En 2012, les premières chansons des Beatles devaient tomber dans le domaine public. Le Conseil de lUnion Européenne vient, in extremis, de les mettre à labri en allongeant de 50 à 70 ans la durée de protections des enregistrements. Il faudra donc attendre 2032 pour rééditer sans licence les sessions de 1962. Entre temps, combien de splendides disques de blues, de folk, de gospel ou de latin jazz, combien denregistrements de voyageurs en Afrique ou en Asie (à lépoque, les « musiques du monde restaient à inventer) resteront indisponibles ? Nous avons posé la question à Patrick Frémeaux, qui, au fil du temps, a mis sur pied lun des plus beaux catalogues français de rééditions de titres tombés dans le domaine public
Peut-on écrire que « Les Beatles mont tuer » ? Ce nest probablement pas un hasard si cette décision dallongement du domaine public est prise quelques semaines avant que les premières chansons des quatre de Liverpool ny tombent
Patrick Frémeaux : On peut dire aussi que les majors demandent ça depuis dix à quinze ans. Que ça tombe maintenant, au moment où des titres importants sont en jeu, cest finalement relativement légitime.
{{Est-il possible de mesurer la part des disques de cette époque qui sont aujourdhui disponibles dans les magasins de disques ?}}
Patrick Frémeaux : Le problème, cest que, de toutes façons, les disque que vont pouvoir exploiter les majors, cest deux ou trois pour mille de leur catalogue en physique et quelque pour cent en numérique. Le fond du problème, cest quelles nont pas éclairci les droits sur des durées aussi longues. Si lartiste a bénéficié dune vente continuelle, comme Bourvil, Johnny Hallyday, Charles Aznavour, les Beatles ou les Rolling Stones, les contrats ont été élargis au fur et à mesure, par rapport aux nouveaux usages ou aux nouveaux supports. Quand lartiste a eu une petite carrière dans les années 60 ou 70 et que les disques ne sont plus exploités, le contrat qua la major nest pas du tout en phase avec le support CD, avec le téléchargement, avec les nouvelles conventions collectives,
Les majors compagnies nauront pas les moyens juridiques et financiers déclaircir les droits. La preuve : dans les musiques spécialisées, du type jazz ou musiques du monde, on saperçoit que les majors rééditent souvent leurs propres artistes, leurs propres productions dès quelles tombent dans le domaine public, parce quils ont de mauvais rapports avec les ayants droits et quils nont pas pu adapter le contrat pendant que lenregistrement était encore dans le domaine protégé.
{{Ce fonds de catalogue est un véritable enjeu, économiquement parlant ?}}
Patrick Frémeaux : Il est évident que les grands noms de la pop des années soixante (à partir de 1962, les Beatles et ensuite les Rolling Stones) sont des artistes qui, grâce au phénomène rétro de ces dernières années, ont gardé une très grande valeur économique. Je nai pas de chiffre précis mais cest suffisamment important pour que les majors compagnies sinquiètent de lexploitation de leur fond de catalogue.
{{Vous aviez proposé à Christine Albanel, lorsquelle était Ministre de la Culture, un « domaine public payant ». Pouvez-vous nous expliquer de quoi il sagit ?}}
Patrick Frémeaux : Lidée, ce serait de réserver au droit voisin (le droit des interprètes et des producteurs) le même statut que le droit dauteur. Le droit dauteur, cest très simple : les auteurs et les éditeurs de musique déposent à la Sacem leurs titres. Ensuite, toute maison de disque ou tout artiste peut utiliser ce titre sil paie les droits dauteur. Aucune autorisation préalable nest demandée. Alors que, pour le droit voisin, il faut un accord avec la maison de disques. Le problème que nous avons, nous les indépendants qui nous intéressons au patrimoine, cest que nous serions prêts à rééditer des titres du domaine protégé en versant une licence aux majors. Mais, comme elles sont pour la plupart des sociétés de droit américain, elles ont des maisons mères qui refusent, par philosophie et par politique commerciale, de licencier à des indépendants. En plus, ces majors compagnies, en France, nont pas les moyens déclaircir juridiquement leur fonds pour pouvoir le licencier à lextérieur.
Donc, mon idée de « domaine public payant », cétait de dire que, par exemple, à partir de 2012, lannée 1962 rentrait dans le domaine public payant et que tout le monde pouvait lexploiter mais en payant, auprès des sociétés civiles de producteurs ou dinterprètes, qui existent aujourdhui (lAdami et la Spedidam pour les interprètes et la SCCP et la SPPF pour les producteurs), une licence de 20%, avec un minimum par disque qui aurait pu être de cinquante centimes. On aurait été dans un cas où le patrimoine aurait pu être diffusé et, en même temps, les producteurs et les interprètes auraient eu une sorte de droit de suite.
{{Les chiffres que vous annoncez dans votre dossier de presse sont inquiétants. Vous navez vendu que 600 exemplaires des différents volumes de votre intégrale Charlie Parker, ou de votre intégrale Mahalia Jackson. Lactivité de votre maison de disques est-elle menacée ?}}
Patrick Frémeaux : Non, pas du tout. Nous, je le dis souvent, on fait moins de domaine public quUniversal. Le domaine public, chez nous, cest un travail scientifique qui est réservé à des secteurs qui ne sont pas exploités par les majors, comme lanthologie de calypso de Trinidad quon vient de publier. Globalement, le domaine public représente 8% de notre chiffre daffaires. Mais il représente 12 à 13% de nos dépenses. En fait, le domaine public nous coûte plus que les autres productions que nous faisons. Ce sont donc nos productions dartistes vivants ou nos enregistrements de cours de philosophie qui financent nos rééditions de domaine public. Donc, économiquement, cette prolongation de la durée du domaine public est une bonne nouvelle. Mais cest une mauvaise nouvelle pour le patrimoine sonore et ceux qui sy intéressent. Gagner de largent avec des uvres du domaine public, si on le fait sérieusement, cest-à-dire en trouvant les sources, en nettoyant les bandes, en faisant des livrets explicatifs,
on ne peut pas dire que ce soit lucratif.
{{Jai limpression que votre position sur la question du domaine public sest considérablement assouplie depuis quelques années
}}
Patrick Frémeaux : Cest vrai que mon dernier communiqué de presse est beaucoup plus doux que mes positions dil y a cinq ou six ans. Pour une raison simple
Dun côté, je pense que cest très mauvais pour le patrimoine sonore que cette loi passe. Dun autre côté, je pense quil est également très mauvais pour le patrimoine sonore (et léconomie culturelle) que les majors compagnies soient dans un tel état de sinistre économique. Les Etats ont, pendant des années et des années, sacrifié le monde du disque sur lautel du haut-débit dinternet. La musique a été sacrifiée et aujourdhui le législateur puisquen retardant la lutte contre le téléchargement illégal, il a restreint la véritable propriété que peuvent avoir les producteurs et les interprètes sur leurs créations élargit cette propriété en lui donnant une durée de vie qui sera désormais de 70 ans au lieu de 50 ans. Cest très long. Pour un médicament, les brevets nexcèdent pas 30 ans. Reconnaître 70 ans de propriété sur une activité de lesprit, cest une position qui vise à aider les majors compagnies et les gros labels indépendants et reconnaître, finalement, à léconomie culturelle une importance égale au patrimoine quelle a constitué.
Source : mondomix
