« Isn’t It A Pity », écrite par George Harrison à l’époque des Beatles mais révélée en 1970, incarne une éthique de compassion lucide. Pièce maîtresse de All Things Must Pass, la chanson mêle lyrisme pop, spiritualité et sens du collectif. Elle demeure un classique intemporel du répertoire post-Beatles.
Dans l’histoire de la pop, rares sont les artistes qui ont fait de l’humanité un principe vécu plutôt qu’un simple slogan. George Harrison est de cette trempe. Là où d’autres musiciens « parlent bien » et déroulent des injonctions aimables depuis un monde qui n’est plus celui du commun, Harrison a tenté d’aligner parole, philosophie et pratique quotidienne. La compassion qu’il chante ne tombe pas d’une chaire ; elle circule dans les gestes, les choix de vie, les amitiés, les collaborations. Au cœur de cette éthique se trouve « Isn’t It A Pity », chanson écrite durant les années Beatles mais révélée au grand jour en 1970 sur All Things Must Pass.
Cette pièce paraît d’autant plus lumineuse qu’elle naît d’une frustration. Dans un groupe où John Lennon et Paul McCartney concentrent la majorité des crédits, les compositions d’Harrison trouvent rarement passage au delà de deux plages par album. Le guitariste ne crie pas plus fort ; il écrit. Il accumule des chansons, affine sa voix, et transforme la contrariété en matière créative. C’est précisément dans ce mouvement que s’inscrit « Isn’t It A Pity » : non comme une plainte, mais comme un constat lucide sur nos angles morts affectifs, une invite à reconnaître ce que nous abîmons chez l’autre par inattention, égoïsme ou simple fatigue de vivre.
Sommaire
Un terreau : les Beatles, la spiritualité et le goût des amitiés
On ne comprend Harrison qu’en le replaçant dans son double terreau : un groupe au sommet d’une invention pop sans équivalent et une trajectoire intérieure qui le mène, à partir de 1966, vers des philosophies orientales (méditation, bhakti, lecture de textes sacrés). Ces influences n’aboutissent pas à des chansons « à message » au sens didactique ; elles infusent une attitude. Harrison admire les énergies qui le portent – Eric Clapton, Bob Dylan, Billy Preston – et trouve auprès d’eux un contrepoids à la machine Beatles. Dylan l’a résumé sans complaisance : « George s’est retrouvé coincé dans le rôle du Beatle qui devait se battre pour que ses chansons soient enregistrées. S’il avait eu son propre groupe, il aurait été aussi important que n’importe qui d’autre. » Cette phrase n’enlève rien à la grandeur du tandem Lennon–McCartney ; elle rappelle seulement que le troisième auteur du groupe avait de quoi dire.
Genèse : une chanson née sous Beatles, révélée en solo
Ébauchée dès 1966–1967, retravaillée pendant et après les sessions du White Album, « Isn’t It A Pity » pèse lourd dans les carnets d’Harrison au moment où le groupe aborde la séquence Get Back/Let It Be. Le morceau, pourtant, ne trouve pas sa place dans la priorité Lennon–McCartney. Harrison, qui amène déjà « Something » et « Here Comes The Sun » à la table, patiente. La chanson reste à l’étagère, comme tant d’autres esquisses (on pense à « All Things Must Pass », « Art Of Dying », « Beware Of Darkness ») qui constitueront l’épine dorsale de son premier triple album solo.
Loin de la rancœur, Harrison choisit de faire de « Isn’t It A Pity » une ode à la lucidité tendre. Le titre ne dénonce pas ; il interroge. N’est‑ce pas dommage, demande‑t‑il, chaque fois qu’une relation se délite, que l’on prenne plus qu’on ne donne, que l’on cherche chez l’autre ce que l’on oublie d’offrir soi‑même ? « Au lieu de faire ce que font les autres (se casser la figure), j’ai écrit une chanson », notera plus tard Harrison dans I Me Mine. C’est toute sa méthode : convertir l’instant de colère en poème sonore, non pour s’exonérer, mais pour partager une vigilance.
