J'en ai trouvé un! Bon courage pour la lecture....
Remixer les Beatles : la nouvelle arnaquePar
Nicolas Ungemuth
CRITIQUE - L'un des chefs-d'œuvre du groupe,
Revolver, vient de sortir en version «remixée» : il ne sonne plus comme avant. À quoi sert ce révisionnisme culturel ?Qu'est-ce qu'un mix ? C'est l'opération cruciale durant laquelle les musiciens, avec leur producteur, décident de niveler les instruments et les voix réparties sur les différentes pistes de la console d'enregistrement, une fois les versions définitives d'un morceau mises en boîte. Remixer consiste donc à revoir ce travail en le modifiant. L'opération a été courante à l'époque du vinyle, mais elle était principalement destinée aux boîtes de nuit : les tubes du moment ressortaient en 45 tours ou «maxis», remixés, avec généralement plus de basse et de batterie pour mieux faire danser les foules. Les albums, eux, restaient intouchés.Remixer les Beatles, c'est autre chose. C'est du sabotage.
John Lennon,
Paul McCartney,
George Harrison et
Ringo Starr participaient activement au mix de leurs albums réalisés en mono, avec l'aide du génial George Martin, producteur chez EMI, venu de la musique classique. C'est donc, quoi qu'en pensent les audiophiles, en mono (les mêmes sonorités sortent de chaque enceinte) qu'il faut les écouter puisque c'est ainsi qu'ils ont été conçus jusqu'en 1968. Pour sacrifier à la modernité, lorsque le format CD est apparu dans les années 80, tous les disques des Beatles sont ressortis dans des versions épouvantables, en stéréo. En 2009, un coffret a tout réuni en glorieuse mono, ceux qui n'avaient pas les albums vinyles d'origine ont enfin pu découvrir comment sonnaient vraiment des disques légendaires. Le coffret, tiré à peu d'exemplaires, est hélas devenu rapidement introuvable, il est désormais hors de prix sur le marché de l'occasion.Dr. Frankenstein de la musiqueCette décision de ne pas ressortir séparément les albums en mono est une aberration, mais tout est permis lorsqu'il s'agit de sonner «moderne». Y compris jusqu'au sacrilège. Car le fils de George Martin, Giles Martin, est allé beaucoup plus loin. En jouant les Dr. Frankenstein de la musique, il a, au moyen d'un procédé nommé «Dolby Atmos», «démixé»
Revolver, le chef-d'œuvre de 1966, puis l'a remixé en faisant ce qui lui semblait bon, c'est-à-dire en espérant qu'il paraisse plus moderne. Il l'avait déjà fait avec
Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band, il est reparti à la charge. Pourquoi une telle obstination ? Parce que, d'une part, les albums des Beatles ne se vendent plus et qu'il faut bien trouver un gadget pour relancer la machine à cash, mais aussi parce que le public écoute désormais majoritairement la musique en streaming sur des sites de type
Deezer ou
Spotify. Les jeunes écoutent cela via les oreillettes de leur smartphone, voire sur le haut-parleur bas de gamme de leur ordinateur. Pour la subtilité, il faudra repasser.Constatant que les œuvres des Beatles étaient moins «streamées» que celles d'artistes plus récents, Martin Jr. s'est dit que le problème venait du son et l'a donc tripatouillé, pensant naïvement que les jeunes de 2022 amateurs de Beyoncé allaient brutalement devenir fans des Beatles. On croit rêver. On l'a dit, le fils pas très prodigue a donc dépecé
Revolver pour le réassembler à son goût, censé être celui du public actuel. Le résultat est basique : tout est plus fort, et les voix sont nettement plus en avant dans son nouveau mix. Certains simples d'esprit sont fous de joie :
«On entend des choses qu'on n'avait jamais entendues !», clament-ils. Peut-être, mais si on ne les entendait pas jusqu'ici, c'est parce que les Beatles ne souhaitaient pas qu'on les entende.Cette entreprise en dit long sur notre temps : tout ce qui est vieux devient caducQuoi qu'il en soit, la chose, sortie en CD et en vinyle, a fait pschitt. Quant aux utilisateurs de streaming, ils ne se sont pas particulièrement montré emballés. Preuve que les Beatles sont un groupe pour les quinquagénaires. Ceux-ci ont déjà les disques qui leur suffisent amplement, merci bien. Les jeunes, eux, n'ont aucune envie d'écouter
Eleanor Rigby, et les pitreries révisionnistes de Giles Martin n'y changeront rien.À lire aussi
Revolver des Beatles, l’album à double détenteIl est permis de se dire qu'après tout, ce n'est qu'un disque des Beatles revu et corrigé. Pourtant, cette entreprise en dit long sur notre temps : tout ce qui est vieux devient caduc. On peut même imaginer qu'un jour, de la même manière que les versions mono du catalogue des Beatles sont désormais introuvables, il ne restera plus que les versions de Giles Martin. Le monde est ainsi : ce qui est ancien est suspect et lorsqu'il n'a plus aucune valeur marchande, il est à mettre à la poubelle. La tentative vaine et ratée de moderniser les albums des Fab Four n'est qu'un exemple parmi d'autres. À la télévision, on ne voit plus de films en noir et blanc à l'exception de la diffusion annuelle des
Tontons flingueurs. Dans Paris, l'antique mobilier urbain disparaît peu à peu, remplacé par un nouveau, inéluctablement laid, mais moderne. Va-t-on coloriser les photos de
Doisneau ? Faut-il ajouter des dialogues aux films muets de Chaplin ? Devrait-on jouer les
Variations Goldberg au synthétiseur, mettre des boîtes à rythme sur les enregistrements de Duke Ellington et de l'autotune sur la voix d'
Edith Piaf ? Et pourquoi pas rajeunir les tableaux de
Brueghel avec un peu de fluo ? Ne l'appelle-t-on pas Brueghel l'Ancien ?
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