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Le contretemps de Ringo : quand Starr se met au reggae et retrouve sa liberté

Ringo Starr reggae : dans “Waiting for the Tide to Turn”, enregistré pendant la pandémie avec Tony Chin, le Beatle le plus sous-estimé s’offre une parenthèse solaire sur Zoom In. Une leçon de groove et de liberté post-Beatles. À lire.

On a tellement pris l’habitude de regarder Ringo Starr comme le Beatle “sympa”, l’homme de paix et de refrains faciles, qu’on en oublie l’essentiel : c’est un musicien de goût, un batteur de respiration, un artisan du groove qui sait faire vivre une chanson sans l’écraser. Et c’est précisément ce talent-là qui éclate, presque en douce, sur “Waiting for the Tide to Turn”, petite surprise reggae nichée dans Zoom In, EP de pandémie conçu comme une réunion d’amis à distance. Rien de clinquant, pas de come-back tonitruant, pas de single poussé à la radio : juste une envie, celle de changer de battement quand le monde se crispe, d’installer une pulsation plus ronde quand tout devient anguleux. Mieux encore, Ringo ne tente pas l’exotisme de carte postale : il fait entrer dans l’histoire Tony Chin, guitare légendaire du reggae, via un pont familial inattendu, celui de Zak Starkey. Résultat : une chanson modeste mais précieuse, où un Beatle prouve qu’à 80 ans passés, on peut encore apprendre un langage, garder l’accent, et tomber juste.


On a tellement raconté les Beatles comme une histoire d’ascension, de génie collectif, de rupture et de mythologie, qu’on oublie parfois l’évidence la plus simple : ces quatre-là savaient tout faire. Ou plutôt, ils savaient se laisser contaminer par tout. Ils avaient le don rare de transformer une curiosité en chanson, un courant en idiome, une lubie en standard. Ils pouvaient passer du rock’n’roll le plus primaire à la ballade de music-hall, du psychédélisme à la country, du folk à l’expérimental, sans jamais donner l’impression de cocher des cases. Leur secret n’était pas la virtuosité académique, mais une intelligence pop : celle qui consiste à comprendre, très vite, où se cache l’émotion dans un style, puis à la servir sans grimace.

Ce don, ils l’ont emporté avec eux après 1970, chacun à sa manière. On parle beaucoup de l’érudition mélodique de Paul McCartney, de la quête spirituelle de George Harrison, de l’âpreté confessionnelle de John Lennon. Mais on a tendance à ranger Ringo Starr dans une case plus petite, comme si son rôle s’était dissous une fois le groupe terminé : le batteur sympathique, l’ambianceur, l’ami de tout le monde, le visage rond et le slogan « peace and love ». Ce serait oublier que Ringo a toujours été un musicien de style avant d’être un musicien de démonstration, un homme de groove avant d’être un homme de discours. Et que, dans sa carrière solo, il n’a jamais cessé de chercher ce qu’il savait faire le mieux : donner à une chanson une forme accueillante, une chaleur humaine, un swing sans arrogance.

C’est dans cette continuité qu’il faut entendre “Waiting for the Tide to Turn”, morceau reggae publié sur l’EP Zoom In. Un titre discret, presque un clin d’œil dans la discographie d’un septuagénaire qui a traversé toutes les époques de la pop moderne. Et pourtant, pour Ringo lui-même, c’est un morceau spécial, celui qu’il citait spontanément comme le plus amusant, celui dont il parlait avec une fierté sans posture. Non pas parce qu’il aurait « réussi » un coup marketing, mais parce qu’il s’était frotté à un langage qui n’est pas le sien, avec l’humilité du fan et l’instinct de l’artisan. Et parce qu’il l’a fait avec un monument : Tony Chin, guitariste jamaïcain dont le nom circule comme une légende dans les studios et les backstages du reggae.

Le paradoxe, c’est que cette petite réussite intime n’a pas été une réussite publique au sens des charts. “Waiting for the Tide to Turn” n’a pas été propulsée comme un single, n’a pas fait irruption dans les classements américains ou britanniques comme un improbable come-back. Mais est-ce vraiment le bon thermomètre, aujourd’hui, pour juger un morceau né pendant une pandémie, enregistré dans un studio domestique, pensé comme un message de bonne humeur dans un monde replié sur lui-même ? Peut-être que la beauté de cette chanson tient justement à sa modestie : elle ressemble à une carte postale envoyée depuis un endroit imaginaire, une plage mentale où le temps bat autrement, où la batterie se met à respirer différemment.

