On a longtemps raconté Ringo Starr comme une parenthèse souriante au milieu des génies. Pourtant, ses deux chansons Beatles – Don’t Pass Me By et Octopus’s Garden – ressemblent moins à des récréations qu’à des messages de survie envoyés depuis un navire qui prend l’eau. L’une supplie qu’on ne le laisse pas sur le bord de la route, l’autre invente un refuge sous-marin où l’on respire enfin, loin des réunions, des egos et des tempêtes. Entre l’anecdote des œufs-frites, la fuite en Sardaigne et le coup de main fraternel de George Harrison, se dessine un Ringo inattendu : pas le “quatrième Beatle”, mais le ciment émotionnel, l’homme du tempo intérieur, celui qui choisit la douceur comme arme et la simplicité comme courage. Revenir sur ces deux titres, c’est réapprendre à écouter ce que Ringo disait sans hausser la voix : j’ai besoin d’air, j’ai besoin d’un endroit sûr, j’ai besoin qu’on arrête de confondre discrétion et faiblesse. Et si, finalement, la plus belle façon de survivre au génie, c’était de construire un jardin secret au fond de la mer ?
On raconte souvent l’histoire des Beatles comme on raconte un mythe fondateur : quatre jeunes hommes, un éclair de génie collectif, puis la foudre qui tombe, inévitable. Dans ce récit, il y a des rôles bien distribués, presque des archétypes. Le stratège mélodique (Paul McCartney), le poète acide (John Lennon), le mystique en retrait (George Harrison). Et puis le quatrième, trop souvent réduit à une fonction, comme si l’humanité devait se résumer à une case : le batteur. Le bon gars. Le sourire. L’ami. Le type « sympa ».
Sauf que Ringo Starr, quand on le regarde sans les lunettes de la légende, n’est pas un figurant. C’est un homme qui a tenu debout au milieu d’une tempête d’egos, d’argent, de drogues, de trahisons et de fatigue. Un homme qui a été le ciment émotionnel d’un groupe qui, à la fin, se fissurait de partout. Et un homme qui, à deux reprises seulement, a osé faire ce que les autres faisaient à longueur de journées : apporter une chanson entièrement à lui sur la table des Fab Four.
Ces deux chansons, tout le monde les connaît, parfois sans les avoir vraiment écoutées. Don’t Pass Me By, cachée au cœur de l’Album blanc comme une lucarne ouverte sur un monde parallèle où les Beatles joueraient dans un pub de campagne, le sourire timide et les doigts un peu maladroits. Et Octopus’s Garden, sur Abbey Road, petite oasis de fantaisie entre la noirceur rampante et la perfection froide de la dernière grande cathédrale du groupe. Deux chansons signées Ringo Starr, deux chansons que l’histoire a longtemps traitées comme des curiosités, des « chansons de Ringo », sous-entendu : des récréations.
La vérité, c’est qu’elles sont bien plus que ça. Elles sont deux messages cryptés envoyés depuis l’intérieur d’un navire en train de prendre l’eau. Deux gestes de survie. Deux refuges fabriqués avec trois accords, un peu d’autodérision, et cette chose rare qu’on confond souvent avec la faiblesse : la douceur.
Et si ces deux titres ont un point commun majeur, ce n’est pas seulement une couleur musicale. Ce n’est pas uniquement leur parfum de country rock bricolé par des Liverpuldiens qui n’avaient pas grandi dans les plaines américaines mais dans la suie des docks. Leur point commun, le vrai, c’est qu’ils sont tous les deux des chansons d’évasion. Deux chansons où Ringo imagine un endroit où il serait enfin à l’abri : un jardin sous la mer, ou une route où l’on ne l’abandonne pas. Deux façons de dire la même phrase, avec deux décors différents : laissez-moi respirer.
Sommaire
Le déjeuner au poulpe, les œufs-frites, et l’étincelle d’une fuite
L’anecdote a quelque chose de trop parfait pour ne pas être vraie : un midi, sur un bateau, Ringo Starr refuse un plat de poulpe. Il n’a pas envie d’aventure culinaire, pas envie d’exotisme, pas envie de se sentir dépaysé pour le plaisir. Il demande quelque chose de simple, un plat qui ressemble à la maison, à l’enfance, à l’Angleterre : des œufs et des frites, ce combo prosaïque et rassurant, la promesse d’un estomac calmé et d’un monde qui redevient familier.
