Il y a des chansons qui ressemblent à des cartes postales, et d’autres à des bouées. « Another Day » appartient à la seconde espèce : un petit single pop, publié en février 1971, qui cache sous son sourire un réflexe de survie. Au moment où les Beatles se dissolvent en procès, en silences et en rancœurs, Paul McCartney traverse le vide : perte d’identité, repli en Écosse, besoin urgent de prouver qu’il n’est pas seulement l’ex-quart d’un mythe. Et voilà qu’il choisit, plutôt que le manifeste, un portrait : une femme sans nom, une ville sans nom, la routine qui étouffe et les micro-rêves qui maintiennent debout. Née dans le fracas de Get Back/Let It Be, esquissée à Twickenham puis reprise chez Apple, la chanson trouve sa forme à New York, en octobre 1970, dans l’élan de Ram : artisanat de studio, basse chantante, chœurs empilés comme des Beatles miniatures. Mais derrière la douceur, la mèche brûle : crédit « Mr & Mrs McCartney », guerre des droits, piques de Lennon et bataille des symboles entre « Yesterday » et « Another Day ». Retour sur le jour où McCartney a réappris à avancer, un refrain en guise de canot de sauvetage.
Il y a des fins de règne qui ressemblent à un incendie et d’autres à une lente noyade. La séparation des Beatles appartient à la deuxième catégorie : une agonie étirée, deux années à se regarder de travers, à se parler par avocats interposés, à faire semblant que l’amour est encore là alors que le couple a déjà déménagé. Quand on raconte cette période, on insiste souvent sur la mécanique du désastre — les querelles d’ego, les rivalités d’auteurs, les dissensions financières, la guerre autour de la gestion d’Apple, l’irruption des nouveaux compagnons de route, les prises de position et les trahisons supposées. Tout cela est vrai. Mais il y a un autre aspect, plus intime, plus sourd, presque honteux : la manière dont chacun des quatre a vécu la disparition de ce qui, au fond, était leur foyer.
John Lennon était prêt à partir depuis longtemps. Il avait cette façon de couper net, de brûler les ponts et d’appeler ça une libération. George Harrison rongeait son frein depuis des années, saturé d’être l’éternel troisième homme, assis sur un stock de chansons que les deux autres jugeaient trop spirituelles, trop longues, trop personnelles ou tout simplement “pas assez Beatles”. Ringo Starr, lui, était l’homme du milieu : pragmatique, loyal, heureux de jouer, d’enregistrer, d’exister au cœur de la plus grande machine pop de l’histoire — tant que l’atmosphère restait respirable. Et puis il y a Paul McCartney, celui qui, paradoxalement, semble avoir souffert le plus de cette fin annoncée. Non pas parce qu’il était le plus fragile. Plutôt parce qu’il était le plus investi. Le plus “marié” au groupe.
À la fin des sixties, McCartney a souvent été décrit comme la force motrice des Beatles, celui qui pousse, qui organise, qui relance la machine quand elle tousse, celui qui veut encore croire à l’idée “Beatles” alors que les autres ont déjà commencé à s’en extraire. Ce rôle de chef de facto, Paul ne l’a pas revendiqué ; il l’a assumé, faute de mieux, comme on tient la barre d’un navire quand les autres membres de l’équipage regardent ailleurs. Sauf qu’à un moment, même les marins les plus obstinés comprennent que la mutinerie a déjà eu lieu, et que l’océan ne pardonne pas.
C’est dans ce contexte que surgit “Another Day”, premier single solo de McCartney, publié en février 1971. Un titre souvent rangé dans la case “mignardise post-Beatles”, comme si l’on devait forcément opposer la gravité révolutionnaire de Lennon à la supposée légèreté domestique de Paul. Or “Another Day” est bien plus qu’un joli morceau pop. C’est un acte de survie. Un pivot. Une manière de dire : je ne serai pas uniquement l’ancien quart d’un mythe. Je suis encore là, vivant, et j’ai un monde à raconter — même si ce monde commence par la routine d’une femme anonyme dans une ville anonyme.