Ringo, l’éternel sous-estimé : une carrière construite sur le goût plutôt que sur l’ego

La sous-estimation de Ringo Starr est un sport ancien. Elle est même devenue un élément du folklore : des blagues sur le « moins bon musicien du groupe », des classements absurdes, des débats qui confondent complexité et justesse. Pourtant, si l’on écoute froidement, si l’on se débarrasse de l’aura romantique du guitar hero et du singer-songwriter torturé, une vérité s’impose : sans Ringo, les Beatles n’auraient pas ce corps. Leur musique aurait peut-être la même intelligence harmonique, la même audace, mais elle perdrait quelque chose d’essentiel : ce mélange de solidité et de nonchalance, ce rebond qui donne envie de marcher, de danser, de vivre.

Ringo est un batteur narratif. Il joue comme un raconteur qui sait quand se taire, quand laisser l’espace, quand glisser une accentuation pour faire basculer une phrase. Il a un sens instinctif de la chanson comme organisme : il ne plaque pas un rythme, il accompagne une voix, il souligne une intention. C’est exactement ce qui fait de lui un candidat crédible au reggae, même s’il prétend ne pas savoir comment « on fait ça ». Parce que le reggae, contrairement à sa caricature touristique, n’est pas une musique de démonstration. C’est une musique de placement, de respiration, de patience. Le groove y est une architecture, pas une course.

Dans sa carrière solo, Ringo a souvent cherché ce point d’équilibre entre tradition et détente. Il a fait de la pop radio, du rock chaleureux, de la country, des pastiches de vieux standards, des chansons de camaraderie enregistrées avec des amis célèbres ou obscurs. Sa démarche n’est pas celle d’un conquérant, mais d’un homme qui entretient une flamme. Ce n’est pas un hasard si, au fil des décennies, il est devenu une sorte de plaque tournante affective du rock : la figure vers laquelle on revient pour jouer, pour rire, pour enregistrer une guitare ou un chœur, pour faire partie d’un moment sans cynisme.

Zoom In s’inscrit dans cette logique. Ce n’est pas un grand album manifeste, mais un objet de circonstance, un disque né d’une époque étrange où l’on enregistrait à distance, où l’on s’envoyait des pistes comme on s’envoie des nouvelles. Ringo, confiné dans son monde, a choisi de faire ce qu’il sait faire : appeler des amis, fabriquer du son, garder le moral à flot. Dans ce contexte, tenter un morceau reggae n’a rien d’un caprice exotique. C’est au contraire un geste cohérent : chercher une musique solaire quand la météo intérieure est grise, chercher un battement plus rond quand le monde devient anguleux.

Le reggae comme fantasme britannique : de la Jamaïque réelle à la Jamaïque rêvée

Il faut aussi replacer ce morceau dans une histoire plus large : celle du reggae au Royaume-Uni, et de la manière dont il a traversé la culture pop britannique. Le reggae n’a jamais été, en Grande-Bretagne, un simple « genre importé ». Il a été une présence sociale, une musique de diaspora, un son de rue, une bande originale de quartiers, de tensions, de fêtes, de métissages. Des générations entières ont grandi avec ce contretemps dans l’oreille, même sans savoir le nom des producteurs de Kingston. Et dans l’Angleterre des années 60 et 70, le reggae a été un courant souterrain qui a irrigué le rock, la pop, le punk, puis la new wave et au-delà.

Les Beatles, eux, ont grandi dans un pays où l’on écoutait tout ce qui passait à la radio, où l’on dansait sur les imports américains, où l’on bricolait des identités musicales à partir de fragments. Ils ont été contemporains de l’arrivée massive des musiques caribéennes dans les villes britanniques. Ils ont aussi vécu le moment où l’idée même de « genre » commençait à se fissurer : on pouvait aimer un morceau de soul le lundi, une ballade italienne le mardi, un rock’n’roll le mercredi. Le reggae, dans ce paysage, a joué un rôle particulier : c’était une musique à la fois étrangère et familière, parce qu’elle parlait anglais, parce qu’elle vibrait d’une énergie populaire, parce qu’elle proposait une autre manière de tenir le rythme.

