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Les Beatles au cœur du procès qui oppose Sony et Warner à Anthropic

Les chansons des Beatles auraient-elles servi de matière première à Claude, l’intelligence artificielle développée par Anthropic ? Une plainte déposée aux États-Unis par Sony Music Publishing et Warner Chappell Music cite directement le groupe de Liverpool, un imposant recueil de ses partitions et plusieurs requêtes portant sur ses paroles. Au-delà du catalogue Lennon-McCartney, cette procédure pose une question appelée à devenir centrale : une entreprise peut-elle revendiquer le « fair use » lorsqu’elle a obtenu les œuvres utilisées par des moyens prétendument illégaux ?

Sony et Warner accusent Anthropic de piratage à grande échelle

Sony Music Publishing, Warner Chappell Music et plusieurs dizaines de sociétés affiliées ont déposé leur plainte le 28 août 2026 devant le tribunal fédéral du district nord de Californie, à San José. L’action vise Anthropic, mais également son directeur général et cofondateur Dario Amodei ainsi que Benjamin Mann, autre cofondateur de l’entreprise.

Les éditeurs décrivent une « campagne éhontée » fondée sur le téléchargement par torrent, l’extraction automatisée de pages Internet et la récupération massive d’œuvres protégées. D’après eux, des dizaines de milliers de compositions auraient été copiées afin de constituer les corpus utilisés pour développer les différents modèles Claude.

La procédure ne concerne donc pas seulement quelques réponses maladroites produites par un chatbot. Elle tente de reconstituer toute une chaîne : l’acquisition des documents, leur conservation dans une bibliothèque interne, leur préparation technique, leur utilisation pendant l’entraînement et, enfin, la reproduction éventuelle de paroles dans les réponses adressées aux utilisateurs.

Anthropic conteste ces accusations. Un porte-parole de la société a présenté l’affaire comme la « troisième plainte des mêmes avocats, recyclant des allégations déjà soumises aux tribunaux ». L’entreprise affirme que l’entraînement de modèles génératifs constitue un usage transformatif susceptible d’être protégé par le « fair use », l’exception américaine permettant certains usages non autorisés d’œuvres protégées. À ce stade, les faits exposés par Sony et Warner demeurent donc des allégations qui devront être examinées contradictoirement par la justice. Reuters a résumé les positions des deux parties.

Pourquoi les Beatles se trouvent directement concernés

Le nom des Beatles n’a pas été ajouté à la plainte pour donner davantage d’éclat médiatique à une affaire déjà considérable. Le dossier judiciaire contient plusieurs références précises au groupe, à ses chansons et à l’utilisation présumée de ses paroles.

The Beatles Complete Scores parmi les ouvrages téléchargés

Selon la plainte, Anthropic aurait téléchargé plus de sept millions de livres depuis Library Genesis, plus connu sous le nom de LibGen, et Pirate Library Mirror, ou PiLiMi. Ces bibliothèques clandestines proposaient notamment des recueils de partitions et de paroles protégées.

Parmi les fichiers identifiés figure The Beatles Complete Scores: Every Song Written & Recorded by the Beatles. Publié par Hal Leonard, cet ouvrage de plus de 1 100 pages rassemble les partitions complètes et les paroles de 210 titres enregistrés par le groupe. Les parties vocales et instrumentales y sont transcrites, avec les guitares et la basse présentées à la fois en notation traditionnelle et en tablatures. Il ne s’agit donc pas d’une simple biographie, mais d’un véritable condensé musical et textuel du répertoire des Beatles. La présentation officielle de Hal Leonard confirme l’étendue de son contenu.

La plainte cite expressément ce recueil et mentionne « Twist and Shout » parmi les œuvres qu’il contient. Les éditeurs affirment que les fichiers téléchargés auraient ensuite été conservés dans une bibliothèque centrale qu’Anthropic envisageait de garder indéfiniment. Ils soutiennent également qu’au moins certains modèles commerciaux ont bénéficié, directement ou par l’intermédiaire de données synthétiques, de modèles expérimentaux entraînés à partir de contenus issus de LibGen ou de PiLiMi.