Cette simplicité n’est pas un caprice. Elle dit tout. Parce qu’à ce moment précis, Ringo n’est pas juste en vacances : il est en fuite. Il a quitté les Beatles pour quelques semaines. Pas pour un coup de com’, pas pour une négociation salariale. Il a quitté parce qu’il n’en pouvait plus. La fatigue, la tension, les critiques, la sensation d’être l’élément remplaçable dans un groupe où chaque décision devient une guerre de territoire. Le batteur, dans les groupes de rock, a une position étrange : indispensable mais rarement célébré pour sa vision. On le veut solide, fiable, silencieux. On lui demande de tenir le tempo pendant que les autres se disputent la lumière.
En Sardaigne, sur un bateau prêté par une célébrité, le batteur respire enfin. Et voilà qu’on lui sert du poulpe. Le symbolisme est presque trop évident : on lui apporte un animal aux tentacules multiples, une créature qui s’agrippe, qui enlace, qui retient. Or Ringo veut exactement l’inverse. Il veut rompre les prises. Couper les tentacules invisibles du groupe, de la gloire, des obligations, des studios. Il veut un plat simple. Il veut retrouver la terre ferme dans sa tête.
C’est là que la conversation bascule. Le capitaine lui parle des pieuvres, de leur façon de se déplacer au fond de l’eau, de ramasser des objets brillants, de les disposer devant leur abri comme on arrangerait un jardin. Un jardin d’objets perdus, de déchets humains, de trésors absurdes. Et Ringo, qui est un homme de sensations plus que de concepts, reçoit cette image comme on reçoit une révélation. Soudain, l’idée d’un refuge devient concrète. Un endroit où l’on serait « sous la mer », loin des voix, loin des réunions, loin des comptes à rendre. Un endroit où l’on pourrait vivre « à l’ombre », protégé, presque invisible.
Ce n’est pas seulement mignon. C’est profondément humain. Un musicien au sommet du monde qui rêve, non pas d’un palais, mais d’une cachette. Non pas d’un trône, mais d’un jardin secret. Un fantasme d’effacement comme antidote à la surexposition.
Octopus’s Garden naît là : non pas d’une envie d’écrire « une chanson rigolote », mais d’une saturation. Ringo n’écrit pas parce qu’il s’ennuie. Il écrit parce qu’il suffoque.
La Sardaigne comme sas de décompression : quand la célébrité devient un bruit blanc
Il faut se replacer dans l’époque. Les Beatles, à la fin des années 60, ne sont plus un simple groupe : ce sont des institutions ambulantes, des empires émotionnels, des champignons atomiques culturels. Tout ce qu’ils font est commenté, interprété, marchandisé. Ils ne peuvent plus exister comme quatre individus qui jouent ensemble. Ils sont devenus un champ de bataille symbolique : art contre business, amitié contre contrôle, spiritualité contre cynisme, famille contre studio.
Dans ce contexte, la fuite de Ringo n’est pas un épisode secondaire. C’est un symptôme. Quand le plus stable, le plus « normal », le plus attaché à l’idée du groupe craque, c’est que la maison brûle déjà. Et Ringo, en partant, n’emporte pas seulement sa valise : il emporte une question qui hante toute la fin des Beatles. Est-ce qu’on peut rester soi-même quand on est devenu un mythe ?
La mer, dans l’imaginaire, est souvent un lieu de purification. On s’y jette pour renaître. Mais chez Ringo, la mer est surtout une mise à distance. L’eau amortit les sons. Sous la surface, les cris du monde deviennent des vibrations lointaines. Il ne rêve pas d’être un héros marin. Il rêve de silence.
Ce qui est fascinant, c’est que l’image de la pieuvre construisant son jardin est l’exact inverse de la célébrité telle que Ringo la vit. La célébrité, c’est un jardin imposé : des gens viennent planter des drapeaux dans votre intimité, cueillir vos heures, piétiner vos nerfs. Le jardin de la pieuvre, lui, est un jardin choisi. C’est elle qui ramasse, elle qui arrange, elle qui décide ce qui mérite d’être gardé. Dans cette métaphore involontaire, Ringo trouve une forme de souveraineté. Enfin un territoire à lui.