Quand Ringo, en 2020-2021, se dit « faisons un morceau de reggae », il s’inscrit dans un imaginaire vieux de plusieurs décennies. Pour un musicien britannique de sa génération, le reggae n’est pas une mode TikTok : c’est un souvenir, une couleur, un accent de jeunesse, une musique que l’on a forcément croisée, directement ou indirectement. Même si Ringo n’a jamais été identifié comme un « reggae guy », il a grandi dans un monde où le reggae a fini par devenir une évidence culturelle, surtout à partir du moment où il a pénétré le rock international.

Et puis, il y a la dimension symbolique : le reggae est une musique qui a souvent parlé de résistance, de dignité, de communauté. Même dans ses versions les plus légères, il porte une manière de tenir debout. Or Ringo, depuis longtemps, est un homme de messages simples, parfois moqués, mais tenaces : la paix, l’amour, la fraternité. Il n’a pas le cynisme élégant. Il a l’insistance. Et le reggae, pour un artiste comme lui, peut devenir une manière de dire la même chose autrement, avec une pulsation qui se balance au lieu de marteler.

Zoom In : un disque de pandémie comme journal intime collectif

Zoom In, c’est d’abord un titre qui capture une époque. Cette injonction à « zoomer », à se rapprocher via des écrans, à fabriquer de la proximité artificielle quand le monde réel impose la distance. Ringo a toujours eu un rapport simple à la technologie : il s’en sert si elle permet de faire de la musique, il ne s’y noie pas. Là, la situation le force à composer avec une méthode de travail fragmentée : des musiciens qui enregistrent chez eux, des interventions à distance, des échanges de fichiers, des sessions espacées.

On pourrait imaginer que ce mode de création déshumanise la musique. Dans le cas de Ringo, c’est presque l’inverse : il transforme la contrainte en prétexte à la camaraderie. Le disque devient une réunion d’amis, une table virtuelle autour de laquelle on vient jouer un couplet, un riff, un chœur. Il y a dans cet EP une énergie de « club », de cercle bienveillant. On entend la joie de faire, la joie de participer, la joie de dire : on est encore là.

Dans cet ensemble, “Waiting for the Tide to Turn” agit comme une parenthèse. Le reggae, par sa nature même, est une musique qui refuse l’urgence. Il propose un temps élastique, une sensation de retard volontaire, un art du contretemps qui ressemble à une philosophie. Quand le monde extérieur devient anxieux, quand les informations tournent en boucle, cette pulsation est une réponse esthétique : ralentir, respirer, laisser la marée tourner.

Le morceau porte un titre programmatique : attendre que la marée change. C’est une image simple, presque proverbiale, mais elle colle parfaitement à l’époque de sa naissance. Pendant la pandémie, tout le monde attendait : la fin des confinements, le retour des concerts, le simple droit de se toucher. Ringo, au lieu d’écrire un manifeste, choisit une petite chanson qui dit l’attente sans se complaire, qui transforme l’impatience en groove. C’est une forme de sagesse pop : ne pas prétendre expliquer le monde, mais offrir une minute d’air.

“Je ne sais pas comment on fait ça” : l’humilité comme moteur de création

Ce qui rend l’anecdote autour de “Waiting for the Tide to Turn” intéressante, c’est la manière dont Ringo la raconte. Il ne se met pas en scène comme un maître du genre. Au contraire, il insiste sur son ignorance, ou plutôt sur sa naïveté volontaire : jouer une batterie de reggae, pour lui, consiste à faire ce qu’il imagine être une batterie de reggae. On pourrait y voir une limite. En réalité, c’est souvent ainsi que les choses se font quand un musicien change de langue : il ne copie pas un manuel, il attrape une sensation.

Le reggae a des codes très précis, bien sûr. Le placement de la grosse caisse, la relation avec la basse, le rôle du rimshot, l’importance du silence, l’art du « one drop » où la batterie se retire au moment où l’on attendrait un accent. Mais il a aussi une part d’intuition, de corps. Ce n’est pas une musique qui se « comprend » seulement dans la tête. Elle se comprend dans les jambes. Ringo, batteur de chair et de swing, a toujours été un musicien du corps. Il a donc une porte d’entrée naturelle dans ce monde, même s’il n’en maîtrise pas tous les dialectes.

