Oslo (Norvège) de notre envoyé spécial
Dans le cadre d’une tournée européenne, entre le réglage de la balance et le début de son concert à Oslo, Sir James Paul McCartney a accordé un entretien au Monde, journal qui lui est contemporain et dont bon nombre de lecteurs ne se sont jamais remis des chansons des Beatles.
Un autre nom, celui de Ray Charles, mort le 10 juin, éveille chez McCartney des souvenirs – à leurs débuts, les Beatles avaient repris I Got a Woman et What’d I Say : « A Liverpool, la seule station de radio que l’on captait passait des choses vraiment pas terribles. Mais, une nuit, un DJ a diffusé What’d I Say. Wow ! Ce riff au piano électrique ! Le morceau se terminait et le DJ s’est exclamé : « Attendez, ça continue sur l’autre face ! » J’ai trouvé génial que ce type ait enregistré une même chanson sur les deux faces. What’d I Say a bouleversé ma vie avant même que ce DJ ne révèle son auteur. Nous aimions Ray. »
Avez-vous prévu de rendre hommage à Ray Charles pendant cette tournée ?
Je l’avais fait à la fin des années 1980 en chantant au piano Don’t Let The Sun Catch You Cryin‘. Mais je n’étais pas très content du résultat. Comme j’aime la version rêche et directe que Ray a donnée d’Eleonor Rigby, j’ai préféré la lui dédier au lendemain de sa mort.
Les nostalgiques des Beatles peuplent vos concerts. Y a-t-il des chansons – Yesterday, Let It Be ou Hey Jude – que vous devez impérativement jouer pour les satisfaire ?
Oui. Si j’étais moi-même spectateur, il y en a que je voudrais entendre. Ce qui est intéressant, c’est que ceux qui réclament ces titres n’appartiennent pas forcément à ma génération. De jeunes gamins, de 8 à 10 ans, chantent Hey Jude. Donc je ne crois pas qu’il s’agisse de nostalgie. C’est un rapport différent, celui que je peux avoir avec Fred Astaire ou Nat King Cole. Il y a bien sûr des nostalgiques à mes concerts, qui ont connu cette époque et revivent ainsi leur jeunesse. Cette coexistence de publics me plaît.
A l’inverse, y a-t-il des chansons de votre catalogue que vous ne pouvez jouer aujourd’hui, parce que vous estimez qu’elles sont trop faibles ou démodées ?
Quand je choisis une chanson, je vérifie que les paroles tiennent encore la route. Prenez le dernier couplet de Drive My Car : « I got no car/ But I find a driver » (Je ne possède pas de voiture/ Mais j’ai trouvé un chauffeur). C’est sur ce sens de la dérision que reposent nos meilleures chansons. Ce qui dicte surtout le choix du répertoire actuel, c’est que nous jouons devant de nombreux spectateurs, principalement dans des stades. Il faut s’adapter à cette situation en trouvant un dénominateur commun : les tubes que les gens connaissent. Je ne peux donc pas intégrer trop de nouvelles chansons. Dans un petit club, j’en jouerais que vous n’avez jamais entendues, comme celle que je viens d’écrire aujourd’hui, That Seems to Make no Sense.
Pour la première fois, vous interprétez en concert Helter Skelter, la chanson la plus violente du répertoire des Beatles. Beaucoup ignorent que vous en êtes l’auteur. Est-ce une façon de casser l’image du doux Paul ?
Non, même si je peux comprendre cette interprétation. C’est avant tout une chanson taillée pour les stades. On me la réclamait depuis longtemps, mais j’étais hésitant. Elle est souvent associée à l’affaire Charles Manson – le gourou responsable du massacre de l’actrice Sharon Tate et de ses amis à Los Angeles en 1969 prétend avoir été inspiré par Helter Skelter et d’autres extraits de l’Album blanc –. Ce n’est jamais qu’une chanson sur une grande roue, comme celle que vous aviez élevée sur la place de la Concorde, pour évoquer symboliquement la chute et l’élévation.
Vous exhumez aussi une chanson de la genèse des Beatles, In Spite of All Danger.
