1970 n’est pas une simple date dans l’histoire des Beatles : c’est l’an zéro, le moment où le mythe s’effondre officiellement et où chacun doit répondre à la question la plus brutale qui soit : qui suis-je sans le groupe ? Dans la même année, les quatre dégainent un album comme on sort une lame. McCartney bricole McCartney dans l’intimité du foyer, Lennon se met à nu sur John Lennon/Plastic Ono Band, Harrison ouvre enfin les vannes avec l’ogre All Things Must Pass, Ringo se réfugie dans les standards de Sentimental Journey. Quatre déclarations d’indépendance… et quatre messages adressés, en creux, aux trois autres. Car même quand on ne se parle plus, on s’écoute. Comme des ex qui espionnent de loin la nouvelle vie de l’autre. Paul raconte ce frisson idiot et irrésistible : il pose le disque de John, et un “Ooh…” remonte du ventre — la vieille compétition Lennon/McCartney qui revient, réflexe de jeunesse, moteur de survie. Dix ans plus tard, l’histoire se répète à rebours quand Lennon, en public, concède que “Coming Up” est un sacré bon morceau. Pas besoin d’un coup de téléphone : les chansons font office de lettres, de piques, de réponses. Plongée dans l’année où les Beatles, séparés, continuent malgré tout de se parler à coups de vinyles.
Il y a des années qui ressemblent à des lendemains de fête, avec les confettis collés aux semelles et l’odeur de champagne éventé dans les cheveux. Et puis il y a des années qui ressemblent à un champ de ruines encore fumant, quand tout le monde fait semblant de ne pas regarder les gravats. 1970, pour les Beatles, c’est ça : l’année où le mythe s’effondre officiellement, et où chacun, dans la foulée, doit répondre à une question terrifiante et très simple. Qui suis-je sans le groupe ?
Dans l’imaginaire collectif, la séparation des Beatles est un événement abstrait, un point sur une frise chronologique, une tragédie pop qu’on consomme aujourd’hui comme on consomme un documentaire. Mais pour eux, sur le moment, c’est un divorce. Et pas un divorce élégant où l’on se souhaite bonne chance au tribunal. Un divorce qui mélange l’argent, l’ego, les blessures, les rancœurs, l’impression d’avoir été trahi, et le sentiment, plus humiliant encore, d’avoir perdu la main sur sa propre vie.
Ce qui rend 1970 fascinante, c’est que, dans la même année, les quatre hommes publient chacun un disque. Un geste presque synchronisé, comme si le groupe, même mort, continuait de respirer par spasmes. Paul McCartney sort McCartney (qu’on appellera plus tard McCartney I), Ringo Starr publie Sentimental Journey, George Harrison dégoupille l’énorme bombe All Things Must Pass, et John Lennon jette au visage du monde le bloc de vérité nue qu’est John Lennon/Plastic Ono Band. Quatre albums, quatre esthétiques, quatre manières de dire “je suis vivant”, quatre manières aussi de régler ses comptes avec l’histoire.
On a parfois raconté cette séquence comme une compétition de carrière. Qui fera le plus grand disque ? Qui sera le plus crédible ? Qui s’en sortira le mieux sans le logo Beatles sur l’étiquette ? Mais la vérité est plus intime : ces albums sont des lettres envoyées à des destinataires invisibles. Le public, bien sûr. Les journalistes, évidemment. Mais surtout les trois autres. Parce que, même quand la communication est rompue, même quand on ne s’appelle plus, on s’écoute. On s’espionne. On se jauge. Et, parfois, on se pique au vif.
Ce qui est beau et sordide à la fois, c’est que cette dynamique-là n’est pas née en 1970. Elle était déjà au cœur des Beatles. Le duo Lennon/McCartney a toujours fonctionné comme un moteur à deux pistons, avec cette énergie de rivalité fraternelle : l’un écrit un truc formidable, l’autre veut faire mieux, pas pour écraser, mais pour ne pas être laissé derrière. Le groupe a grandi dans cette tension. La séparation n’a pas effacé le réflexe. Elle l’a déplacé.