Dans l’histoire de la pop, les croisements réussis viennent rarement d’une imitation parfaite. Ils viennent de l’écart. Quand un musicien de rock joue du reggae, ce qui peut être intéressant, c’est justement ce qu’il apporte de son univers : une façon de frapper, une manière de respirer, une texture. L’important, c’est de ne pas transformer le reggae en déguisement. Et Ringo, par tempérament, ne sait pas déguiser : il est trop frontal, trop transparent. Il joue comme il est.

Cette humilité est aussi une forme de respect. Il ne prétend pas « être » jamaïcain, il ne singe pas une identité. Il dit : j’essaie, je joue, je fais de mon mieux. Et cette posture explique sa fierté quand un musicien légitime du genre lui fait un compliment. Parce qu’alors, l’essai n’est pas seulement un jeu entre amis : il devient une rencontre authentique, une validation venue du cœur du style.

Tony Chin : l’ombre gigantesque derrière des milliers de grooves

Le nom de Tony Chin est peut-être moins connu du grand public rock que celui des chanteurs de reggae les plus emblématiques. Mais dans la galaxie jamaïcaine, il appartient à cette catégorie d’artisans légendaires, ces musiciens de studio dont le jeu a façonné l’histoire autant que les voix. Le reggae est une musique de collectif, une musique où les groupes d’accompagnement, les sections rythmiques, les guitaristes et les bassistes ont une importance presque égale à celle des frontmen. Les grands labels, les grands producteurs, les grands chanteurs, oui. Mais aussi les mains qui jouent.

Chin a traversé des époques, des studios, des esthétiques. Il fait partie de ces guitaristes capables de transformer un simple skank en signature, de faire parler un accord sec, d’habiter le silence entre deux temps. Dans le reggae, la guitare n’est pas toujours là pour briller. Elle est là pour structurer, pour découper le temps, pour créer une tension permanente entre présence et absence. C’est un art subtil, presque minimaliste, qui demande une discipline particulière : savoir être essentiel.

Que Ringo Starr croise un tel musicien à Los Angeles, dans la Valley, pendant une période de pandémie, relève presque du roman. C’est le genre de scène que la pop moderne rend possible : un ancien Beatle, isolé mais actif, apprend qu’un guitariste jamaïcain mythique est dans les parages, et le fait venir pour jouer sur un morceau. Ce n’est pas un feat calculé. C’est une rencontre de musiciens, un instant où les carrières se touchent sans hiérarchie excessive.

Le détail qui donne une épaisseur supplémentaire à l’histoire, c’est le rôle de Zak Starkey, le fils de Ringo. Zak est lui-même musicien, batteur, et surtout passionné de reggae au point de s’être impliqué dans des projets très concrets autour de cette musique. Dans cette famille, le reggae n’est pas un cliché de plage : c’est un centre d’intérêt réel, presque une obsession. C’est par cette porte, par cette passion filiale, que Ringo et Tony Chin se retrouvent dans la même pièce. La transmission n’est pas seulement celle du rock des années 60 vers aujourd’hui. C’est aussi celle d’une curiosité qui se propage de génération en génération.

Une batterie reggae selon Ringo : le groove comme conversation

Ce qui se joue, musicalement, dans “Waiting for the Tide to Turn”, c’est une rencontre de philosophies rythmiques. Ringo vient d’une culture où le backbeat est roi, où la caisse claire sur 2 et 4 structure l’énergie, où la batterie porte souvent la chanson comme un moteur. Le reggae, lui, déplace ce pouvoir. Il le répartit. La basse devient une colonne vertébrale, la batterie devient un jeu d’ombres, la guitare découpe le temps en éclats, l’orgue peut ajouter une brume. C’est une musique où personne ne doit écraser l’autre, où chaque instrument est un morceau du puzzle.

Ringo, batteur de la chanson, comprend instinctivement cette logique. Il n’a jamais été un batteur qui cherche à dominer. Chez les Beatles, il a toujours su se mettre au service. Il sait écouter une voix, il sait laisser passer un refrain, il sait ne pas jouer. Cette qualité, dans le reggae, est cruciale. Ce n’est pas la complexité du pattern qui fait la vérité d’un groove. C’est sa capacité à tenir, à être stable, à donner de l’espace.

Quand Ringo raconte qu’il « fait juste ce qu’il pense être une batterie de reggae », il décrit en réalité un processus très musical : il écoute l’image mentale qu’il a du genre, puis il la traduit avec ses mains. Et cette traduction passe par son identité. Il y a forcément, dans son jeu, une manière de tomber sur le temps qui lui appartient, une façon de faire respirer la caisse claire, une rondeur particulière de la grosse caisse. Ce n’est pas la Jamaïque pure. Ce n’est pas non plus un pastiche. C’est un Ringo qui se met à parler reggae avec son accent à lui.