Et si l’anecdote des œufs-frites fait sourire, c’est parce qu’elle fonctionne comme un petit théâtre : l’exotique contre le familier, le chaos contre le réconfort, le poulpe contre l’œuf. Mais derrière le gag, il y a un homme qui cherche désespérément quelque chose de stable. Le rock, à cette époque, aime se déguiser en révolution permanente. Mais la révolution permanente, c’est aussi l’épuisement permanent. Ringo, lui, veut une pause. Il veut une chanson qui soit une pause.
Le country rock selon Ringo : l’Amérique comme fantasme de simplicité
On a souvent répété que les deux chansons écrites par Ringo Starr pour les Beatles étaient des morceaux de country rock. L’étiquette est à la fois vraie et trompeuse. Vraie, parce qu’on y entend des codes évidents : une rythmique carrée, un balancement quasi shuffle, des mélodies qui privilégient l’évidence à la sophistication, et un goût pour les instruments ou les couleurs associées à la musique rurale (le violon sur Don’t Pass Me By, la guitare qui ondule et les chœurs « bon enfant » sur Octopus’s Garden). Trompeuse, parce que ce n’est pas de la country au sens authentique : c’est la country vue de Liverpool, filtrée par l’humour britannique, par l’imaginaire des disques importés, par les clichés assumés.
Mais il y a, dans ce choix instinctif, quelque chose d’important. La country, dans la culture rock, a longtemps été la musique du retour au sol. Une musique qui parle d’endroits, de maisons, de routes, de départs et de retours. Une musique qui accepte d’être simple, qui ne cherche pas forcément le génie à chaque mesure. Pour un homme comme Ringo, entouré de trois cerveaux qui transforment tout en manifeste, la country est une porte de sortie. On ne débat pas d’un riff de Buck Owens comme on débat d’une symphonie. On le joue. Point.
Ringo a toujours eu ce rapport pragmatique à la musique. Son génie de batteur n’est pas un génie démonstratif : c’est un génie de l’évidence. Il joue pour servir la chanson, pas pour gagner un concours. Il respire avec les morceaux. Il sait où laisser de l’espace. Et quand il compose, il compose pareil : il cherche une mélodie qui tient debout, une histoire qui se raconte sans dictionnaire, une émotion qui n’a pas besoin d’être intellectualisée.
Dans un monde Beatles où l’ambition devient parfois un sport de combat, écrire une chanson « simple » est presque un acte de résistance. Et choisir le country rock comme costume, c’est choisir une esthétique qui dit : je ne veux pas dominer, je veux exister.
Octopus’s Garden : une berceuse pop qui cache une fêlure
À l’écoute, Octopus’s Garden a l’air d’un morceau pour enfants. Un titre qui pourrait être chanté dans une cour d’école, avec des gestes, des mains qui imitent des tentacules, des sourires. C’est d’ailleurs une partie de son destin : c’est devenu une chanson transmise aux nouvelles générations comme un conte musical.
Mais si on s’arrête à cette surface, on rate l’essentiel. Parce que la douceur, ici, n’est pas naïve. Elle est thérapeutique. La chanson décrit un endroit où « l’on serait heureux », où « l’on serait au chaud », où « l’on serait à l’abri de la tempête ». Ce n’est pas un décor Disney. C’est un bunker émotionnel. Une cabane sous-marine.
Ce qui touche, c’est que Ringo n’imagine pas ce jardin comme un lieu de solitude. Il n’y dit pas : laissez-moi seul. Il dit : « j’aimerais être sous la mer… avec vous ». « J’aimerais demander à mes amis de venir ». Ringo fuit le conflit, pas les gens. Il fuit l’électricité mauvaise qui circule entre les Beatles à ce moment-là, pas l’idée d’amitié. Il rêve d’un endroit où l’amitié serait à nouveau possible, parce qu’elle ne serait plus contaminée par les enjeux.