C’est précisément ce que Paul McCartney racontera des décennies plus tard : malgré l’amertume, malgré le silence, malgré les plaies, ils ont écouté les disques des autres. Pas comme des fans. Comme des ex. Avec la curiosité douloureuse de celui qui regarde l’autre refaire sa vie. Et parfois, au détour d’un morceau, la vieille sensation remonte : la compétition. Le besoin de prouver. Le besoin de répondre.
Sommaire
Paul face au disque de John : le frisson de la compétition qui revient, comme une ancienne maladie
McCartney a un don particulier : il raconte souvent des choses très dures avec un ton presque léger, comme s’il déposait un objet sur la table en disant “bon, voilà”, et que c’était à vous de mesurer le poids. Quand il parle de la fin des Beatles, il évite généralement les grandes scènes mélodramatiques. Mais il lâche parfois des images très justes : un divorce, quelque chose de “très douloureux”, et la lente amélioration, progressive, de la relation avec chacun.
Le détail crucial, dans son récit, c’est l’absence de communication directe : on ne se téléphone pas, ou très peu. On se déteste un peu, on se soupçonne beaucoup, on se parle par avocats interposés, on vit avec ce bruit de fond. Et pourtant, on écoute. On écoute All Things Must Pass, on écoute John Lennon/Plastic Ono Band, on écoute ce que l’autre est devenu quand il n’a plus à composer avec le cadre Beatles.
Et McCartney décrit une scène intérieure très précise : il met le disque de John, il entend ce qu’il entend, et il se dit “Ooh…”. Ce “Ooh” est important : c’est le son du ventre. Le son d’un réflexe ancien. Le son de la rivalité qui se réveille. Pas une jalousie mesquine, plutôt la sensation que l’autre vient de frapper fort, et que vous devez répondre, parce que vous n’êtes pas seulement un ami ou un ex-collègue : vous êtes l’autre moitié d’un duel mythologique.
John Lennon/Plastic Ono Band, pour l’oreille de 1970, est un disque qui ressemble à un dépouillement radical. Un anti-Sgt. Pepper. Une manière de dire : fini les costumes, fini les effets, fini le baroque, fini les couleurs. Voici un homme, une guitare, une voix, une douleur. C’est un album qui donne l’impression d’être enregistré sans peau, avec les nerfs à vif. Il n’est pas “agréable” au sens classique. Il est nécessaire.
Et c’est là que la compétition devient intéressante. Parce que McCartney, à ce moment-là, fait presque l’inverse : son McCartney est un disque lo-fi, domestique, bricolé, intime, où il joue presque tout lui-même, comme un homme qui se reconstruit dans une cabane après l’incendie. Lennon sort un manifeste de vérité brutale, McCartney sort un refuge. Lennon hurle “Mother”, McCartney murmure “Maybe I’m Amazed”. Lennon coupe dans la chair, McCartney recoud. Et pourtant, l’un peut provoquer l’autre. Parce que, dans l’esprit de Paul, la compétition n’est pas “qui est le plus triste” ou “qui est le plus radical”. La compétition, c’est : qui est le plus convaincant ? Qui réussit le geste le plus fort ? Qui impose le mieux sa nouvelle identité ?
Quand McCartney dit que ce vieux sentiment de compétition “revient”, il ne parle pas seulement d’une réaction esthétique. Il parle d’une dynamique psychologique construite depuis l’adolescence. John et Paul se sont formés ensemble, contre le monde, puis l’un contre l’autre, à l’intérieur du même groupe. Ils se sont poussés, piqués, défiés. Cette méthode de travail a produit des chansons qui, aujourd’hui encore, semblent immortelles. Et en 1970, même séparés, ils continuent de fonctionner avec ce carburant.
La vérité cruelle, c’est que cette compétition est aussi un substitut à la conversation. Quand on ne se parle plus, on se répond par chansons interposées. On n’appelle pas, on publie. On ne s’explique pas, on sort un album.
Quatre albums, quatre déclarations d’indépendance : le même traumatisme, quatre réactions
Regarder 1970 uniquement à travers la rivalité Lennon/McCartney serait réducteur, parce que l’année est aussi le moment où George Harrison et Ringo Starr affirment chacun une trajectoire. Et leur présence, dans cette histoire, n’est pas anecdotique : elle modifie l’équation.