C’est là que le compliment de Tony Chin prend tout son sens. Quand une figure du reggae lui dit, en substance, « c’est toi qui as joué la batterie ? bon groove », ce n’est pas une politesse. C’est une reconnaissance d’authenticité. Cela signifie : tu n’as pas trahi l’esprit. Tu as compris quelque chose. Tu as trouvé la bonne attitude.

Et Ringo, on le devine, a vécu ce moment comme une petite victoire personnelle. Pas une victoire de carrière, pas une victoire médiatique, mais une victoire de musicien : celle qui dit qu’à 80 ans passés, on peut encore apprendre, encore surprendre, encore se faire valider par des pairs d’un autre monde.

Pourquoi le morceau n’a pas été un hit : les charts comme miroir déformant d’une époque

Il faut maintenant regarder le fait brut, sans romantisme : “Waiting for the Tide to Turn” n’a pas été un succès de classement. Le titre n’a pas été lancé comme un tube, il n’a pas envahi les radios, il n’a pas été porté par une campagne massive. L’EP Zoom In lui-même a eu une existence relativement discrète dans les charts généralistes. Cela peut sembler paradoxal quand on se souvient que Ringo, dans les années 70, a été une vraie star pop, capable de placer des singles très haut, de rivaliser avec les tendances de son temps.

Mais comparer les années 70 et les années 2020, c’est comparer deux planètes. Le marché n’a plus la même structure, le public n’a plus les mêmes habitudes, la notion même de « hit » s’est transformée. Aujourd’hui, un morceau peut être écouté par des millions de personnes sans devenir un hit au sens traditionnel, parce que l’attention est fragmentée, parce que les playlists remplacent les radios, parce que les algorithmes découpent le monde en micro-tribus. Ringo, dans ce paysage, n’est pas un nouveau héros de streaming. Il est un symbole vivant, un artiste patrimonial, dont l’audience se construit autrement, plus lentement, plus fidèlement.

Il y a aussi un élément esthétique. Le reggae n’occupe plus la même place dans la pop dominante anglo-saxonne qu’à certaines périodes. Il revient par cycles, il se mélange, il se reconfigure, mais il n’est plus ce courant central qui a irrigué massivement la culture britannique à la fin des années 70 ou au début des années 80. Et quand le reggae réapparaît, c’est souvent sous forme de traces, de textures, de références, plutôt que comme un genre assumé avec ses codes. Un morceau reggae « franc », chanté par un ancien Beatle, peut donc sembler hors-format.

Enfin, il faut considérer la nature du projet. Zoom In est un EP, pas un album événement. Il ressemble à un carnet de bord. Il est né dans une époque où les artistes publiaient des objets plus courts, plus fréquents, comme pour maintenir un lien. Dans ce contexte, l’objectif n’est pas nécessairement de « dominer » les charts. L’objectif est de rester actif, de rester vivant, de continuer à jouer.

L’échec relatif dans les classements n’enlève rien au sens du morceau. Au contraire, il le protège d’une certaine pollution. Il reste une chanson pour ceux qui veulent l’entendre, un détail dans une carrière immense, une preuve que Ringo ne fait pas seulement de la musique pour célébrer son passé, mais aussi pour éprouver son présent.

Zak Starkey, Toots, et la Jamaïque dans la famille : quand la passion devient un pont

L’histoire de “Waiting for the Tide to Turn” prend une dimension presque narrative quand on la relie à d’autres épisodes récents. Car le reggae n’est pas arrivé dans la vie de Ringo par hasard, ni uniquement par nostalgie de l’Angleterre multiculturelle. Il est aussi entré par la porte familiale, via Zak Starkey, dont l’implication dans des projets jamaïcains est plus qu’une lubie.

Il y a quelque chose de beau dans cette image : le fils d’un Beatle, élevé dans le bruit du rock mondial, choisit de se passionner pour le reggae au point d’en faire un axe de travail, de production, d’engagement. Cela dit quelque chose de la puissance du reggae comme culture, mais aussi de la manière dont la musique circule. On imagine souvent la transmission comme une ligne droite : les Beatles influencent le monde, point final. Ici, la flèche revient autrement : une musique née ailleurs, portée par d’autres histoires, vient irriguer l’univers des Starkey et reconfigurer leurs rencontres.

