Balayant définitivement tout espoir d’une sortie officielle du film Let It Be, Get Back, le documentaire-fleuve réalisé par Peter Jackson pour Disney, revisite magistralement les sessions houleuses de l’avant-dernier disque des « Fab Four »
Des années durant, on aura vu et revu sur YouTube cette séquence du film Let It Be dans laquelle George Harrison, agacé, s’accrochait avec Paul McCartney à propos de la partie de guitare qu’il devait jouer sur “Maxwell’s Silver Hammer” que les Beatles répétaient en vue d’un futur album, mais aussi d’un possible retour à la scène pour la première fois depuis 1966. “Je jouerai ce que tu veux que je joue, lâchait le guitariste d’un ton glacial. Ou je ne jouerai pas du tout si tu le veux. Je ferai n’importe quoi pour te faire plaisir.” Dans les studios de cinéma de Twickenham, la caméra de Michael Lindsay-Hogg, le réalisateur de Let It Be venait de capturer l’un de ces moments de tension récurrents entre les membres du “plus grand petit groupe de rock du monde”, pour reprendre l’expression de McCartney, dans les tout premiers jours de janvier 1969.
Peu après, George quittera purement et simplement les Twickenham Studios, endroit unanimement considéré comme tout sauf idéal pour travailler sur un disque. Il ne réintégrera le groupe – non sans que Lennon ait cyniquement suggéré de le remplacer par Eric Clapton – qu’une fois ce dernier replié dans le studio installé dans les sous-sols de leur label, Apple, sis au 3 Savile Row, la rue des tailleurs chics de la capitale british. Avec, pour désamorcer les conflits entre les différentes factions du groupe, l’arrivée de l’organiste Billy Preston, que les Beatles connaissent depuis leurs débuts héroïques dans les clubs de Hambourg. “Avec Billy, les choses ont repris une tournure un peu plus civilisée”, confiera Harrison. Ce que confirmera l’enregistrement particulièrement décontracté de son pastiche de blues, “For You Blue”.
Sorti sur les écrans en mai 1970, soit deux mois après le split officialisé par McCartney, Let It Be semblait témoigner de la douloureuse agonie du groupe qui avait révolutionné la pop culture. Mais il ne s’agissait que d’une pure illusion de cinéma : trois semaines après le légendaire “rooftop concert” donné sur le toit de l’immeuble d’Apple Corps, qui concluait le film de Lindsay-Hogg, les Beatles s’attelaient, sous la direction de George Martin, à leur ultime chef-d’œuvre, le grandiose Abbey Road. Le projet “Get Back” – et les chansons qui allaient avec – sera, lui, tout simplement remisé dans les tiroirs, avant de devenir cet album-collage terminé, contre vents, “Macca” et marées, avec la complicité de Phil Spector pour coïncider avec la sortie du film.
Il y a quelques mois, les premières images du documentaire-fleuve Get Back dévoilées par Peter Jackson, le réalisateur du Seigneur des anneaux, proposaient une vision radicalement différente de l’ambiance sépulcrale du docu de Lindsay-Hogg. À la première scène de Let It Be – l’installation du matériel des musiciens à Twickenham, soulignée par un instrumental d’obédience classique joué au piano par McCartney – s’opposaient les images solaires, pleines de chaleur et d’humour, de Lennon et McCartney plaisantant avec leur ingénieur du son (“We’re the bloody stars, ya know!”) au moment d’entamer une nouvelle prise de “Get Back”, ou des deux compères esquissant quelques pas de danse rock’n’roll déconnant dans la cabine d’enregistrement.
Réécriture à postériori de l’histoire ? La question se posera forcément, ne manquant pas de déchirer les exégètes du groupe, dont Jackson est lui-même fan depuis toujours… au point d’avoir collectionné les bootlegs des “Get Back Sessions”, sans même imaginer qu’il serait amené un jour à les (re)mettre en scène.
Réalisateur de l’émission “Ready Steady Go!”, Lindsay-Hogg n’a jamais dirigé de film à proprement parler. Son expérience se limite à quelques vidéos promo pour les Beatles – dont “Hey Jude” et “Revolution” –, les Stones – “Jumpin’ Jack Flash” –, ainsi qu’au tournage chaotique du Rock and Roll Circus stonien, au final censuré par Mick Jagger. Tous ceux qui ont eu la chance de voir Let It Be en salle ou sur de piètres copies pirates circulant depuis des années ont gardé le souvenir d’un film au montage bancal, peu lisible, même s’il recélait quelques jolis moments – tels John Lennon et Yoko Ono dansant une valse sur le “I Me Mine” de George Harrison.
Comme Lindsay-Hogg, Jackson s’est retrouvé face à quelque 56 heures de rushes et à 200 heures d’enregistrements audio. Une montagne d’archives propre à décourager n’importe qui. Mais Jackson, lui, est un cinéaste reconnu, voire adulé, qui a excellé dans tous les registres. Y compris celui du do- cumentaire avec l’impressionnant They Shall Not Grow Old (2018, Pour les soldats tombés en VF) consacré aux combattants ayant pris part à la Première Guerre mondiale, authentique expérience immersive dans l’enfer de la “der des ders” via ses images colorisées et ses témoignages poignants des survivants.