Ringo, avec Sentimental Journey, choisit un angle que beaucoup n’auraient pas anticipé : un disque de standards, arrangés avec soin, presque un hommage à une époque pré-rock. C’est un geste de douceur, un geste de recul, un geste de protection aussi. Ringo se met à l’abri du duel. Il refuse d’entrer dans l’arène du “qui est le plus génial” en réaffirmant autre chose : la musique comme nostalgie, comme divertissement, comme tendresse. Il dit, en filigrane : je n’ai pas besoin de prouver que je suis un grand auteur, j’ai besoin de chanter ce que j’aime.
George, lui, fait exactement l’inverse : il sort All Things Must Pass, un disque gigantesque, trop plein, comme si des années de frustration s’étaient accumulées derrière une porte qu’on avait trop longtemps maintenue fermée. Harrison débarque avec un triple album, des chansons stockées, des titres rejetés ou ignorés à l’époque Beatles, une avalanche d’inspiration et une production ample. C’est un acte de revanche élégante. George ne dit pas “je peux faire comme vous”, il dit “j’avais ça en moi pendant que vous preniez toute la place”.
Et puis il y a John et Paul, qui, eux, ne peuvent pas échapper à l’histoire du duo. Même quand ils font des choses différentes, ils sont lus l’un à travers l’autre. Lennon devient la vérité brutale, McCartney devient la mélodie consolatrice. Lennon devient le “réel”, McCartney devient le “pop”. C’est simpliste, mais c’est ce que la presse adore : des rôles.
Sauf que ces rôles, parfois, les intéressés les alimentent. Lennon, au début des années 70, a parfois été violent envers McCartney dans ses déclarations. Paul, lui, a souvent choisi une posture plus apaisée. Mais l’apaisement n’efface pas la rivalité. Il la rend plus souterraine. Et en 1970, au moment de sortir ses premières œuvres solo, McCartney découvre que même sans Lennon dans la pièce, Lennon est encore un paramètre. Lennon est encore un miroir.
D’où ce “Ooh” en écoutant Plastic Ono Band. Ce n’est pas seulement “c’est bien”. C’est “il a frappé”. Et quand l’autre frappe, on serre les poings.
“Coming Up” : la chanson qui traverse la décennie et revient piquer Lennon au vif
Le plus ironique, dans cette histoire, c’est que la compétition ne s’arrête pas en 1970. Elle se prolonge, par vagues, au fil des années. Les deux hommes suivent, de loin, ce que fait l’autre. Parfois avec intérêt. Parfois avec mépris. Parfois avec une affection mal cachée. Parfois avec un agacement très humain : pourquoi lui y arrive et pas moi ?
McCartney racontera plus tard une anecdote révélatrice : il affirme que des gens qui travaillaient avec John lui ont rapporté une réaction très claire de Lennon en entendant “Coming Up”. Une réaction du type : “Oh merde, Paul en a écrit une bonne, je vais devoir en écrire une bonne.” Si cette phrase est exacte mot pour mot ou non importe finalement moins que ce qu’elle décrit : le réflexe. Le vieux mécanisme Lennon/McCartney, toujours actif, même quand le groupe est mort, même quand l’un vit à New York et l’autre sillonne le monde avec Wings.
“Coming Up”, c’est une chanson étrange dans la galaxie McCartney. Un morceau nerveux, synthétique, joueur, presque bricolé, avec ce groove saccadé et cette envie de modernité. Un titre qui sent l’atelier, l’expérimentation pop, l’oreille tournée vers l’époque. McCartney y est à la fois technicien et amuseur. Il s’amuse avec les voix, les textures, l’énergie. Il prouve qu’il n’est pas condamné au rôle du gentil mélodiste “sage”. Il peut être bizarre, moderne, un peu tordu.
Et c’est précisément le genre de morceau qui peut agacer Lennon. Parce que Lennon a toujours eu ce radar : quand Paul sort quelque chose de vraiment réussi, quelque chose qui sonne vivant, il peut se sentir défié. L’histoire du duo le montre : l’un n’a jamais été totalement indifférent au triomphe de l’autre. Quand Paul brille, John veut briller. Quand John brille, Paul veut répondre.
Ce qui est crucial, cependant, c’est de distinguer deux choses. D’un côté, l’anecdote racontée par McCartney, rapportant que John aurait été “rendu compétitif” par “Coming Up”. De l’autre, ce que Lennon a dit publiquement lui-même.