Sommaire
Paul après les Beatles : l’ombre, la honte, la rage de prouver
Quand les Beatles se fissurent, Paul McCartney n’est pas seulement en train de perdre un groupe : il perd son identité publique, son partenaire créatif, son rythme de vie, son langage. On sous-estime parfois la violence de ce vide. L’histoire du rock adore les séparations, parce qu’elles nourrissent le récit romantique : les grands groupes explosent comme des étoiles, laissant derrière eux des débris magnifiques. Sauf que pour ceux qui restent vivants, ce n’est pas une métaphore : c’est un quotidien à reconstruire.
McCartney le raconte sans fard : il traverse une période de dépression, de doute, de fuite dans l’alcool, avec cette sensation que “le job a disparu”, et que ce job était plus qu’un job, c’était une vie entière. Linda, dans cette histoire, n’est pas une note de bas de page : elle est la main tendue. La présence qui empêche Paul de sombrer totalement. Leur retraite en Écosse, loin du bruit, loin de Londres, loin de l’industrie, n’a rien d’une carte postale bucolique : c’est un repli, un abri, un endroit où l’on panse ses plaies à l’abri des objectifs.
Et pourtant, l’homme est un travailleur. Un obsessionnel. Un compositeur qui ne sait pas faire autrement que d’écrire. Là où Lennon répond par la confrontation, la confession brute, le cri, McCartney répond par l’artisanat et la reconstruction. Il enregistre McCartney (1970), disque fait maison, presque entièrement joué par lui, comme une manière de se prouver qu’il peut fabriquer une musique sans l’usine Beatles. Mais cet album, aussi touchant soit-il, a quelque chose d’un carnet de croquis : il ouvre une porte, il ne construit pas encore une maison.
La maison, McCartney va la bâtir avec Ram et avec l’esthétique qui l’accompagne : un mélange d’euphorie mélodique et de détails bizarres, une pop qui peut sembler “simple” au premier contact mais qui, en réalité, est saturée d’inventions, d’angles, de micro-déplacements harmoniques. “Another Day” naît exactement à cet endroit-là : la jonction entre l’ancien Paul, celui qui écrivait pour le monde entier avec trois autres types, et le nouveau Paul, celui qui doit écrire pour se sauver lui-même.
Il y a aussi une autre pression, moins romantique et plus triviale : l’impératif du succès. Chez les Beatles, l’idée qu’un single doive être un hit n’était pas une ambition, c’était une habitude. Après 1970, McCartney ne peut plus se cacher derrière le logo Beatles. Il le sait. Il doit établir une crédibilité solo, une discographie solo, un répertoire solo. Il doit prouver, à l’industrie comme à lui-même, qu’il n’est pas seulement le type qui chantait “Hey Jude”.
“Another Day” est donc un geste conscient. Une tentative de fabriquer un single accrocheur, un morceau qui passe en radio, qui s’imprime dans la mémoire. C’est aussi, paradoxalement, une chanson hantée par l’idée de l’anonymat : raconter la vie d’une femme sans nom, c’est peut-être la manière la plus fine de dire qu’on aimerait, soi aussi, parfois, redevenir quelqu’un de normal.
“Another Day” avant “Another Day” : une chanson née dans le fracas de Get Back
Le destin de “Another Day” commence avant son destin officiel. Comme beaucoup de chansons de McCartney, elle n’apparaît pas sous la forme d’un éclair divin, mais plutôt comme une mélodie qui se cherche, un personnage qui s’ébauche, une scène qui se répète jusqu’à trouver son rythme. Elle émerge au tournant de 1968-1969, pendant les sessions Get Back / Let It Be, ce moment où les Beatles tentent de se réinventer en revenant à l’essentiel, en jouant “live”, en filmant la renaissance — et finissent par documenter involontairement leur propre désintégration.
Il y a quelque chose de presque cruel dans cette coïncidence : McCartney, au milieu du chaos, écrit une chanson sur la routine. Sur les jours qui se ressemblent. Sur l’épuisement discret. Pendant que son propre univers, lui, se fissure. Le 9 janvier 1969, à Twickenham, Paul arrive tôt et joue seul au piano. Il déroule une première version de “Another Day”. La chanson n’est pas encore complète : les couplets sont là, l’idée est là, mais il manque des pièces. Comme si McCartney, déjà, écrivait un puzzle à l’image de sa vie : quelque chose qu’il faut tenir ensemble alors que tout menace de se déliter.