Texte : un miroir sans accusé
Le texte de « Isn’t It A Pity » fonctionne comme un miroir. Harrison n’y dresse pas un tribunal ; il inclut sa propre part d’ombre. « Si j’ai le sentiment que quelqu’un m’a déçu, il y a de fortes chances que j’aie déçu quelqu’un d’autre », écrit‑il en substance. Cette symétrie est la clef de la chanson : elle inverse l’axe habituel du reproche pour faire naître une Responsabilité au sens fort. On y entend le refus des punitions réflexes, l’appel à « tendre l’autre joue » – non comme abdication, mais comme une manière de rompre la chaîne des réactions automatiques.
Musicalement, Harrison traduit ce mouvement intérieur par une montée en hymne qui demeure pourtant intime. Les images sont simples (cœurs brisés, souvenirs mal rangés, visages que l’on ne voit plus), mais l’élan est ample, soutenu par une écriture harmonique qui respire large et une prosodie qui privilégie les voyelles longues. Cette alliance – dépouillement des mots, ampleur du chant – fait de « Isn’t It A Pity » une prière laïque plutôt qu’une harangue.
Studio : le mur du son comme cathédrale
Enregistrée durant l’été 1970 à EMI et à Trident sous la houlette du producteur Phil Spector, la chanson devient l’un des terrains où s’affirme le fameux Wall of Sound. All Things Must Pass repose sur cette esthétique : multiplication des guitares acoustiques, pianos en renfort, orgue en nappe, batterie ample, chœurs en contre‑chant et, par endroits, cordes qui lient le tout. L’effet recherché n’est pas l’épate, mais une résonance collective : donner à la mélodie de Harrison une enveloppe communautaire qui épouse son propos.
Les crédits exacts de « Isn’t It A Pity » restent, comme souvent chez Spector, parcellaires. On sait qu’Harrison tient guitares et voix, et que la rythmique s’appuie sur un batteur proche (probablement Ringo Starr ou Jim Gordon selon les prises) et la basse de Klaus Voormann. Les claviers portent la signature d’amis de toujours : Billy Preston au piano, Bobby Whitlock à l’orgue ; la contre‑chant chorale complète un spectre volontairement saturé. À l’arrangement, l’oreille de John Barham contribue à l’architecture des cordes et des cuivres.
Le mix privilégie des réverbérations courtes – un slapback discret sur la voix – qui donnent une présence presque physique au chant. Les guitares acoustiques, multicouches, forment la charpente ; les lignes de piano et d’orgue fixent les paliers ; la batterie évite le spectaculaire pour respirer l’hymne. L’ensemble élève la chanson sans la surjouer, rendant justice à son humilité de fond.
Deux versions, deux climats
Sur All Things Must Pass, « Isn’t It A Pity » apparaît en deux versions qui racontent deux manières d’habiter la même vérité. La Version One (longue, ample) déploie sur plus de sept minutes le mouvement d’une procession : la progression harmonique s’ouvre peu à peu, les chœurs élargissent l’espace, la guitare chante par‑dessus la masse. C’est la lecture la plus spectoriale, cathédrale pop où l’on sent la foule avancer derrière la voix de George.
La Version Two (plus courte, plus sobre) privilégie l’intimité. Le tempo paraît légèrement plus rapide, l’orgue gagne en relief, la section rythmique dégraisse l’accompagnement. Là où la première version embrasse, la seconde éclaire. On passe du vitrail à la chapelle : même prière, autre acoustique. Ce diptyque n’est pas un gadget ; il indique qu’une chanson peut contenir plusieurs angles sans perdre son identité.