Cette formulation doit être lue avec précision. La présence du livre dans une collection téléchargée ne prouve pas, à elle seule, que chacune de ses 210 chansons a été intégrée à toutes les versions de Claude. C’est justement l’un des points que les plaignants espèrent éclaircir pendant la phase de communication des preuves.

« I Am the Walrus » dans les données d’affinage de Claude

Une autre pièce concerne directement l’une des chansons les plus célèbres de John Lennon. La plainte affirme qu’un jeu de données utilisé pour l’affinage de Claude contenait la demande suivante : l’utilisateur disait connaître « I Am the Walrus » et sollicitait la reproduction de son premier couplet.

Les éditeurs citent cet exemple pour démontrer que les capacités du modèle à répondre à des demandes de paroles n’auraient pas été découvertes accidentellement après sa commercialisation. Elles auraient été testées au cours de son développement et de son réglage.

La chanson constitue un choix presque symbolique. Écrite principalement par John Lennon et créditée Lennon-McCartney, « I Am the Walrus » avait été conçue en 1967 comme un assemblage de visions, de jeux de mots et de références volontairement difficiles à interpréter. Plus d’un demi-siècle plus tard, cette œuvre destinée à dérouter les exégètes humains se retrouve au centre d’un débat sur la capacité des machines à mémoriser et recombiner les textes.

Un collage de paroles des Beatles et de Bob Dylan

La référence la plus révélatrice apparaît dans la description d’un ancien échange interne. D’après les documents judiciaires cités par les plaignants, un salarié d’Anthropic aurait demandé à un modèle de produire « un poème cohérent » composé de fragments de paroles des Beatles, de Bob Dylan et d’autres classiques des années 1960 et 1970.

Pour Sony et Warner, cette requête tendrait à prouver qu’Anthropic savait que ses modèles pouvaient retrouver, mélanger et restituer des passages de chansons protégées. La société pourrait toutefois soutenir qu’un test interne ne démontre ni la composition exacte du corpus d’entraînement ni une volonté de permettre la reproduction illicite de paroles. Le sens juridique de cette pièce sera donc probablement très disputé.

Ces trois éléments — le recueil de partitions, la requête visant « I Am the Walrus » et le collage de paroles — placent néanmoins les Beatles au cœur factuel du dossier. La plainte fédérale de 48 pages s’appuie par ailleurs sur de volumineuses annexes recensant les œuvres et publications prétendument concernées.

Un procès sur les chansons, pas sur les disques des Beatles

Une confusion doit être évitée. Sony Music Publishing et Warner Chappell ne reprochent pas ici à Anthropic d’avoir copié les bandes maîtresses de Revolver, Sgt. Pepper ou Abbey Road. Le dossier porte principalement sur les compositions musicales, c’est-à-dire les paroles, les mélodies et les partitions.

Le droit d’auteur distingue en effet deux objets. D’un côté se trouve la composition, généralement administrée par un éditeur musical. De l’autre se trouve l’enregistrement sonore correspondant à une interprétation précise de cette composition. Les deux droits peuvent appartenir à des sociétés différentes et faire l’objet de licences séparées, comme le rappelle l’U.S. Copyright Office.

Dans le cas des Beatles, cela signifie que le procès ne porte pas directement sur les masters du groupe ni sur la voix enregistrée de John Lennon. Les documents mentionnés sont essentiellement des partitions, des transcriptions et des paroles. Apple Corps et la maison de disques chargée d’exploiter les enregistrements des Beatles ne sont pas les protagonistes de cette plainte.

« Twist and Shout », une nuance importante

La présence de « Twist and Shout » permet également de comprendre la complexité de la notion de « catalogue des Beatles ». Le morceau est indissociable du groupe et de l’interprétation dévastatrice enregistrée par John Lennon le 11 février 1963. Il n’a pourtant pas été composé par Lennon et McCartney, mais par Phil Medley et Bert Berns.

The Beatles Complete Scores réunit aussi bien les créations originales du groupe que les reprises gravées pendant sa carrière. Une procédure portant sur ce recueil peut donc concerner plusieurs éditeurs et plusieurs familles d’auteurs. Il serait inexact de réduire l’affaire au seul catalogue Northern Songs ou d’affirmer que toutes les compositions présentes dans le livre appartiennent intégralement à Sony.