La chanson réapparaît quelques semaines plus tard, à Apple, rejouée à la guitare acoustique. On peut imaginer la scène : les amplis, les regards, le froid entre les quatre, la présence de caméras, l’impression d’être observé dans son propre salon. Et au milieu, Paul qui chante l’histoire d’une femme ordinaire. Il y a là une ironie presque hitchcockienne : pendant que le monde regarde les Beatles comme on observe une fenêtre allumée, McCartney écrit une chanson sur l’observation elle-même.
Pourquoi “Another Day” ne devient-elle pas une chanson des Beatles ? La réponse la plus simple est la plus juste : parce que les Beatles n’étaient déjà plus une entité fonctionnelle. Parce que l’atmosphère des sessions était trop lourde, trop tendue. Parce qu’on n’enregistrait plus comme avant, dans l’excitation. On négociait. On supportait. On endurait. Et puis parce que McCartney, malgré son désir de maintenir l’unité, devait sentir confusément qu’une partie de son futur était ailleurs, dans un espace où il pourrait enfin décider seul.
Le paradoxe, c’est que “Another Day” aurait pu, musicalement, trouver sa place sur un disque des Beatles. Sa structure, son sens de la progression, cette façon de basculer du piano vers la guitare, cette mélodie de couplet qui s’installe doucement avant de se faire plus insistante : tout cela parle la langue McCartney “Beatles”. Mais ce qui change, c’est le contexte. Chez les Beatles, une chanson de Paul devenait une chanson du groupe, filtrée par les regards de Lennon, Harrison et Starr, transfigurée par une alchimie collective. En 1971, “Another Day” devient un morceau signé McCartney, avec sa lumière à lui, ses choix à lui, ses angles morts à lui.
McCartney et ses personnages : de “Eleanor Rigby” à la femme sans nom
On a souvent caricaturé Paul McCartney en “faiseur de jolies mélodies”. Comme si la beauté mélodique était une faute, une facilité, un manque de profondeur. C’est oublier que McCartney est un écrivain de personnages, un miniaturiste. Dans l’univers Beatles, il a donné vie à Eleanor Rigby, à la narratrice de “For No One”, à ces silhouettes qu’il observe avec une empathie parfois cruelle, parfois tendre, toujours précise. Il y a chez lui une fascination pour les existences ordinaires, pour les vies que l’on ne filme jamais, pour les tragédies minuscules.
“Another Day” s’inscrit dans cette lignée. La protagoniste n’a pas de nom. La ville n’a pas de nom. C’est le point : elle pourrait être partout. Elle se lève, elle travaille, elle rentre, elle mange, elle attend. La routine est une prison silencieuse. La chanson ne la juge pas. Elle la regarde. Et cette distance d’observateur est essentielle : Paul n’écrit pas à la première personne, il n’écrit pas “je”, il écrit “elle”. Comme s’il avait besoin, à ce moment-là, de se décentrer de sa propre douleur. Comme s’il avait besoin de s’échapper de la légende Beatles en posant sa caméra sur quelqu’un d’autre.
Un batteur impliqué dans l’enregistrement, Denny Seiwell, a résumé l’esprit du morceau avec une formule qui claque : “Eleanor Rigby à New York”. C’est une image parfaite, parce qu’elle dit à la fois la filiation et la modernité. “Eleanor Rigby” était une solitude anglaise, presque victorienne, une tristesse d’église et de nappes amidonnées. “Another Day” est une solitude urbaine, une tristesse de métro, de néons, de bureaux. Le monde a changé, mais l’isolement est le même.
Ce qui frappe aussi, c’est le détail de l’illusion romantique au cœur du texte : l’évocation de “l’homme de ses rêves” qui “vient briser le charme”. Un moment de magie fugace, presque imaginaire, comme une scène de film qui s’évapore dès qu’on tente de la saisir. McCartney n’offre pas une résolution hollywoodienne. Il offre une parenthèse. Dans “Another Day”, le rêve n’est pas une sortie définitive ; c’est une micro-fissure dans la monotonie. Et c’est précisément ce qui rend la chanson mélancolique : ce n’est pas la tragédie flamboyante, c’est le soupir discret. Le sentiment que la vie passe, jour après jour, et qu’il faut parfois se contenter d’une étincelle.