Et là, l’histoire devient plus subtile, plus intéressante aussi, parce qu’elle montre Lennon en train de gérer son image, son récit, et peut-être ses contradictions.
Ce que Lennon dit publiquement : “un bon morceau”, mais pas une confession de rivalité
En 1980, Lennon donne de longues interviews qui feront date, où il revient sur sa vie, sur les Beatles, sur ses années de retrait, sur son retour. Dans ce contexte, il parle aussi, à un moment, du fait qu’il ne suit pas forcément ce que font les autres. Il dit en substance qu’il ne passe pas sa vie à écouter Wings, George ou Ringo, qu’il ne suit pas non plus obsessionnellement les contemporains comme Elton John ou Bob Dylan, parce qu’il est occupé à vivre, à être père, à être dans sa propre bulle.
Et pourtant, Lennon mentionne qu’il a entendu “un morceau”, le hit “Coming Up”, et il le qualifie de bon morceau. Le compliment est presque minimaliste, mais venant de Lennon, dans cette période où il a pu être mordant envers McCartney, il a une valeur particulière. Lennon n’est pas un homme qui distribue facilement des étoiles. Lennon préfère souvent le sarcasme au compliment. Donc un “c’est bien” peut valoir un “c’est excellent”.
Ce qu’il ne dit pas, en revanche, c’est : “ça m’a rendu compétitif.” Il ne dit pas : “ça m’a poussé à écrire.” Il ne dit pas : “je l’ai entendu et j’ai voulu répondre.” Il se contente de reconnaître la qualité. Et il évoque même, dans le même mouvement, avoir entendu une autre chanson de Wings qui lui donnait l’impression que Paul était “déprimé”, sans en citer le titre. Là encore, Lennon observe, interprète, mais ne se livre pas.
Pourquoi cette différence entre la version “coulisses” rapportée par McCartney et la version “publique” de Lennon ? Parce que Lennon, même quand il est honnête, est un homme qui contrôle. Il contrôle son récit. Il contrôle ce qu’il concède. Dire “ça m’a rendu compétitif” reviendrait à admettre que McCartney a encore du pouvoir sur lui. Et Lennon a passé une partie de la décennie à prouver l’inverse. Admettre que Paul peut le “piquer” reviendrait à ressusciter le duo comme force active. Or Lennon veut être Lennon. Pas la moitié d’un logo.
Et pourtant, le compliment existe. Lennon dit que le morceau est bon. C’est déjà beaucoup.
Le cœur du sujet : la compétition comme forme d’amour, la rivalité comme lien indestructible
Il faut être prudent avec le mot compétition, parce qu’il évoque souvent quelque chose de petit : l’ego, la vanité, le score. Dans le cas de Lennon et McCartney, la compétition est plus profonde. Elle est presque structurante. Elle ressemble à ce qui se passe entre deux écrivains qui se lisent, deux peintres qui se regardent, deux boxeurs qui savent que l’autre est le seul adversaire digne de ce nom.
Pendant les Beatles, la compétition était intégrée dans le processus. Paul propose une idée, John la tord. John apporte une chanson, Paul propose une amélioration. Parfois l’un domine, parfois l’autre. Parfois la rivalité devient blessante. Mais souvent elle est productive. Elle empêche la complaisance. Elle pousse chacun à être meilleur. Elle évite la chanson “moyenne”. Elle crée, au meilleur sens du terme, une exigence.
Après la séparation, cette exigence devient plus difficile à maintenir. McCartney l’a dit ailleurs : aujourd’hui encore, il se demande parfois ce que John penserait d’une ligne trop sentimentale. Il réécrit pour éviter le sucre. C’est la trace directe de la compétition intégrée : Lennon comme juge intérieur. Et Lennon, de son côté, même s’il se montre parfois dur publiquement, conserve le radar McCartney : quand Paul sort un bon morceau, il le remarque. Il le respecte, même à contre-cœur.