J’ai cherché une curiosité. C’est la toute première chanson que nous avons écrite avec George. Avant Hambourg, avant le premier disque, avant même les Quarrymen – le groupe qui est devenu les Beatles –.
Les versions que vous interprétez prennent peu de libertés avec les originelles. Estimez-vous qu’elles sont définitives ou qu’il vous est difficile, en tant qu’auteur, de les transformer ?
Non, il très facile de proposer des versions alternatives, et c’est un exercice plutôt amusant. Mais je me place d’abord du point de vue du public. Imaginons que je vais à un concert de Bob Dylan, parce que Bob se prête à cela. J’aurais envie d’entendre Mr Tambourine Man. S’il la joue très différemment – il caricature les errements vocaux de Dylan –, je vais me dire : « OK, c’est intéressant, mais je ne suis pas fan. »
Vous vous attendez à ce qu’il la chante comme en 1965 ?
Non, car nous ne suivons jamais religieusement les versions d’origine. Mais, en tant que spectateur des Rolling Stones, j’aimerais tout de même reconnaître le riff de Satisfaction. Nous pourrions aussi jouer toutes mes chansons sur un seul accord, un ré majeur par exemple. Voilà une idée révolutionnaire ! On l’appellerait le D Tour ! – jeu de mots : la tournée en ré, mais aussi « The Detour », le détournement –. Ce serait trop facile. Les gens veulent reconnaître les chansons. Je m’occupe de la voix et de la basse, mes musiciens proposent une simulation moderne des autres parties instrumentales. C’est ce que j’aimerais entendre si j’allais à un de mes concerts.
Vous venez de participer à la chanson A Friend Like You sur le nouvel album de Brian Wilson. C’est la première fois que vous travaillez ensemble depuis Vegetables, en 1967. Vous jouiez des percussions avec des légumes.
Oui, et cette fois il m’a laissé chanter !
Pensez-vous que l’âme des Beach Boys était le principal rival des Beatles, davantage que les Rolling Stones, selon l’idée reçue ?
Rival n’est pas le bon terme car il suggère une détestation réciproque, mais c’était effectivement la compétition principale. Les Stones étaient de sérieux concurrents, mais pour moi, en termes d’écriture, c’étaient les Beach Boys. Cette compétition était amicale, nous nous inspirions mutuellement. Nous avons fait Rubber Soul, Brian Pet Sounds, nous avons fait Sgt Pepper, et il a abandonné la partie.
Quels artistes de rock, à vos yeux, ont été novateurs après la séparation des Beatles ?
Led Zeppelin était un grand groupe. Hum, qui d’autre ?
Vous avez été sensible au mouvement punk ?
Il fallait passer un grand coup de balai. On s’endormait, cela nous a réveillés. Les Sex Pistols étaient plutôt bons, malheureusement trop suicidaires. Pretty Vacant était une grande chanson. Il y avait aussi The Clash.
Au fond de vous, vous pensez que l’essentiel a été écrit pendant les années 1960 ?
Il y a toujours de bons groupes aujourd’hui, comme Radiohead ou Coldplay, mais, si une décennie a concentré le meilleur, c’est certainement celle-là : Hendrix, Dylan, les Beatles, les Stones, les Beach Boys. Ces années étaient joyeu-ses, radieuses. Après, c’est devenu sérieux, la musique s’est transformée en industrie.
Avez-vous prévu de chanter When I’m 64 pour votre 64e anniversaire ? Finalement, cette chanson était bien plus lucide que My Generation des Who.
Je me suis bien amusé à l’écrire. La mélodie m’est venue quand j’avais 16 ans, au piano dans notre maison à Liverpool. J’ai rédigé les paroles plus tard, au milieu des années 1960. Il y avait de l’ironie à inventer les prénoms de mes petits-enfants, Vera, Chuck et Dave. Mais When I’m 64 contient aussi cette angoisse : « M’aimeras-tu encore quand je serai vieux ? » Me voilà à deux ans de l’échéance, et cela me fait bizarre. Cette chanson n’était qu’une plaisanterie, je ne m’imaginais vraiment pas à 64 ans ! Il faudra donc prévoir la tournée « When I’m 64 ». Et juste après le D Tour, ma tournée punk !
