Invitée à la Triennale de Yokohama et au Moca de Hiroshima, lartiste a manifesté son soutien à ses compatriotes, en détresse après la catastrophe de Fukushima.
«Vous nêtes pas des victimes ! Le Japon nest pas une victime !» A 78 ans, Yoko Ono tient la tribune avec allure. Plutôt habituée aux propos laconiques, début août à Tokyo, elle sest prêtée pendant deux heures et demie à une conférence et un débat assez intense avec de jeunes artistes, mais aussi des rescapés de Hiroshima, de Nagasaki ou de Fukushima.
Lunettes noires, tailleur anthracite, décolleté avantageux et un canotier blanc penché un peu canaille, elle répondait à linvitation de la Fondation Mori, à loccasion dune tournée qui devait aussi la conduire à Hiroshima et dans le nord, dévasté par le tsunami du 11 mars. Sujet de la conférence : que peut lart face à la catastrophe ?
Au même moment, la presse annonçait que la radioactivité à la centrale de Fukushima, dépassant la dose létale des 10 sieverts par heure, approchait le niveau de contamination atteint à Hiroshima, à 700 mètres du point dimpact de la bombe atomique. Devant la commission parlementaire japonaise, le Pr Tatsuhiko Kodama, responsable du centre national de la radioactivité, précisait que les réacteurs de la centrale avaient relâché trente fois plus de matière nucléaire que la bombe A. En 1945, elle avait causé la mort de 140 000 personnes à Hiroshima et de 75 000 à Nagasaki. Le nombre de victimes des irradiations depuis mars reste encore inconnu
Les fantômes planent au Japon.
La fin de lostracisme
«Nous sommes la seule nation à avoir été frappée deux fois par une catastrophe nucléaire, lance Yoko Ono. A Hiroshima et Nagasaki, la souffrance a été encore plus terrible. A lépoque, je vivais au Japon. Tout avait brûlé, les gens vivaient dans des huttes. Le pays était anéanti. Depuis Pearl Harbour, il était ostracisé par la communauté mondiale. Les femmes et les enfants étaient les premiers frappés, et personne ne leur a tendu la main. Mais le Japon sest redressé. Il est devenu la deuxième puissance économique mondiale. Après le tsunami, le mouvement de solidarité a été extraordinaire. Nous avons été respectés et aimés. Ecoutez la voix du monde, elle est très claire : les gens ont admiré la détermination des Japonais. Nous ne souffrons plus de lostracisme comme par le passé ; et, pourtant, je vois un pays complètement déprimé. Il faut reprendre espoir. Les habitants de Nagasaki et de Hiroshima ne sont plus des victimes. Ils ont réalisé de grandes choses, que les victimes ne peuvent accomplir. Certains nous croient hantés. Mais nous ne sommes pas hantés. Nous sommes capables de surmonter les plus grands drames, et je veux emprunter avec vous cette route de lespoir.»
Entre lartiste, qui vit à New York, et ceux qui ont tout perdu, lappel na rien dévident. «Quand une personne a vu ses proches disparaître, comment dire quelle nest pas une victime ?» lance une jeune femme. «Les esprits restent dans nos mémoires, répond Yoko Ono. Mais cela ne fait pas de nous des victimes. Nous avons tous nos rêves, et ensemble nous devons guider les nouvelles générations.» Des dizaines de jeunes gens, certains ayant été irradiés à Fukushima, se mettent en rangs pour se succéder à la tribune. Dans lassistance, une étudiante confie quaujourdhui encore, nombre de jeunes filles originaires comme elle de Hiroshima prennent soin de cacher leur lieu de naissance, par peur de ne jamais trouver de mari.
Yoko Ono évite les sujets qui fâchent, prend soin de désamorcer toute politisation. Elle suggère «au Japon de montrer lexemple au monde, en bâtissant une nouvelle société, fondée sur la paix et le respect de lenvironnement», mais sans reprendre la revendication dun abandon immédiat du nucléaire. Et cest tout juste si, poussée par lauditoire, elle évoque, en termes très pudiques, son expérience personnelle de la perte et de la résilience. La séance tourne à la psychothérapie de groupe.
Beaucoup dincompréhension, de frustration et de détresse, des demandes de conseil aussi. «Yoko San, je narrive pas à penser à lavenir.»«Jen veux aux autres, que faire?» De jeunes artistes ne parviennent plus à créer, une poétesse se dit incapable décrire. Il revient aux artistes, reprend Yoko Ono, «douvrir les portes, de franchir le seuil et douvrir de nouveaux espaces». Elle les compare à un samouraï dont elle admirait la légende couchée dans les manuels scolaires, et qui considérait les défis quil avait dû affronter comme les «sept trésors de sa vie». «Donnez-moi des épreuves», rêvait-elle alors. La première a été la destruction de Tokyo par les bombardements, doù elle avait été évacuée, enfant, vers la campagne.
Les quelques journalistes américains présents font la moue, peu convaincus par le simplisme du raisonnement. Elle-même reconnaît les limites du prêche pacifiste quelle répète depuis si longtemps. Elle évoque le bed-in, la manifestation dadaïste de 1969. Avec John Lennon, elle avait alors passé une semaine dans une chambre dhôtel de Montréal, devant les caméras, pour protester contre la guerre du Vietnam. Cest elle, artiste très engagée depuis son plus jeune âge, ayant rompu avec la grande famille japonaise dont elle était lhéritière, qui avait fait basculer la star des Beatles dans cette prise de conscience. «Avec John, nous étions pleins dimpatience, nous pensions que la paix adviendrait vite. Cela na pas marché. Cest difficile, mais il faut être patient. Il faut laisser le courant venir. Ceux qui veulent aller vite, ce sont les fauteurs de guerre. Eux, ils sont toujours pressés.»