« I Am the Walrus » relève d’une autre situation : il s’agit bien d’une composition créditée Lennon-McCartney. Le site officiel des Beatles continue d’ailleurs d’associer la chanson à une mention de copyright Sony/ATV, l’ancien nom de Sony Music Publishing. La page officielle du morceau en conserve l’indication.

Sony et les Beatles, une histoire éditoriale mouvementée

La présence de Sony Music Publishing dans ce dossier réveille inévitablement l’histoire compliquée des droits éditoriaux des Beatles.

Northern Songs fut fondée en 1963 par l’éditeur Dick James avec Charles Silver, Brian Epstein, John Lennon et Paul McCartney. Lennon et McCartney en étaient les principaux auteurs, mais ils ne contrôlaient pas la majorité du capital. En 1969, Dick James et Charles Silver vendirent leurs parts à Associated Television, ou ATV, sans en avertir préalablement les deux compositeurs. Lennon et McCartney tentèrent de reprendre le contrôle de leur catalogue, sans succès, avant de céder leurs propres actions.

ATV Music fut rachetée en 1985 par Michael Jackson. Dix ans plus tard, Jackson et Sony créèrent la coentreprise Sony/ATV Music Publishing. En 2016, Sony acquit pour 750 millions de dollars la participation détenue par la succession Jackson.

Cette chronologie souvent résumée par la formule « Michael Jackson a acheté les chansons des Beatles » masque cependant une réalité plus nuancée. Les droits peuvent varier selon les territoires, les compositions, les contrats et les parts détenues par les auteurs.

Paul McCartney engagea ainsi une procédure contre Sony/ATV en janvier 2017 afin de sécuriser l’exercice de ses droits de résiliation aux États-Unis. Il cherchait à récupérer progressivement ses parts américaines sur plus de 260 copyrights, dont « Yesterday », « Hey Jude » et « I Want to Hold Your Hand ». Les deux parties conclurent quelques mois plus tard un accord confidentiel dont les conséquences détaillées n’ont jamais été rendues publiques. Reuters rapportait alors que le contenu exact de l’accord restait inconnu.

Sony Music Publishing continue néanmoins de présenter les Beatles parmi les grands catalogues qu’elle représente. Le groupe apparaît aux côtés de Michael Jackson, Queen, Leonard Cohen et des œuvres de la Motown dans les communications officielles de l’entreprise. Le verbe « représenter » est ici plus prudent que celui de « posséder », tant l’histoire juridique de ces chansons est fragmentée.

Ce que les éditeurs reprochent exactement à Anthropic

La plainte ne repose pas sur une accusation unique. Sony et Warner décrivent plusieurs opérations qui, selon eux, constitueraient chacune une atteinte distincte au droit d’auteur.

Des torrents aux bases de données d’entraînement

Le premier reproche concerne l’utilisation de BitTorrent pour télécharger plusieurs millions de livres provenant de LibGen et PiLiMi. Le protocole BitTorrent permettant simultanément de recevoir et de partager des fragments de fichiers, les plaignants soutiennent qu’Anthropic aurait non seulement reproduit les œuvres, mais aussi participé à leur redistribution.

La société aurait également exploité Books3, The Pile et Common Crawl, trois ensembles de données régulièrement cités dans les débats sur l’entraînement des grands modèles de langage. Certains de ces corpus contiennent des livres piratés, des sous-titres de vidéos YouTube ou des pages provenant de sites autorisés à afficher des paroles.

Sony et Warner affirment enfin qu’Anthropic aurait extrait des textes de services comme Musixmatch et LyricFind, puis numérisé des millions d’ouvrages physiques selon une méthode dite de « numérisation destructive » : les livres sont découpés, scannés et détruits afin d’obtenir rapidement une version numérique exploitable.

L’entraînement, la mémorisation et les réponses de Claude

Selon les plaignants, les paroles auraient ensuite été copiées à plusieurs reprises pendant la constitution des corpus, l’entraînement des modèles, leur affinage et la création de jeux de données expérimentaux.