Ce qui rend la rivalité Lennon/McCartney fascinante, c’est qu’elle ressemble à une relation affective. Pas au sens romantique, évidemment, mais au sens où l’autre compte trop pour être ignoré. On ne devient pas compétitif face à quelqu’un qui ne compte pas. Si Lennon ne comptait plus pour Paul, Paul ne ressentirait pas ce “Ooh” en écoutant Plastic Ono Band. Si Paul ne comptait plus pour Lennon, Lennon n’aurait pas pris la peine de dire que “Coming Up” est un bon morceau. La compétition est une preuve : le lien n’est pas mort.
Et c’est pour ça que le récit de 1970 et celui de 1980 se répondent. En 1970, Paul écoute John et ressent le défi. En 1980, John entend Paul et reconnaît le talent. Entre ces deux moments, il y a une décennie de fractures, de réconciliations partielles, de silences, de petites piques, de gestes d’affection indirects. Mais le fil, lui, reste tendu.
Pourquoi Plastic Ono Band pouvait rendre McCartney compétitif : la radicalité comme provocation
Revenons au point de départ : McCartney qui écoute John Lennon/Plastic Ono Band et sent la compétition revenir. Pourquoi ce disque-là, en particulier, provoque-t-il cet effet ?
Parce que l’album de Lennon est un geste d’autorité artistique. Lennon dit : voilà ce que je suis. Pas un Beatle en costume, pas un personnage médiatique, pas un clown pop. Un homme. Et cet homme est en colère, en souffrance, en quête de vérité. Le disque refuse la décoration. Il refuse la séduction facile. Il refuse, en partie, l’idée même de “plaire”. Il est presque anti-commercial dans son dépouillement.
Pour McCartney, qui a toujours eu un rapport plus instinctif au plaisir de la chanson, un disque comme Plastic Ono Band peut être perçu comme un défi esthétique : John est en train de dire au monde “je suis l’artiste sérieux”. Et Paul, même s’il sait que c’est caricatural, peut sentir le danger de l’étiquette : Lennon le vrai, McCartney le léger. La compétition, ici, n’est pas seulement “je veux écrire une bonne chanson”. C’est “je veux être reconnu à égalité”. Je veux prouver que ma musique, même quand elle est pop, peut être profonde, forte, nécessaire.
C’est un vieux débat, presque éternel : la mélodie contre l’expression brute, la forme contre l’aveu. Lennon et McCartney incarnent souvent ces deux pôles, même si chacun est capable de traverser la frontière. Paul peut écrire “Helter Skelter”, John peut écrire “Julia”. Mais la perception publique, elle, adore les binarités. Et en 1970, cette perception devient une arène.
Écouter Plastic Ono Band, pour McCartney, ce n’est donc pas seulement écouter un disque. C’est écouter une prise de position. Et quand quelqu’un prend position, vous êtes obligé de répondre, ne serait-ce que par le fait de continuer à exister.
Pourquoi “Coming Up” pouvait piquer Lennon : la modernité comme humiliation possible
De l’autre côté, pourquoi “Coming Up” pourrait-il piquer Lennon ?
Parce que Lennon, en 1980, revient d’une période de retrait. Il a été absent, il a vécu ailleurs, il a été père, il s’est éloigné du circuit. Et pendant ce temps, McCartney a continué. Il a continué à publier, à tourner, à expérimenter, à changer de peau. Wings a été moqué par certains, mais Wings a aussi rempli des salles, vendu des disques, et produit des hits. McCartney a prouvé qu’il pouvait être un monstre pop en dehors des Beatles. Et ça, pour Lennon, peut être difficile à regarder.
Lennon a toujours eu une relation ambivalente au succès. Il le désire, il le méprise, il le fuit, il le regrette. Et il a aussi une relation ambivalente à Paul : admiration, irritation, jalousie parfois, tendresse cachée. Quand Paul sort un morceau comme “Coming Up”, qui sonne vivant, moderne, efficace, Lennon peut ressentir une double sensation : respect et agacement. Respect parce que c’est bon. Agacement parce que Paul est encore là, encore performant, encore capable de saisir l’époque.
Dans la logique du duo, cette sensation peut devenir un moteur. Même si Lennon ne le dit pas publiquement, même s’il ne veut pas l’admettre, la rivalité peut réveiller l’envie d’écrire. C’est ce que suggère l’anecdote rapportée par McCartney : l’idée que John, en entendant “Coming Up”, se serait dit qu’il fallait répondre. Ce serait cohérent avec leur histoire : l’un avance, l’autre se réveille.