“Eleanor Rigby” rencontre “Rear Window” : Paul, voyeur, et le monde qui le regarde
McCartney a lui-même proposé une comparaison qui éclaire la chanson : imaginez “Eleanor Rigby” croisant le film Fenêtre sur cour de Hitchcock. Il reconnaît, non sans humour, l’aspect voyeuriste de son écriture. Il dit en substance : comme beaucoup d’auteurs, je suis un voyeur ; s’il y a une fenêtre éclairée et quelqu’un derrière, je regarde. Coupable, mains en l’air. Ce n’est pas un aveu scandaleux, c’est une vérité sur l’acte d’écrire : raconter l’autre, c’est l’observer.
Ce qui rend cette confession fascinante, c’est qu’elle se retourne contre lui. McCartney explique aussi qu’il est peut-être attiré par ce sujet parce qu’il est lui-même constamment observé. Il a un visage reconnaissable. Dans le métro, il surprend des regards, parfois avec un temps de retard, et réalise qu’on l’a fixé. Et lui aussi, bien sûr, regarde en retour. Il vit donc les deux côtés de la vitre : celui qui observe et celui qui est observé.
“Another Day” prend alors une dimension supplémentaire. La chanson devient un miroir de la condition McCartney post-Beatles : être une star mondiale qui rêve parfois d’anonymat, et un homme ordinaire qui sait qu’il ne sera plus jamais tout à fait ordinaire. Raconter la vie d’une femme anonyme, c’est peut-être tenter de respirer dans cette contradiction. C’est peut-être aussi une manière de transformer la célébrité en outil : puisque tout le monde me regarde, je vais regarder le monde en retour, et en faire des chansons.
Ce motif du regard est central. “Another Day” ne se contente pas de décrire une routine ; elle la met en scène comme une séquence cinématographique. On voit la femme partir, rentrer, s’asseoir, rêver. On entend presque le bruit de la ville. La musique, elle, est comme une caméra mobile : légère, fluide, sans lourdeur dramatique. Et cette légèreté apparente est un choix. McCartney aurait pu écrire une chanson écrasante, un requiem. Il choisit une pop lumineuse. Parce que parfois, la douleur se cache dans les chansons enjouées. Parce que la vraie tristesse est souvent celle qui sourit.
New York, octobre 1970 : la naissance de “Ram” et le premier jour du reste de sa vie
Quand McCartney enregistre “Another Day”, il ne le fait pas comme un ex-Beatle en quête de nostalgie. Il le fait comme un musicien qui se construit un futur. L’enregistrement principal a lieu le 12 octobre 1970 à New York, pendant les sessions qui donneront naissance à Ram. À ce moment-là, les Beatles ne sont pas seulement “terminés” artistiquement ; ils sont en guerre froide juridique, financière, émotionnelle. Paul, lui, avance.
Le choix de New York n’est pas anodin. Il y a dans cette ville une énergie brutale, une modernité, une vitesse qui contrastent avec la campagne écossaise où McCartney s’est réfugié. New York, c’est la ville qui ne dort jamais, la ville des artistes, des studios, des réseaux. C’est aussi une ville où l’on peut être une star et se perdre dans la foule, paradoxalement. La femme de “Another Day” pourrait y vivre. La chanson s’y enracine naturellement.
L’équipe autour de McCartney est réduite. Pas de supergroupe. Pas de “dream team” affichée comme un trophée. Il y a Paul, bien sûr, à la manœuvre, jouant, empilant les couches, sculptant la matière. Il y a Linda McCartney, dont la présence n’est pas seulement affective : elle participe aux chœurs, à l’esthétique, à cette idée de couple créatif qui fait exploser les codes du rock masculin de l’époque. Il y a le batteur Denny Seiwell, qui raconte une méthode de travail presque industrielle dans sa simplicité : Paul arrive, prend une guitare ou un piano, joue une chanson, et les autres apprennent sur le tas ; ensuite on enregistre. Une chanson par jour. Pas de mythologie. Du travail.