S’il n’a pas lui-même écrit le “scénario” de ce déroutant enchevêtrement de psychodrame et de musique rock qui a précédé l’ultime concert des Beatles, le 30 janvier 1969, le Néo-Zélandais a d’emblée décidé que Get Back ne serait en aucun cas un remake de Let It Be. “Tout ce que je pensais jusqu’à ce moment-là [des sessions, ndlr] a complètement changé, confiait-il récemment à Rolling Stone. Get Back est vraiment un nouveau film qui apporte la preuve que Paul et Ringo ne plaisantaient pas quand ils disaient que Let It Be ne montrait que le côté négatif de l’histoire.” Un aspect qu’il convient pourtant de ne pas occulter : McCartney ulcéré par l’omniprésence de Yoko Ono aux côtés de Lennon – allant même, crime de lèse-majesté, jusqu’à s’assoir sur un ampli. Lennon, addict à l’héroïne, supportant mal de voir McCartney assumer le leadership d’un groupe à la dérive. Ringo Starr oscillant perpétuellement entre jovialité et ennui. Harrison frustré de voir McCartney s’acharner sur ce satané marteau de Maxwell – honni par les trois autres –, alors que lui-même a en réserve un nombre conséquent de compositions qui lui sont infiniment supérieures. “Ça va donner quelque chose d’incroyablement comique, plaisantait il y a peu McCartney. Genre : ‘Ils se sont séparés juste parce que Yoko s’est assise sur un ampli’.” Et Peter Jackson d’insister : “La véritable histoire de Let It Be était restée dans les coffres d’Apple Corps pendant ces cinquante dernières années.”
Réécriture à postériori de l’histoire ? La question se posera forcément, ne manquant pas de déchirer les exégètes du groupe, dont Jackson est lui-même fan depuis toujours… au point d’avoir collectionné les bootlegs des “Get Back Sessions”, sans même imaginer qu’il serait amené un jour à les (re)mettre en scène.
Réalisateur de l’émission “Ready Steady Go!”, Lindsay-Hogg n’a jamais dirigé de film à proprement parler. Son expérience se limite à quelques vidéos promo pour les Beatles – dont “Hey Jude” et “Revolution” –, les Stones – “Jumpin’ Jack Flash” –, ainsi qu’au tournage chaotique du Rock and Roll Circus stonien, au final censuré par Mick Jagger. Tous ceux qui ont eu la chance de voir Let It Be en salle ou sur de piètres copies pirates circulant depuis des années ont gardé le souvenir d’un film au montage bancal, peu lisible, même s’il recélait quelques jolis moments – tels John Lennon et Yoko Ono dansant une valse sur le “I Me Mine” de George Harrison.
Comme Lindsay-Hogg, Jackson s’est retrouvé face à quelque 56 heures de rushes et à 200 heures d’enregistrements audio. Une montagne d’archives propre à décourager n’importe qui. Mais Jackson, lui, est un cinéaste reconnu, voire adulé, qui a excellé dans tous les registres. Y compris celui du do- cumentaire avec l’impressionnant They Shall Not Grow Old (2018, Pour les soldats tombés en VF) consacré aux combattants ayant pris part à la Première Guerre mondiale, authentique expérience immersive dans l’enfer de la “der des ders” via ses images colorisées et ses témoignages poignants des survivants.
S’il n’a pas lui-même écrit le “scénario” de ce déroutant enchevêtrement de psychodrame et de musique rock qui a précédé l’ultime concert des Beatles, le 30 janvier 1969, le Néo-Zélandais a d’emblée décidé que Get Back ne serait en aucun cas un remake de Let It Be. “Tout ce que je pensais jusqu’à ce moment-là [des sessions, ndlr] a complètement changé, confiait-il récemment à Rolling Stone. Get Back est vraiment un nouveau film qui apporte la preuve que Paul et Ringo ne plaisantaient pas quand ils disaient que Let It Be ne montrait que le côté négatif de l’histoire.” Un aspect qu’il convient pourtant de ne pas occulter : McCartney ulcéré par l’omniprésence de Yoko Ono aux côtés de Lennon – allant même, crime de lèse-majesté, jusqu’à s’assoir sur un ampli. Lennon, addict à l’héroïne, supportant mal de voir McCartney assumer le leadership d’un groupe à la dérive. Ringo Starr oscillant perpétuellement entre jovialité et ennui. Harrison frustré de voir McCartney s’acharner sur ce satané marteau de Maxwell – honni par les trois autres –, alors que lui-même a en réserve un nombre conséquent de compositions qui lui sont infiniment supérieures. “Ça va donner quelque chose d’incroyablement comique, plaisantait il y a peu McCartney. Genre : ‘Ils se sont séparés juste parce que Yoko s’est assise sur un ampli’.” Et Peter Jackson d’insister : “La véritable histoire de Let It Be était restée dans les coffres d’Apple Corps pendant ces cinquante dernières années.”