Ils soutiennent que Claude peut reproduire des passages identiques ou presque identiques à certaines paroles. Le dossier évoque également des réponses hybrides mêlant plusieurs chansons, des transformations « dans le style de » certains auteurs et des paroles présentées comme nouvelles mais contenant des fragments d’œuvres existantes.

Cette partie de l’argumentation sera probablement l’une des plus difficiles à trancher. La capacité d’un modèle à restituer un texte peut constituer un indice de sa présence dans les données, mais la preuve de chaque copie, de son origine et de son utilisation devra être établie œuvre par œuvre. La justice devra également distinguer la mémorisation indésirable, les tests internes et les fonctionnalités volontairement proposées aux utilisateurs.

La suppression des informations de copyright

Sony et Warner invoquent aussi la suppression des « Copyright Management Information », ou CMI. Ces informations comprennent notamment le titre d’une chanson, le nom de ses auteurs, celui de son éditeur et les mentions de copyright accompagnant une reproduction autorisée.

Les plaignants affirment que les outils employés pour nettoyer les pages Web conservaient les paroles tout en supprimant les pieds de page et les mentions juridiques. Ils interprètent des échanges internes sur le retrait de contenus considérés comme du « texte inutile » comme la preuve d’une volonté d’éliminer les informations permettant d’identifier les ayants droit.

Anthropic pourra contester cette interprétation. Pour obtenir gain de cause sur ce terrain, les éditeurs devront notamment établir que les informations ont été retirées ou altérées avec le degré de connaissance exigé par la loi américaine, et pas seulement écartées lors d’un traitement automatisé général.

Le précédent Bartz, à la fois défense et faiblesse d’Anthropic

Anthropic invoque la décision rendue en juin 2025 dans l’affaire Bartz v. Anthropic. Le juge William Alsup avait estimé que l’utilisation de livres pour entraîner un modèle destiné à produire de nouveaux textes pouvait constituer un usage hautement transformatif et relever du « fair use ».

Cette décision ne donnait pourtant pas un blanc-seing général aux entreprises d’intelligence artificielle. Le tribunal avait séparé l’usage des œuvres pendant l’entraînement de la manière dont Anthropic les avait acquises. La numérisation de livres légalement achetés avait été admise dans certaines conditions, tandis que la constitution d’une bibliothèque permanente à partir de millions de fichiers piratés n’avait pas été protégée. Le jugement du 23 juin 2025 indiquait clairement que l’achat ultérieur d’un ouvrage ne supprimait pas nécessairement la responsabilité née de son téléchargement illégal antérieur.

Anthropic conclut ensuite un accord de 1,5 milliard de dollars avec les auteurs concernés par cette affaire. Sony et Warner utilisent aujourd’hui ce précédent contre l’entreprise : leur plainte insiste fortement sur la provenance prétendument pirate des fichiers, terrain sur lequel la défense du « fair use » apparaît plus fragile.

Le jugement Bartz provenait toutefois d’un tribunal fédéral de première instance et concernait des livres. Il n’établit pas une règle définitive applicable à toutes les œuvres et à tous les modèles. Le marché spécifique des licences de paroles, ainsi que la possibilité de restituer ces paroles presque textuellement, pourraient conduire à une analyse différente pour les compositions musicales.

Paul McCartney n’est pas opposé à l’intelligence artificielle

La position de Paul McCartney illustre parfaitement la distinction entre l’outil technique et l’exploitation non autorisée des œuvres.

En 2023, une technologie d’apprentissage automatique développée par l’équipe de Peter Jackson permit d’isoler la voix de John Lennon du piano et des bruits présents sur la cassette de « Now and Then ». Aucun chant artificiel de Lennon ne fut créé. La machine sépara des éléments déjà enregistrés afin que Paul McCartney, Ringo Starr et leurs collaborateurs puissent travailler sur la véritable voix de John.

McCartney avait alors insisté sur ce point : rien n’avait été créé artificiellement ou synthétiquement. La technologie servait à restaurer une interprétation humaine, réalisée par l’un des auteurs de la chanson, avec l’accord des ayants droit.