Et là surgit une dimension très Beatlesienne, paradoxalement : l’utopie communautaire. Sauf qu’ici, l’utopie ne passe pas par un grand projet artistique ou un manifeste psychédélique. Elle passe par un jardin. Par l’ombre. Par la mer. Par un endroit où l’on pourrait respirer.
Musicalement, la force de Octopus’s Garden tient aussi à son habillage. La chanson est « simple » en apparence, mais elle est travaillée avec une minutie de haute couture. Les guitares ondulent, l’ambiance sonore évoque l’eau, les chœurs deviennent des bulles. Le studio n’est pas un simple lieu d’enregistrement : c’est une machine à fabriquer une sensation physique. Le morceau donne l’impression d’être enveloppé, comme si l’air était devenu plus dense.
Et il y a une chose importante : ce n’est pas Ringo seul face à son idée. C’est Ringo porté, accompagné, aidé. Et ce soutien-là, dans la dynamique de fin de groupe, n’est pas anodin.
George Harrison, le jardinier discret : aider Ringo à exister
On sait que George Harrison a beaucoup aidé Ringo sur Octopus’s Garden. Cela se voit même sur certaines images de sessions : George, assis au piano, guide Ringo sur les accords, propose des enchaînements, transforme une intuition en chanson solide. C’est beau, parce que cela raconte un autre Beatles possible. Un Beatles qui ne serait pas uniquement une compétition permanente entre Lennon et McCartney, mais aussi une fraternité plus discrète entre ceux qui, à cette époque, se sentent parfois mis à l’écart du duel central.
George a souvent parlé de Octopus’s Garden avec tendresse. Il la défend comme une vraie chanson, pas comme une blague. Il insiste sur sa paix intérieure, sur sa capacité à s’infiltrer dans la tête parce qu’elle est calme. Et il a raison. Il y a, dans le regard de George sur la chanson de Ringo, quelque chose de profondément humain : reconnaître la valeur d’une simplicité quand on est soi-même capable de complexité.
Ce soutien est important pour comprendre le morceau. Parce que Octopus’s Garden, c’est aussi une chanson sur la place de Ringo dans les Beatles. Ringo n’est pas l’auteur naturel. Il n’est pas celui qui arrive avec des démos en cascade. Il est celui qui, quand il ose enfin amener quelque chose, a besoin d’être encouragé. Et George, à ce moment-là, est sans doute celui qui comprend le mieux la nécessité de cette reconnaissance. Lui aussi se bat pour exister en tant qu’auteur, lui aussi se heurte aux réflexes d’un groupe qui l’a longtemps cantonné à un rôle secondaire.
On pourrait presque dire que, dans cette chanson, George et Ringo se tendent la main. L’un aide l’autre à construire un jardin. Et ce jardin devient, symboliquement, un endroit où ils peuvent respirer tous les deux.
Le miroir caché : Don’t Pass Me By, ou la peur d’être laissé derrière
Si Octopus’s Garden est une fuite vers un refuge imaginaire, Don’t Pass Me By est une autre forme de refuge : une chanson qui supplie qu’on ne l’abandonne pas. Là encore, derrière une apparente légèreté, il y a une vulnérabilité crue.
On entend un narrateur qui attend. Qui s’inquiète. Qui imagine des accidents, des raisons absurdes pour expliquer l’absence de l’autre, parce que l’idée la plus simple — l’abandon — est insupportable. C’est une chanson presque enfantine dans sa logique : si tu n’es pas là, c’est forcément qu’il t’est arrivé quelque chose. C’est ce que dit le cœur quand il refuse de regarder la vérité en face.
Et si l’on relie cela à la place de Ringo dans les Beatles, la chanson prend une autre couleur. Don’t Pass Me By peut s’écouter comme une chanson d’amour, évidemment. Mais elle peut aussi s’entendre comme le fantasme d’un homme qui a peur d’être « dépassé » par ses propres partenaires. Peur d’être laissé sur le bord de la route pendant que les autres foncent vers des sommets créatifs où il ne se reconnaît plus.
C’est d’autant plus poignant que Ringo a travaillé cette chanson pendant des années. Elle a traîné, elle a été repoussée, elle a existé comme une rumeur. Et quand elle finit par être enregistrée, au cœur du chaos de l’Album blanc, elle arrive comme une petite victoire intime : Ringo a réussi à faire entrer son monde dans le disque.
