Harrison, sans la stabilité délicate de Ringo. Mais il serait aveugle de nier ce qu’apporte George Martin : un cadre pour que le génie circule, un fil qui relie des albums si différents, une discipline qui permet à l’audace de réussir. C’est la dialectique classique de l’art : sans freins, l’inspiration s’épuise ; sans élan, la méthode calcifie. Entre les deux, Martin a trouvé l’équilibre.

Un héritage vivant

Aujourd’hui encore, l’ombre de George Martin plane sur les studios du monde entier. Son nom est inséparable d’Abbey Road, mais il s’étend à AIR Studios, à la multitude de disques qu’il a accompagnés après 1970, et jusqu’aux relectures du catalogue Beatles dans LOVE. Son anoblissement en 1996 a entériné ce que les musiciens savaient déjà : George Martin a fait évoluer la pop, non par un coup d’éclat isolé, mais par une suite de décisions justes. Il est mort en 2016, mais son oreille continue d’éduquer la nôtre, song after song.

Pourquoi « cinquième Beatle » n’est pas un cliché

Le qualificatif de « cinquième Beatle » est donc tout sauf anecdotique. Martin fut tour à tour guide, arrangeur, passeur, parfois médiateur entre les personnalités fortes du groupe. Son apport ne se limite pas à des « retouches » de studio : il a façonné une esthétique, consolidé une identité, et offert aux Beatles la possibilité de grandir sans se renier. On fredonne encore “Yesterday”, “Eleanor Rigby”, “Strawberry Fields Forever”, “A Day in the Life” ; on y entend, au-delà des mélodies, l’empreinte d’un producteur qui a pensé la forme autant que le son.

Il n’y a pas de meilleure preuve que cette complicité fusionnelle pour expliquer pourquoi, plus d’un demi-siècle plus tard, les disques des Beatles ne sonnent pas comme des documents mais comme des présences. Parce qu’au cœur de leur son se trouve un art de faire, une éthique du détail, une confiance réciproque : celle de George Martin et des Fab Four, en studio, à Abbey Road, quelque part entre la sciure de la fête foraine et la montée vers l’infini.

Quelques exemples marquants :

  • “Eleanor Rigby” (1966)
    Une rupture audacieuse pour un groupe considéré jusque-là comme un quatuor rock. Ici, pas de guitare électrique ni de batterie, mais un octuor à cordes poignant qui confère à la chanson un ton grave, quasi dramatique.

  • “Strawberry Fields Forever” (1967)
    George Martin fusionne différentes versions de la chanson, joue sur les ralentis et accélérations de bandes, et intègre des arrangements de cuivres et de cordes. Un véritable puzzle sonore !

  • “Glass Onion” (1968)
    Sur le “White Album”, Martin insère des clins d’œil orchestraux subtils, ponctuant les références humoristiques de Lennon à d’autres chansons des Beatles.

  • “A Day in the Life” (1967)
    Sur Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, George Martin fait appel à un orchestre complet pour créer cet effet de crescendo épique, véritable signature du titre.

 

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