Cette ouverture à l’innovation ne l’a pas empêché de dénoncer les usages susceptibles de priver les créateurs de contrôle et de rémunération. En janvier 2025, il avertissait le gouvernement britannique que l’IA pouvait « dépouiller » les artistes si la législation autorisait l’entraînement massif sans licence. « L’IA est une chose formidable, mais elle ne devrait pas voler les créateurs », expliquait-il en substance, en demandant que l’argent généré revienne aux personnes à l’origine des œuvres. Reuters avait recueilli ses déclarations.

En novembre 2025, McCartney participa également à la version vinyle de Is This What We Want?, un album presque silencieux destiné à protester contre l’assouplissement du droit d’auteur britannique au bénéfice des entreprises d’IA. Sa contribution était constituée des sons d’un studio vide, métaphore d’un avenir dans lequel les créateurs humains auraient été progressivement réduits au silence. Son site officiel présenta directement cette initiative.

La ligne défendue par McCartney n’est donc pas celle d’un refus de la technologie. Elle repose sur trois principes : l’autorisation, la transparence et la rémunération. Une intelligence artificielle utilisée pour restaurer la voix réelle de John Lennon n’est pas équivalente à un système entraîné, selon les accusations, sur des millions de fichiers obtenus sans licence.

Plusieurs milliards de dollars et une demande de transparence

Sony et Warner réclament jusqu’à 150 000 dollars de dommages et intérêts pour chaque œuvre dont l’atteinte volontaire serait reconnue. Ils sollicitent également jusqu’à 25 000 dollars pour chaque violation établie concernant la suppression ou l’altération des informations de copyright.

Ces montants représentent des plafonds légaux, et non une somme automatiquement accordée. Le nombre exact d’œuvres recevables, la preuve des différentes infractions et l’appréciation du tribunal détermineront l’exposition financière réelle d’Anthropic. Avec des milliers, voire des dizaines de milliers de compositions revendiquées, le risque théorique se chiffre néanmoins en milliards de dollars.

Les éditeurs demandent surtout une injonction interdisant la poursuite des utilisations jugées illicites. Ils souhaitent obtenir un inventaire des données d’entraînement, des méthodes de collecte et des œuvres intégrées aux modèles. La plainte réclame enfin la destruction, sous contrôle judiciaire, des copies illicites encore détenues par Anthropic.

Pour les spécialistes des Beatles, cette demande de transparence pourrait être l’aspect le plus instructif de l’affaire. Si la procédure atteint la phase de communication approfondie des preuves, Anthropic pourrait devoir préciser quels recueils, quelles paroles et quelles partitions du groupe ont réellement été utilisés, dans quelles versions de Claude et à quelles étapes de leur développement.

Quand le répertoire des Beatles devient un test pour l’IA

Les chansons des Beatles constituent un cas emblématique en raison de leur célébrité mondiale, de leur valeur éditoriale et de leur présence massive dans la culture populaire. Elles figurent dans d’innombrables recueils, analyses, vidéos, transcriptions et bases de paroles. Cette abondance les rend particulièrement susceptibles d’apparaître dans de vastes corpus collectés sur Internet.

Leur omniprésence ne les place pourtant pas dans le domaine public. Une œuvre connue de tous demeure protégée, et son accessibilité en ligne ne vaut pas autorisation de la reproduire ou de l’intégrer à un produit commercial.

La nouvelle procédure ne permettra peut-être pas de résoudre à elle seule l’ensemble du conflit entre l’intelligence artificielle et la création musicale. Elle pourrait néanmoins fixer une frontière essentielle entre apprendre à partir de la culture et constituer clandestinement une bibliothèque destinée à l’exploiter.

Les Beatles ont toujours utilisé les possibilités techniques du studio pour repousser les limites de la musique enregistrée. Mais l’expérimentation menée à Abbey Road reposait sur des choix artistiques, des interprètes identifiés et des œuvres dont les auteurs demeuraient au centre du processus. C’est précisément cette place de l’auteur que Sony, Warner et Paul McCartney entendent aujourd’hui préserver.

Ironie de l’histoire, « I Am the Walrus », chanson conçue par Lennon pour résister aux interprétations trop rationnelles, sert désormais à interroger une machine. Cette fois, cependant, la véritable énigme n’est pas cachée dans les paroles. Elle se trouve dans les données qui ont permis à l’intelligence artificielle de les connaître.

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