Musicalement, Don’t Pass Me By assume son côté country rock de façon plus frontale que Octopus’s Garden. Il y a ce violon qui donne une couleur quasi bluegrass, ce piano un peu bancal, cette rythmique qui n’a pas la sophistication d’un chef-d’œuvre Lennon/McCartney mais qui possède une qualité rare : elle est vraie. Elle ne cherche pas à prouver. Elle cherche à raconter.
Et cette vérité-là, sur un disque souvent traversé par la tension, les fractures, les styles qui se heurtent, apporte un souffle étrange. Comme si, au milieu de la guerre civile artistique, un type ouvrait la fenêtre pour laisser entrer l’air de la campagne.
Le point commun majeur : deux chansons-refuges au cœur d’un groupe en train de se dissoudre
On peut donc dire : oui, ces deux chansons ont une couleur country rock. Mais leur point commun majeur est ailleurs. Leur point commun, c’est leur fonction psychique. Ce sont deux abris. Deux chants de survie.
Dans Don’t Pass Me By, Ringo imagine un monde où l’on ne le laisse pas derrière, où le lien tient bon. Dans Octopus’s Garden, il imagine un monde où le lien pourrait exister sans douleur, dans un endroit protégé, loin de la tempête. Dans les deux cas, il parle d’une chose essentielle : la sécurité affective. La possibilité de rester ensemble sans se détruire.
C’est bouleversant parce que, dans le grand récit des Beatles, on insiste souvent sur le génie, sur la révolution artistique, sur l’impact culturel. Mais on oublie parfois que ce groupe était aussi une histoire d’amitié, et que la fin des Beatles est autant une tragédie émotionnelle qu’un événement musical. Ringo, lui, ne théorise pas tout ça. Il le ressent. Et quand il écrit, il écrit avec ce ressenti.
Ses deux chansons disent, chacune à leur manière : j’ai besoin d’un endroit où je ne souffre pas. Et quand on sait qu’il a quitté le groupe un temps parce qu’il n’en pouvait plus, cette lecture devient presque évidente. Octopus’s Garden n’est pas un caprice fantaisiste. C’est le rêve d’un homme épuisé.
Et cela explique aussi pourquoi ces chansons ont une portée qui dépasse leur « petitesse ». Elles ne cherchent pas à être grandioses. Elles cherchent à être vivables. Elles ne veulent pas dominer l’auditeur. Elles veulent l’accueillir. Ce sont des chansons hospitalières.
Abbey Road : perfection sonore, fin de règne, et petite éclaircie sous-marine
Placer Octopus’s Garden sur Abbey Road, c’est aussi lui donner une fonction dramatique. L’album, malgré son vernis de maîtrise, est traversé par une mélancolie sèche. C’est un disque d’adultes, un disque qui sait que la fin est proche, même s’il continue à jouer au professionnalisme. Les Beatles y sont incroyablement performants, comme des acteurs qui, au moment où leur troupe se disloque, donnent la meilleure représentation de leur vie.
Dans ce contexte, Octopus’s Garden agit comme une éclaircie. Une parenthèse où l’on se rappelle qu’avant d’être une machine mythologique, les Beatles étaient aussi des gars capables de faire une chanson juste pour le plaisir de l’imaginer. La chanson réintroduit de la tendresse dans un album qui, souvent, semble observer le monde à travers une vitre.
Elle réintroduit aussi une forme d’enfance, mais une enfance consciente. Ce n’est pas le psychédélisme délirant de 1967. Ce n’est pas le rêve coloré d’une époque où tout semblait possible. C’est une enfance en mode survie. Une enfance qu’on convoque pour se protéger.
Et c’est peut-être pour cela que le morceau a vieilli aussi bien. Parce qu’il n’est pas prisonnier d’un gimmick. Il parle d’un besoin universel : se cacher pour se réparer.
Classements, succès, et malentendus : quand une chanson vit sans devenir un single
On peut mesurer la carrière d’une chanson à ses chiffres, mais ce serait une erreur de croire que les chiffres disent tout. Octopus’s Garden n’a pas été un single majeur, et n’a donc pas eu, en tant que morceau isolé, une trajectoire classique dans les classements. Sa vie s’est faite autrement : dans l’album, dans la mémoire collective, dans la transmission.