Sortie : une face associée à « My Sweet Lord »
À l’automne 1970, la parution du single « My Sweet Lord » propulse Harrison au sommet des charts. Aux États‑Unis, « Isn’t It A Pity » est associée au 45 tours et bénéficie de l’onde de choc : jouée en radio, reprise par la presse, elle apparaît pour ce qu’elle est – la clé de voûte affective de l’album. En Europe, l’album triomphe aussi, et la chanson s’impose dans l’oreille des auditeurs comme l’un des grands moments de la séquence. Ce succès n’a rien d’un malentendu : au‑delà de l’actualité, le titre semble hors du temps, capable de parler à plusieurs générations.
Réception : du « sermon » au partage
La critique, d’abord surprise par l’ampleur orchestrale, reconnaît très vite la justesse du propos. En 1970, après des mois de tension au sein des Beatles, l’idée qu’un ex‑Beatle choisisse une éthique de non‑réaction frappe les esprits. Loin des règlements de compte publics, Harrison livre une méditation qui ne s’abrite pas derrière la métaphore. Beaucoup y voient un « sermon ». À l’écoute, c’est plutôt un partage : le timbre n’ordonne pas, il invite.
Cette nuance explique la longévité du titre. Les notions de gratitude, de mémoire, de manque et de réparation n’appartiennent pas à une époque ; elles concernent toute relation. Que la chanson ait été écrite dans l’ombre de Lennon et McCartney lui ajoute une profondeur biographique, mais n’épuise pas son sens.
Couvertures et relectures : de Nina Simone aux scènes contemporaines
Très tôt, « Isn’t It A Pity » devient un standard hors de la sphère strictement rock. Nina Simone en propose une relecture habité, étirant la forme jusqu’au long plain‑chant pour y inscrire un discours à la fois politique et spirituel. D’autres artistes s’en emparent, sur scène comme en studio, Eric Clapton en tête lors d’hommages à Harrison, mais aussi des chanteurs et groupes de générations plus récentes qui reconnaissent dans la chanson un vecteur de sincérité. Chacune de ces lectures confirme l’intuition initiale : l’œuvre dépasse son contexte et se prête à des climats variés sans perdre son noyau.
Une poétique de l’amitié au travail
Une autre dimension explique l’attachement des musiciens à « Isn’t It A Pity » : la manière dont Harrison dirige une session. Les témoins – Bobby Whitlock, Billy Preston, Ringo Starr – parlent d’un homme inclusif, attentif, qui « laisse de la place ». Dans le studio, cette attitude se traduit par des arrangements qui n’écrasent pas, des lignes de guitare qui s’entrelacent plutôt qu’elles ne s’empoignent, des chœurs pensés comme compagnonnage. Harrison n’a jamais cru à la rareté du centre ; il en a fabriqué plusieurs. De là vient ce sentiment de communauté qui, sur « Isn’t It A Pity », transforme une confession solitaire en chant partagé.
Après les Beatles : une moisson longtemps préparée
On a souvent dit qu’All Things Must Pass doit sa richesse au « stock » de chansons que le guitariste gardait sous le coude. C’est vrai, mais incomplet. Si la matière préexistait, la forme est née en 1970 : Harrison a su trouver le cadre adéquat – un producteur capable d’embrasser la densité qu’il imaginait, des musiciens qui connaissent ses réflexes, une maison (Friar Park) et un rythme de travail qui respectent sa concentration. « Isn’t It A Pity » profite de cette convergence. Elle n’aurait pas eu le même visage sur un album Beatles à la fin des années 1960, parce que le collectif demandait alors une autre économie.
En solo, Harrison peut laisser fleurir ses valeurs : gratitude, acceptation, humour discret, intériorité sans pose. Il n’a pas besoin d’assigner des rôles ; il réunit. Le disque, triple, ressemble à une communauté en mouvement ; la chanson en est l’une des liturgies.
Structure : comment l’hymne reste pop
Une des forces de « Isn’t It A Pity » tient à sa structure. Le morceau n’abandonne jamais la clarté pop : couplets lisibles, refrain à incise (« Isn’t it a pity ») qui vient punctuer le propos, ponts qui ne perdent personne. Pourtant, l’harmonie est plus mobile qu’il n’y paraît : modulations en douceur, voix tenue sur des degrés qui semblent se dilater, cadences qui ne se ferment pas trop vite. Cette écriture donne l’impression d’un espace qui s’élargit sans cesse. Côté rythme, la carrure est ample, presque processionnelle ; la batterie respire et ne conduit pas en force.