Et puis il y a David Spinozza, guitariste de session, qui se souvient d’avoir enregistré de nombreuses parties de guitare superposées, et de son sentiment que la chanson était “magique”. Cette magie-là, ce n’est pas l’ésotérisme. C’est la magie de l’efficacité : une mélodie qui accroche, une structure qui respire, un arrangement qui semble évident alors qu’il est, en réalité, méticuleusement construit.
On oublie parfois à quel point McCartney est un producteur dans l’âme. Il a grandi au cœur des studios, il a vu George Martin travailler, il a appris la discipline de l’enregistrement, il a intégré l’idée qu’une chanson n’existe pas seulement sur une guitare mais dans sa forme finale, dans ses textures, dans ses choix de mixage. “Another Day”, même si elle semble simple, est un objet de studio : les guitares acoustiques qui dessinent la trame, la batterie discrète mais précise, la basse qui chante, les chœurs qui élargissent l’espace. C’est une chanson qui avance avec un pas souple, comme quelqu’un qui connaît le chemin dans une ville inconnue.
Les overdubs et finitions se poursuivent en janvier 1971, avec des prises vocales supplémentaires. McCartney empile les voix, comme il l’a souvent fait chez les Beatles : cette obsession du détail vocal, ce goût pour les harmonies qui donnent l’impression d’un chœur intérieur. Là encore, il y a un sens symbolique : après la fin des Beatles, Paul recrée des Beatles miniatures dans sa propre gorge, en multipliant ses propres voix.
La fabrique d’un hit : la douceur comme stratégie
McCartney a reconnu qu’après la rupture, il avait quelque chose à prouver. Il voulait un succès. Il voulait un titre qui s’impose. Cette idée peut sembler triviale, presque cynique, mais elle est en réalité profondément humaine : quand on vous dit que vous êtes fini, vous voulez prouver l’inverse. Quand la légende menace de vous engloutir, vous voulez exister en dehors d’elle.
“Another Day” est écrit pour être un hit — mais pas un hit agressif, pas un hit démonstratif. C’est un hit de douceur. Une chanson qui se glisse dans l’oreille, qui donne envie de la fredonner sans comprendre immédiatement pourquoi. McCartney maîtrise cet art mieux que quiconque : celui de la mélodie qui semble évidente, qui donne l’impression d’avoir toujours existé, comme une comptine moderne.
Et puis il y a le choix de la face B : “Oh Woman, Oh Why”, morceau plus rugueux, plus rock, avec une énergie presque bluesy. Ce contraste est essentiel. Il raconte un McCartney qui refuse d’être enfermé dans une image “gentille”. Il peut écrire une chanson sur une femme solitaire et, sur l’autre face du vinyle, cracher un rock abrasif. La dualité est là : la tendresse et la morsure.
Un autre détail raconte la réalité du studio : la sélection du single aurait été suggérée par un assistant, Dixon Van Winkle, qui se souvient avoir été invité à choisir “le” morceau destiné à la radio. Il tombe amoureux de “Another Day”. Il participe au mixage, des copies partent vers les stations, et le lendemain il entend le titre à l’antenne… avec un problème : la basse, trop généreuse, fait “pomper” le son sous la compression radio. C’est une anecdote délicieuse, parce qu’elle révèle la matérialité du hit : un tube n’est pas seulement une chanson, c’est un objet technique soumis à des contraintes. Et McCartney, au lieu de remixer, laisse la chanson telle quelle. Comme si l’imperfection faisait partie de sa vérité.
Cette basse très présente, d’ailleurs, n’est pas un accident. C’est la signature McCartney. Chez les Beatles, la basse de Paul était déjà un instrument mélodique, presque un personnage. Dans “Another Day”, elle continue à raconter une histoire. Elle serpente sous la chanson comme une rivière, elle donne du mouvement à la routine. Elle suggère que sous les jours répétitifs, il y a une vie intérieure. Une agitation. Un désir.