En revanche, Abbey Road, lui, est un monstre de longévité. L’album a dominé les charts au Royaume-Uni et aux États-Unis à sa sortie, puis il est devenu l’un de ces disques qui ne meurent jamais, qui reviennent, se réinstallent, se transmettent comme un patrimoine. Les chiffres, ici, racontent moins un « succès du moment » qu’un attachement durable.
C’est intéressant, parce que cela reflète la nature même de Octopus’s Garden : une chanson qui ne cherche pas le coup d’éclat, mais qui s’installe. Une chanson qui, comme un refuge, n’a pas besoin d’être vue de loin. Elle a besoin d’être disponible quand on en a besoin.
Et cette disponibilité se voit dans sa seconde vie : reprises, adaptations, usages culturels. Octopus’s Garden est devenue une chanson que l’on offre aux enfants, mais aussi une chanson que des adultes réécoutent quand ils veulent se souvenir que la douceur n’est pas un crime.
Les reprises et la seconde vie : Muppets, enfance, et transmission pop
La destinée de Octopus’s Garden est presque ironique : née d’une crise, d’une fuite, d’un ras-le-bol, elle est devenue une chanson d’enfance, un morceau associé à la fantaisie et au jeu. Comme si Ringo avait transformé une douleur en cadeau collectif.
Les reprises par des univers liés à l’enfance ont renforcé cette image. On pense évidemment aux Muppets, qui ont su capter la dimension « théâtre de marionnettes » du morceau sans le ridiculiser, mais en l’embrassant pleinement. On pense aussi à des chanteurs jeunesse comme Raffi, qui ont fait de la chanson un standard pour générations de parents fatigués et d’enfants surexcités.
Il ne faut pas sous-estimer ce pouvoir-là. Dans la culture rock, on a parfois peur d’être « enfantin », comme si la maturité devait forcément passer par le cynisme. Mais il y a une maturité profonde dans la capacité à parler à l’enfant sans mépris. Et Ringo, dans cette chanson, ne parle pas « aux enfants ». Il parle depuis l’enfant en lui, celui qui veut un endroit sûr.
Et c’est peut-être la plus belle revanche de Ringo : avoir écrit une chanson qui, sans chercher à être importante, est devenue essentielle dans la vie intime de beaucoup de gens. Pas un hymne de stade. Un petit abri de poche.
Ce que Ringo nous laisse : la simplicité comme courage, la douceur comme force
Il est tentant, face à l’œuvre des Beatles, de hiérarchiser, de classer, de décider qui est « le vrai génie » et qui est « le personnage secondaire ». Mais cette tentation dit souvent plus de nous que d’eux. Parce que ce que Ringo Starr apporte aux Beatles ne se mesure pas seulement à la quantité de chansons signées. Il se mesure à une présence, à une manière d’être, à une capacité à maintenir une forme d’humanité dans un monde qui devient vite monstrueux.
Ses deux chansons, Don’t Pass Me By et Octopus’s Garden, sont comme deux lettres envoyées depuis l’intérieur de la machine Beatles. Deux lettres où il dit, sans le dire frontalement : je suis fatigué, j’ai peur, j’ai besoin d’un endroit où l’on m’aime sans condition. Deux lettres écrites avec des mots simples, parce que les mots simples sont parfois les seuls qui restent quand tout s’effondre.
Et c’est là qu’on peut retourner l’anecdote des œufs-frites comme un symbole ultime. Quand on est au bord de la rupture, on ne rêve pas forcément d’exotisme. On rêve de quelque chose de familier, de chaud, de rassurant. Une assiette simple. Un jardin secret. Une chanson qui n’attaque personne.
Au fond, Octopus’s Garden n’est pas seulement une fantaisie. C’est une philosophie. Celle d’un homme qui, au milieu du plus grand groupe de l’histoire, a compris une chose essentielle : on ne survit pas au génie sans douceur. Et parfois, la plus belle musique consiste simplement à construire, au fond de soi, un endroit où la tempête ne rentre pas.