Mais encore une fois, il faut distinguer le récit intime et le récit public. Lennon, en 1980, se présente comme quelqu’un qui ne suit pas ce que font les autres. Il se présente comme autonome. Le fait qu’il complimente “Coming Up” est déjà une brèche dans cette posture. Il montre qu’il écoute un peu, malgré tout. Qu’il sait. Qu’il est encore branché.
Et ce “bon morceau”, en creux, ressemble à un clin d’œil : je t’ai entendu.
La blessure derrière la rivalité : l’amertume, le silence, et la lente guérison
McCartney, dans son témoignage, parle aussi de l’amertume de la fin des Beatles. Il dit que les choses se sont améliorées progressivement avec chacun. Il décrit un processus de guérison. Cette dimension est essentielle, parce que la rivalité, ici, ne se déroule pas dans un contexte sain. Elle se déroule sur une plaie ouverte.
Quand un groupe se sépare, surtout un groupe aussi mythique, la séparation n’est pas seulement artistique. Elle est identitaire. Les Beatles étaient une entité. Leur séparation oblige chaque membre à se définir. Et se définir, souvent, implique de se distinguer. De dire : je ne suis pas toi. Je ne suis pas ce que les gens croient. Je suis autre chose.
Lennon, en sortant Plastic Ono Band, se distingue radicalement de l’image Beatles. McCartney, en sortant McCartney, se distingue aussi : il refuse le grand geste rock, il refuse l’orchestration, il refuse l’autorité, il choisit le foyer, la modestie, l’atelier. George, avec All Things Must Pass, se distingue par l’ampleur et la revanche. Ringo se distingue par la tendresse nostalgique.
Ce besoin de distinction nourrit la rivalité. Parce que distinguer, c’est comparer. Et comparer, c’est mesurer. Et mesurer, c’est se sentir en compétition, même quand on ne le veut pas.
Mais il y a aussi l’autre face : la guérison. McCartney dit que tout cela était “un tas de conneries” et qu’ils sont passés par là parce que c’était une rupture douloureuse. Cette phrase est typique de Paul : il minimise tout en reconnaissant la violence. Il dit “conneries” comme on dit “c’était absurde”, mais il n’efface pas le fait que c’était un divorce.
Dans ce contexte, écouter le disque de l’autre, c’est un geste ambivalent. C’est à la fois une curiosité et une douleur. C’est comme lire la lettre d’un ex. On veut savoir, et on redoute ce qu’on va découvrir. Et quand on découvre que l’autre est bon, qu’il frappe fort, qu’il se réinvente, cela peut être à la fois admirable et insupportable. D’où la compétition.
Ce que cette histoire raconte vraiment : les Beatles comme relation et non comme catalogue
On pourrait traiter tout ça comme un feuilleton : qui a dit quoi, qui a complimenté qui, qui s’est senti compétitif. Mais ce serait rater l’essentiel. L’essentiel, c’est que les Beatles ne sont pas seulement un groupe. Ils sont une relation. Un réseau de relations. Et Lennon/McCartney, en particulier, est une relation qui a façonné la musique populaire.
Quand McCartney dit qu’un album de Lennon l’a rendu compétitif, il ne parle pas d’un rival quelconque. Il parle de l’homme avec qui il a inventé sa vie. Lennon n’est pas un concurrent externe. Il est une partie de l’identité McCartney. Il est le contradicteur qui a poussé Paul à devenir meilleur. Et Paul, de la même manière, est un paramètre de Lennon : un miroir, un défi, un aiguillon.
Quand Lennon dit publiquement que “Coming Up” est un bon morceau, il ne parle pas d’un artiste quelconque. Il parle de l’autre moitié de son histoire. Et ce compliment, même minimal, ressemble à une reconnaissance implicite : je sais ce que tu vaux.
Cette histoire raconte aussi quelque chose de l’art en général : les grandes œuvres naissent souvent d’une tension. D’une friction. D’une rivalité créative. Et quand cette tension disparaît, l’artiste doit la recréer autrement. McCartney le fait en se demandant ce que John penserait. Lennon, s’il a vraiment été piqué par “Coming Up”, l’aurait fait en se remettant au travail.