“Mr & Mrs McCartney” : l’amour, l’orgueil et la guerre de l’édition
Il faut parler du crédit d’écriture, parce que c’est là que “Another Day” cesse d’être seulement une chanson et devient une grenade. Le titre est crédité à Paul et Linda McCartney, parfois présenté comme “Mr & Mrs McCartney”. Ce choix, à l’époque, est explosif. Non pas tant pour des raisons artistiques, mais pour des raisons financières. Dans le monde des Beatles, l’argent n’est jamais loin. Et à ce moment précis, il est même au centre du conflit.
Depuis 1969, le catalogue d’édition lié à Lennon et McCartney est devenu un champ de bataille. La question de Northern Songs, la prise de contrôle par ATV et par Lew Grade, tout cela a créé une situation où les Beatles, paradoxalement, ne contrôlent plus complètement le fruit de leur propre génie. Pour McCartney, créditer Linda sur ses chansons revient à redessiner la carte des royalties, à déplacer une partie des revenus, à affirmer un nouveau territoire.
McCartney, lui, présente la chose comme un principe : si quelqu’un a aidé, même indirectement, même par une présence, même par une méthode de travail, alors cette personne mérite une part. Il dit en substance qu’il ne voyait pas où était le problème. Mais du point de vue des éditeurs, c’est une attaque. Lew Grade, qui a payé très cher pour mettre la main sur cette machine à imprimer des billets, voit soudain une partie de la monnaie lui filer entre les doigts.
La tension monte. En 1971, des poursuites sont engagées pour violation d’accords de droits exclusifs, avec un montant spectaculaire. L’affaire, finalement, ne se termine pas par un procès retentissant : un accord est trouvé, incluant notamment un contrat d’édition sur plusieurs années entre McCartney et la structure liée à Grade. Et puis il y a ce prix étrange, presque humiliant : la participation de McCartney à une émission de télévision, James Paul McCartney, diffusée en 1973, souvent considérée comme embarrassante, kitsch, symptomatique d’une époque où la pop se mettait parfois en scène avec une lourdeur que le rock n’aimait pas s’avouer.
Ce feuilleton est important parce qu’il montre une chose : après les Beatles, McCartney ne se bat pas seulement pour une identité musicale. Il se bat pour la propriété de son travail. Il se bat contre l’idée qu’il doit rester prisonnier d’accords anciens, signés quand il avait vingt ans et qu’il ne mesurait pas la portée d’un catalogue. Et “Another Day”, dans cette histoire, est un déclencheur. Une chanson qui parle de routine et qui provoque une tempête d’avocats : c’est le rock’n’roll moderne, celui où la liberté se joue dans les contrats autant que dans les accords de guitare.
Lennon, la riposte, et la guerre des symboles : “just another day”
Il est impossible d’évoquer “Another Day” sans parler de l’ombre de John Lennon. Parce que le divorce Beatles n’est pas seulement une séparation administrative. C’est une séparation affective, narcissique, artistique. Deux hommes qui ont construit un empire ensemble et qui, soudain, se regardent comme des ennemis. Lennon, dans cette période, est dans une logique de confrontation. Il attaque, il dénonce, il règle ses comptes en musique.
McCartney, de son côté, n’est pas innocent. Sur Ram, il glisse des piques à peine voilées, notamment dans “Too Many People”. Lennon le prend personnellement. Il répond avec une violence verbale rare, notamment dans “How Do You Sleep?”, morceau où il dissèque McCartney avec une cruauté de chirurgien. Et dans ce tir de barrage, Lennon utilise “Another Day” comme projectile symbolique : “La seule chose que tu as faite, c’est ‘Yesterday’, et depuis que tu es parti, tu n’es plus qu’un jour comme les autres.” Le jeu de mots est parfait, presque trop parfait : “Yesterday” contre “Another Day”. Le passé glorieux contre le présent supposément banal.
Cette attaque dit beaucoup sur la manière dont Lennon percevait le danger McCartney. Parce que si Paul était réellement insignifiant, il n’aurait pas mérité une chanson aussi venimeuse. “Another Day”, précisément parce qu’elle était un hit, précisément parce qu’elle prouvait que McCartney pouvait exister hors des Beatles, devenait une menace. Lennon avait besoin de réduire Paul à une caricature : le faiseur de petites chansons, le conservateur, le “Muzak” — ce mot revient souvent quand on parle des critiques de l’époque.