Ce tour de passe‑passe – faire d’un hymne une chanson qui n’effraie pas la radio – explique sa place centrale dans All Things Must Pass. L’album multiplie les formes (ballades, folk lumineux, rock tendu, instrumentaux), et « Isn’t It A Pity » en est la charnière : elle offre le ton moral et le grain sonore.
Humanité, pas angélisme
On aurait tort, enfin, de faire de Harrison un moraliste hors sol. Sa compassion n’exclut ni l’irritation ni les angles ; elle propose un chemin. Dans la sphère Beatles, il a connu l’étouffement, l’agacement, parfois la colère. Il n’a pas nié ces affects ; il a choisi de ne pas s’y abandonner. « Isn’t It A Pity » en garde la trace : la tonalité mélancolique n’est pas un voile pieux, c’est l’acceptation que l’on n’aimera jamais parfaitement, qu’on faillit et qu’on apprend. À ce titre, la chanson refuse la condescendance que l’on reproche parfois aux artistes « spirituels » : elle ne prescrit pas, elle rappelle. Elle ne corrige pas, elle suggère.
C’est pourquoi elle traverse si bien les époques : dans une ère saturée de mots d’ordre, elle propose un geste – s’attrister ensemble du mal que l’on se fait et ouvrir un peu de place à mieux.
Héritage : un classique doux qui éclaire toute l’œuvre
Plus d’un demi‑siècle après sa parution, « Isn’t It A Pity » demeure l’un des repères de l’œuvre d’Harrison. Elle résume sa voix : une écriture simple sans simplisme, un goût pour les harmonies qui élèvent sans écraser, une fidélité à des valeurs – humilité, gratitude, douceur – qui ne servent ni de paravent ni de posture. Elle résume aussi sa manière de collaborer : entourer sans clore, appeler des musiciens singuliers et les laisser inscrire leurs signatures dans une forme commune.
La chanson a connu des renaissances régulières : rééditions remasterisées, concerts‑hommages, documentaires où elle revient comme un leitmotiv. Chaque fois, le public reconnaît cette sensation rare : entendre un standard qui ne dépend pas d’une nostalgie, mais d’une vérité de relation.
On peut, bien sûr, regretter que les Beatles n’aient pas donné à « Isn’t It A Pity » la place qu’elle mérite avant 1970. On peut aussi y voir une chance. Si la chanson était sortie au cœur des années Beatles, elle aurait été une beauté parmi d’autres. Dans All Things Must Pass, elle devient un pivot, l’un des lieux où George Harrison se révèle pleinement : musicien, auteur, ami, homme traversé de doutes et capable d’offrir malgré tout.
Une douceur qui tient bon
« Isn’t It A Pity » n’a pas besoin de grand apparat pour convaincre. Elle n’exhibe ni virtuosité ni coup de théâtre ; elle propose une position. Le monde la rend chaque jour plus nécessaire : il suffit d’allumer une radio ou un fil d’actualité pour constater combien nous manquons de cette lucidité tendre. George Harrison n’en fait pas une morale ; il en a fait un style. Et ce style – la main posée sur l’épaule au lieu du doigt brandi – est peut‑être la raison ultime pour laquelle, bien au‑delà de son époque, la chanson continue d’être chantée, reprise, aimée.
Dans la discographie éclatée de l’après‑Beatles, elle demeure une boussole. À qui cherche un point d’entrée dans l’univers solo d’Harrison, on pourrait dire : commencez par là. Vous y entendrez un musicien qui ne sépare jamais la forme du fond, l’amitié de l’écriture, l’attention à l’autre de la discipline du studio. Vous y verrez, surtout, comment une simple question – Isn’t it a pity? – peut devenir une manière concrète d’habiter le monde.