Ce contexte explique pourquoi l’idée d’inviter Tony Chin n’a rien d’un gadget. C’est le prolongement d’une fréquentation, d’une familiarité. Ringo ne fait pas un morceau reggae parce que c’est « exotique ». Il le fait parce que, dans son entourage immédiat, le reggae est une affaire sérieuse, un territoire habité, un lieu de collaborations possibles. Et c’est aussi ce qui rend son enthousiasme crédible : il n’est pas dans la pose.

Dans un monde idéal, on aurait aimé voir ce morceau prendre une vie scénique, être joué comme un moment de soleil au milieu d’un set. Mais même sans cela, il a une fonction : rappeler qu’un Beatle peut encore, à cet âge, s’asseoir derrière une batterie et tenter autre chose. Rappeler que la curiosité n’a pas de date de péremption.

Le “peace and love” comme ligne de basse : la constance d’un homme qui refuse l’amertume

Il est tentant, quand on parle de Ringo, de se moquer gentiment de ses mantras. « Peace and love », répété comme une formule, parfois comme un gag. Mais ce serait passer à côté d’un trait rare dans le rock : la constance d’un homme qui a choisi la lumière. Dans une culture qui adore le drame, la chute, la noirceur, la posture du martyr, Ringo a souvent été regardé comme trop simple, trop gentil, presque naïf. Or cette simplicité est un choix. Et ce choix, au fil des décennies, devient une forme de radicalité.

“Waiting for the Tide to Turn” est typiquement une chanson qui appartient à cette éthique. Elle ne cherche pas à expliquer le malheur, elle cherche à le traverser. Elle ne nie pas la difficulté, elle propose une patience. Elle dit : la marée va tourner. Ce n’est pas une prophétie politique. C’est une phrase de survivant. Et dans le contexte de la pandémie, cette phrase a un poids particulier : elle ressemble à une main posée sur l’épaule, pas à un discours.

On peut aussi y voir une cohérence artistique. Le reggae, même dans ses formes les plus militantes, a souvent porté une dimension spirituelle, une croyance dans la possibilité du mieux, une idée de communauté. Ringo, sans être rasta, sans revendiquer ce monde, partage une intuition similaire : la musique peut servir à tenir, à rassembler, à rappeler ce qui compte. C’est peut-être pour cela que l’alliance fonctionne : parce que derrière le style, il y a une attitude.

Ce que raconte vraiment cette chanson : la liberté comme héritage le plus précieux des Beatles

Au fond, “Waiting for the Tide to Turn” raconte moins une incursion exotique qu’une idée fondamentale : la liberté de circuler. La liberté de ne pas rester prisonnier d’un rôle, d’un passé, d’une image. Ringo Starr est condamné à être « l’ancien Beatle » jusqu’à la fin de ses jours. Mais à l’intérieur de cette condamnation, il continue de bouger. Il continue de jouer. Il continue de chercher des grooves, des textures, des rencontres.

C’est peut-être ça, l’héritage le plus précieux des Beatles : pas seulement des chansons parfaites, pas seulement une discographie mythique, mais une permission. La permission d’aimer plusieurs genres sans trahir son identité. La permission de se réinventer sans renier ce qu’on a été. La permission de faire du reggae à 80 ans parce qu’on en a envie, parce qu’on trouve ça amusant, parce qu’un guitariste légendaire est dans la Valley et que le studio est ouvert.

Que le morceau n’ait pas été un hit aux États-Unis ou au Royaume-Uni est presque secondaire. Les hits appartiennent à leur époque, à leurs mécanismes, à leurs statistiques. Les petites victoires de musicien, elles, appartiennent à une autre temporalité. Elles appartiennent à la joie de créer, à l’instant où un pair vous dit « bon groove », à la sensation de s’être approché d’un style sans le caricaturer.

Et si l’on veut être juste avec Ringo, il faut accepter cette idée : sa grandeur n’est pas toujours dans les chiffres. Elle est dans la durée, dans la fidélité, dans cette manière de rester un homme de musique plutôt qu’un monument figé. Zoom In n’est pas un sommet de carrière. “Waiting for the Tide to Turn” n’est pas un tube. Mais c’est une preuve. La preuve qu’un Beatle peut encore, après tout ce temps, changer de rythme et rester lui-même.

 

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