Mais l’ironie, là encore, est magnifique : Lennon attaque McCartney en le traitant de banal, en le réduisant à “un jour comme les autres”, alors que McCartney, justement, a écrit une chanson sur la banalité pour en révéler la mélancolie. Comme si Lennon utilisait l’expression “another day” comme une insulte, tandis que McCartney l’utilise comme un sujet, un matériau artistique. Deux visions de la pop s’affrontent : l’une qui veut la vérité nue, la rupture, le manifeste ; l’autre qui croit que la vérité peut aussi se cacher dans les détails du quotidien.
La guerre Lennon/McCartney a longtemps structuré la manière dont on jugeait leurs œuvres solo. Lennon, martyr romantique, artiste “sérieux”. McCartney, artisan mélodique, suspect de légèreté. Aujourd’hui, ce clivage paraît de plus en plus simpliste. Et “Another Day” en est une preuve éclatante : ce n’est pas une chanson naïve, c’est une chanson subtile, un portrait social miniature, un morceau qui parle du travail, de la solitude, de la condition urbaine — tout ce que le rock, parfois, oublie de regarder parce qu’il préfère les grandes tragédies.
Février 1971 : la chanson comme déclaration d’indépendance
La sortie de “Another Day” en février 1971 n’est pas un événement isolé. Elle s’inscrit dans un moment où McCartney est littéralement en train de se battre pour dissoudre légalement le partenariat Beatles, où les tensions autour de la gestion et des finances sont au maximum, où l’opinion publique observe ce feuilleton avec une curiosité malsaine. Le grand récit pop des sixties se termine en procès. La mythologie se transforme en paperasse.
Dans ce bruit, “Another Day” arrive comme un objet presque paradoxal : une chanson douce, lumineuse, centrée sur une femme anonyme. Pas un manifeste. Pas une confession. Pas une attaque. Un portrait. C’est aussi pour cela que le single est si malin : McCartney refuse de jouer le jeu de la dramaturgie attendue. Il n’explique pas les Beatles. Il ne règle pas ses comptes frontalement. Il avance. Il montre qu’il peut raconter autre chose. C’est une forme d’élégance. Une stratégie, peut-être, mais aussi une pudeur.
Et le public répond. Le single devient un succès international, atteignant le haut des classements au Royaume-Uni et aux États-Unis, et se hissant aussi au sommet dans plusieurs pays, dont la France. Cette réception est capitale : elle signifie que la voix McCartney, même séparée du logo Beatles, reste une voix de premier plan. Qu’il y a une place pour lui dans le monde post-Beatles.
Les critiques, eux, sont plus partagés. Certains voient dans “Another Day” un morceau “mineur”, trop poli, trop “confortable”. D’autres y entendent un talent mélodique intact, une capacité rare à transformer une scène quotidienne en pop universelle. Ce décalage critique/popularité est typique de l’ère post-Beatles : Lennon et Harrison sont souvent célébrés pour leur gravité, McCartney est suspecté dès qu’il sourit. Pourtant, il suffit d’écouter “Another Day” sans préjugé pour entendre l’intelligence de l’écriture : cette façon d’accrocher l’auditeur dès les premières secondes, de construire un refrain qui ne force jamais, de faire exister un personnage en quelques lignes, de suggérer un monde en trois images.
Ce que “Another Day” dit de McCartney : résilience, empathie, obsession de la mélodie
On pourrait écouter “Another Day” comme on écouterait une jolie chanson pop du début des années 70, et s’arrêter là. Ce serait déjà beaucoup : la chanson fonctionne, elle est agréable, elle reste en tête. Mais ce serait passer à côté de ce qu’elle révèle de McCartney.