Le drame, évidemment, c’est que Lennon meurt en 1980. Et avec lui disparaît la possibilité d’un dernier chapitre, d’une dernière compétition, d’un dernier échange. Il ne reste que des anecdotes, des phrases, des bribes, des témoignages.
Mais ces bribes suffisent à éclairer un point : malgré la séparation, malgré les rancœurs, malgré les mots durs, ils se regardaient encore. Ils s’écoutaient encore. Ils comptaient encore l’un pour l’autre.
Lennon et McCartney : deux conceptions du “bon” morceau, deux façons de se mesurer
Il y a une nuance intéressante dans le fait que McCartney parle de “compétition” et que Lennon parle de “bon morceau”. Les mots ne sont pas anodins. Paul décrit un mécanisme interne : la compétition comme moteur. John décrit une qualité objective : c’est bon.
Pourquoi ? Parce que Lennon, en public, aime se présenter comme au-dessus des jeux. Il aime l’idée d’être dans sa propre trajectoire. Il aime l’image du type qui ne suit pas les modes, qui ne suit pas les carrières des autres, qui s’en fout. Admettre la compétition reviendrait à admettre qu’il est encore dans le ring Beatles. Et Lennon, surtout après 1970, a essayé de quitter le ring. Ou de faire semblant.
McCartney, lui, est plus transparent sur ce point. Il admet la compétition parce qu’il sait qu’elle n’est pas honteuse. Chez lui, la compétition est presque une valeur : elle a produit des chansons. Elle a produit des sommets. Il ne la présente pas comme un vice, mais comme un vieux réflexe, une énergie.
Et puis, il y a une différence de caractère. Lennon avait une fierté, une susceptibilité, un besoin de contrôle du récit. McCartney a une forme de pragmatisme émotionnel : il reconnaît les mécanismes, il les raconte, parfois avec humour. Il dit “Ooh” comme on avoue un instinct. Lennon préfère dire “c’est bien” comme un juge.
Ces différences étaient déjà visibles dans les Beatles. Paul pouvait être l’architecte qui travaille, John l’iconoclaste qui tranche. Paul pouvait être l’optimiste, John le sceptique. Paul pouvait aimer polir, John pouvait aimer fissurer. Et cette dynamique, même après la séparation, continue de structurer leur relation, même à distance.
Le détail qui tue : Lennon complimente, mais garde une petite flèche dans la manche
Le passage où Lennon évoque une autre chanson de Wings qui lui donne l’impression que Paul est “déprimé” est typique de Lennon : même quand il complimente, il garde une pointe. Il ne peut pas s’empêcher d’interpréter, de psychologiser, de chercher la faille. C’est presque sa manière de rester dominant : je reconnais ton talent, mais je te vois. Je vois ton état. Je lis entre tes lignes.
Et le fait qu’il ne cite pas le titre de cette autre chanson ajoute une dimension presque cruelle : il laisse flotter le soupçon, il laisse le public imaginer, il laisse Paul potentiellement se demander de quel morceau il parle. C’est du Lennon pur : une phrase qui crée une ombre sans donner la forme de l’ombre.
En même temps, c’est aussi un signe d’attention. On ne parle pas de l’humeur d’un artiste si on n’a pas écouté un minimum. Donc Lennon, malgré sa posture de détachement, écoute assez pour sentir une émotion. Là encore, la contradiction est révélatrice : il ne suit pas, mais il écoute quand même. Il ne se soucie pas, mais il remarque.
Ce double mouvement – compliment et flèche – est exactement ce qui rend la relation Lennon/McCartney si intense. Elle n’a jamais été un échange de bons sentiments. Elle était faite de respect et de piques, d’admiration et de rancœurs, de proximité et de distance. Et c’est précisément ce mélange qui, en studio, a créé de l’électricité.
La compétition après les Beatles : un moteur qui survit à la machine
Il y a une tentation de croire que la compétition s’arrête quand le groupe s’arrête. Comme si la fin du cadre effaçait le réflexe. Mais la rivalité, surtout quand elle est fondatrice, survit. Elle devient une habitude mentale. Un dialogue intérieur. Un paramètre de création.