Une dizaine de témoins voudraient intervenir, mais les organisateurs coupent court. Un tirage au sort départage les deux derniers. Yoko Ono se saisit dune brosse et, à grands gestes, écrit les caractères du mot «rêve», laissant lencre noire couler sur la toile. Mélange dantique calligraphie, de dripping californien et de gestuelle gutaï, mouvement davant-garde né au Japon dans les années 50 exaltant les mouvements du corps et la transformation née de la matière
Elle offre la pièce à un orphelinat. Même si la critique dart peut être mitigée à son égard et que la part de célébrité joue évidemment dans sa cote, les musées du monde se disputent ses uvres.
Horloge bloquée sur 14 h 46
Le lendemain, à Yokohama, à une trentaine de kilomètres au sud de Tokyo, cest louverture de la Triennale dart contemporain. Yoko Ono a fait coller de grandes affiches répétant le mot «rêve». A lintérieur du musée, elle a fait poser un téléphone quelle appelle de temps à autre pour sentretenir avec le visiteur ayant décroché par hasard. Son grand truc en tant quartiste est de «faire participer le public», linciter à graffiter les murs, planter des clous, monter sur un escabeau, ce qui ne manque pas de poser des problèmes aux personnels des musées. Lancée en 2001, la Triennale sest depuis imposée comme un rendez-vous qui compte dans le continent. Elle est affublée dun titre qui lui avait été attribué bien à lavance : «Our Magic Hour» («notre heure de magie»), bien peu prédestiné à la catastrophe. Elle a été à deux doigts dêtre annulée. Son budget a dû être revu à la baisse, et le film de vingt-quatres heures The Clock(Libération de vendredi), qui avait fait sensation à louverture de la Biennale de la Venise, ne peut être diffusé la nuit, en raison du rationnement de lélectricité. Son auteur, Christian Marclay, a quand même fait le déplacement.
«Nous avons dû réduire le nombre des artistes invités, mais aucun ne sest désisté», se félicite la directrice artistique, Miki Akiko. Soixante-seize sont représentés jusque début novembre, beaucoup de la jeune création japonaise. Né à Tokyo, mais de père vietnamien, Jun Nguyen-Hatsushiba a déployé les images dune course collective au Japon et au Vietnam, voulant dessiner un parallèle entre lexode des boat people et le déplacement des populations de Fukushima. Foulée silencieuse le long des ruines. Sur la façade dun bâtiment, Krzysztof Wodiczko, Américain né à Varsovie, mêle les récits des sauveteurs à ceux de GI revenus dIrak. Entrecoupés de coups de feu : autant dire quon est dans le choc du témoignage, plutôt que dans la recherche esthétique
La Triennale coïncide avec les commémorations du 66e anniversaire de la bombe de Hiroshima, le 6 août. Des arbres en fleurs, dans le parc aménagé autour du dôme squelettique ayant survécu à lexplosion, 50 000 personnes ont entendu le maire appeler le pays à se dégager de lemprise du nucléaire. Dans le Mémorial, un cahier décolier brûlé, une poupée noircie, un paysage dapocalypse traversé par un piéton
Sur les hauteurs de la ville, au musée dArt contemporain (Moca), Yoko Ono a reçu le prix «Lesprit de Hiroshima» pour lensemble de sa création comme «pionnière de lart conceptuel depuis les années 60» : musique, poésie, vidéo, performance. Au musée, elle a monté une exposition, quelle a dû remanier de fond en comble après les événements du printemps. Comme elle le fait depuis une trentaine dannées, elle a posé des wish-trees, arbres sur lesquels les visiteurs peuvent déposer des souhaits. «Enfant, je faisais cela dans les temples», explique-t-elle.
Dans une salle sombre, devant des images de villes détruites, elle a disposé des silhouettes en plexiglas représentant les victimes «invisibles» et, un peu plus loin, un cimetière de velours sombre dans lequel résonne le croassement des corbeaux. De petits objets brisés sont entassés, dont une horloge. Ses aiguilles sont bloquées sur 14 h 46: lheure du déclenchement du séisme du 11 mars. Dune boîte noire suinte un filet de sang. Au milieu du parcours, lartiste a aussi fait installer des portes, récupérées de son appartement du Dakota Building, devant lequel John Lennon a été assassiné à New York. A ces installations, elle a su insuffler une certaine grâce en répandant sur le sol des petits oiseaux en papier découpé, représentant des grues qui, dans la tradition, symbolisent la longévité. Une idée qui lui est venue sur place lors de linstallation. «Le présent seul compte pour moi, confie-t-elle. Je ne veux pas être tenue par le passé. Et, demain, qui sait ce qui va se passer ?»
Dans les galeries du musée, les uvres dautres artistes se confrontent au drame, des femmes nues hurlant, des taureaux furieux, des poumons carbonisés. Henry Moore a donné une sculpture, Atom Piece, inspirée dun crâne déléphant. Vingt ans plus tôt, sous un autre nom, elle avait servi de prototype à un monument commandé par luniversité de Chicago pour célébrer le vingtième anniversaire de la première réaction nucléaire obtenue en laboratoire. Dans les deux cas, son ambivalence a soulevé une violente polémique, dénoncée tour à tour comme un symbole du pacifisme – à Chicago – et du militarisme – au Japon. Lart a toujours son mot à dire.
Pour les journées du patrimoine, lartiste Yann Toma installera, les 17 et 18 septembre, dans la nef du Grand Palais, «Fukushima Energie», une grand uvre à laquelle tous seront invités à participer pour «jeter un pont vers le Japon».
Source : Par VINCENT NOCE Envoyé spécial au Japon