D’abord, sa résilience. Ce single n’est pas seulement un produit. C’est un signe vital. McCartney, au moment où il le publie, est un homme qui a traversé une crise existentielle. Il a été moqué, attaqué, soupçonné, caricaturé. Il a été vu comme “le méchant” par certains fans parce qu’il a rendu publique la fin des Beatles. Il a été pris dans des batailles d’affaires qui n’ont rien de glamour. Et malgré tout cela, il écrit une chanson qui respire. Une chanson sans amertume directe, sans lourdeur. Il faut une force incroyable pour faire de la douceur quand on est au cœur d’une tempête.
Ensuite, son empathie. McCartney a souvent été accusé d’être “superficiel” parce qu’il ne se met pas toujours à nu de manière agressive. Mais “Another Day” est une preuve que l’émotion peut exister autrement. Il se met à la place d’une autre. Il raconte une vie qui n’est pas la sienne. Il observe le monde. Cette empathie-là est politique, au sens noble : elle dit que la pop peut parler des gens ordinaires sans les instrumentaliser.
Enfin, son obsession de la mélodie. Chez McCartney, la mélodie n’est pas un décor. C’est un mode de pensée. “Another Day” n’essaie pas d’impressionner. Elle veut être chantée. Elle veut s’inscrire dans le quotidien des auditeurs, devenir un de ces morceaux que l’on fredonne en faisant la vaisselle, en marchant dans la rue, en prenant le métro. C’est peut-être pour cela que Lennon l’a attaquée : parce qu’elle avait cette capacité à s’infiltrer, à devenir “un jour comme les autres” au sens littéral, c’est-à-dire un morceau de vie.
L’héritage : de la face A à la mémoire collective
Avec le temps, “Another Day” a connu ce destin étrange des chansons qui dépassent leur contexte. Elle a été intégrée à des compilations, à des rééditions, parfois même associée à l’univers Wings alors qu’elle précède la formation officielle du groupe. Elle est devenue un élément du répertoire McCartney, jouée sur scène des décennies plus tard. C’est un signe important : McCartney n’a pas relégué ce morceau à l’ère “post-Beatles gênante”. Il l’a gardé vivant. Il l’a revendiqué.
Et ce maintien en vie est logique. Parce que “Another Day” parle de quelque chose d’éternel : la sensation de répétition, la solitude au milieu de la foule, les micro-rêves qui nous permettent de tenir. Cinquante ans après, la chanson n’a rien perdu de son pouvoir. Peut-être même qu’elle gagne en force, à une époque où la routine est devenue un sujet central, où la vie urbaine accélère tout en isolant, où l’on a tous l’impression de recommencer les mêmes journées.
Il y a quelque chose de profondément McCartney dans cette permanence. Il n’a jamais été le plus “cool” selon certains critères rock. Il n’a jamais joué le martyr. Il n’a pas construit une légende de destruction. Il a construit une œuvre. Une œuvre immense, parfois inégale, souvent brillante, toujours habitée par cette volonté de faire des chansons qui vivent. “Another Day” est l’une de ces chansons. Elle est la preuve que, même après la fin du plus grand groupe du monde, McCartney pouvait encore écrire des morceaux qui capturent l’air du temps.
Un jour comme les autres, mais pas pour lui
Quand on revient à l’image initiale — les Beatles comme un navire en train de couler — “Another Day” apparaît comme un canot de sauvetage. Mais un canot qui ne fuit pas dans la panique : un canot qui avance, qui prend la mer, qui cherche une terre nouvelle. Paul McCartney, en février 1971, n’est plus seulement un ex-Beatle. Il est un artiste solo en train de se définir.
Et c’est peut-être cela, le vrai cœur de “Another Day”. Ce n’est pas seulement l’histoire d’une femme enfermée dans sa routine. C’est l’histoire d’un homme qui refuse d’être enfermé dans une légende. Qui accepte la douleur, le vide, les procès, les attaques, les sarcasmes, mais qui continue. Qui trouve dans l’acte d’écrire une manière de rester debout. Qui transforme la banalité en poésie pop.
Lennon a voulu faire de “Another Day” une insulte. Le public en a fait un hit. Et l’histoire, aujourd’hui, en fait un jalon : le moment où l’on comprend que l’étoile solo de Paul McCartney n’était pas un plan B, mais une évidence. Un autre jour, oui. Sauf que certains jours, sous des airs ordinaires, changent une vie.