McCartney, en écoutant le disque de Lennon en 1970, ressent ce retour de la compétition. Lennon, en entendant “Coming Up”, reconnaît le talent de Paul. Même si Lennon ne confesse pas l’effet compétitif, le simple fait qu’il mentionne le morceau prouve qu’il le considère. Et le fait que McCartney raconte que Lennon aurait été piqué montre que, dans l’entourage de John, cette lecture existait.
Ce qu’il faut retenir, c’est que cette compétition n’est pas seulement une anecdote. Elle explique une partie de la longévité créative des deux hommes. Lennon et McCartney, même séparés, continuent de se définir l’un par rapport à l’autre, même quand ils prétendent le contraire. Ils continuent d’être un duo, même quand ils ne travaillent plus ensemble. Un duo fantôme.
Et c’est peut-être pour cela que les fans sont obsédés par ces histoires : elles donnent l’impression que les Beatles n’ont jamais totalement cessé d’exister. Qu’il y avait encore, sous la surface, une conversation. Une tension. Une possibilité.
Ce que Lennon dit aussi sur Paul : admirer la flèche, reconnaître la ténacité
Un autre aspect intéressant du témoignage public de Lennon en 1980, c’est qu’il reconnaît à Paul une forme de courage : celui d’avoir relancé une carrière après l’implosion. Lennon remarque que McCartney a fait avec Wings quelque chose qui lui ressemble : jouer dans des salles, repartir sur la route, retrouver un rapport au public moins monumental, presque plus humble. Lennon observe que Paul suit sa flèche. Et ce genre de phrase, là encore, est un compliment déguisé : tu fais ce que tu dois faire, tu n’es pas paralysé.
On oublie souvent que Lennon, malgré ses piques, pouvait aussi être lucide et juste. Il pouvait reconnaître la force de l’autre, même s’il n’aimait pas l’admettre. Ce regard, en 1980, est d’autant plus précieux qu’il arrive après une décennie de tensions. Il montre que Lennon et McCartney, à la fin, n’étaient peut-être pas réconciliés au sens hollywoodien, mais qu’ils avaient atteint une forme de maturité : la capacité de reconnaître ce qui est bon chez l’autre, même si l’histoire reste compliquée.
Et cette maturité, paradoxalement, rend la mort de Lennon encore plus tragique. Parce qu’on sent que quelque chose commençait à se détendre. Que la guerre des années 70 s’épuisait. Que le duo pouvait, peut-être, se transformer en relation adulte, moins toxique, plus apaisée.
Mais l’histoire s’arrête.
“Ooh” d’un côté, “bon morceau” de l’autre, et la preuve que le lien n’a jamais été coupé
Au fond, ce récit tient sur deux réactions. Paul McCartney, en 1970, écoute John Lennon/Plastic Ono Band et sent la vieille compétition revenir. Il entend John frapper, et il serre les dents. John Lennon, en 1980, entend “Coming Up” et dit publiquement que c’est un bon morceau. Deux réactions qui se répondent, comme un dialogue fragmentaire.
Entre les deux, il y a une décennie de vies séparées, de disques, de disputes, de réconciliations partielles, de mythologies contradictoires. Mais il y a surtout une évidence : Lennon et McCartney, même après les Beatles, restaient sensibles à l’œuvre de l’autre. Ils se regardaient encore. Ils s’évaluèrent encore. Ils se respectaient encore, parfois malgré eux.
Et c’est peut-être ça, la définition d’une relation créative majeure : elle ne s’arrête pas avec la collaboration. Elle continue d’exister comme une tension intime, un réflexe, une petite voix. Même quand on ne se parle plus, on se répond par musique interposée. Même quand on prétend ne pas suivre, on écoute le hit à la radio. Même quand on veut être libre, on reste, quelque part, l’autre moitié d’un duel qui a changé la pop.
Le plus poignant, c’est que cette compétition-là, chez eux, n’était jamais purement destructrice. Elle pouvait être douloureuse, oui. Elle pouvait être toxique, parfois. Mais elle était aussi un moteur. Un moteur qui a fabriqué des chansons. Un moteur qui, même après la séparation, a continué à faire tourner la machine intérieure.
Dans le “Ooh” de Paul et le “bon morceau” de John, on entend encore, en sourdine, le duo Lennon/McCartney. Pas comme une nostalgie. Comme une force. Une force qui survit à tout, sauf au silence définitif.













