En bref — Entre mars 1970 et avril 2026, Ringo Starr a publié vingt-deux albums studio, décroché deux numéros un américains, essuyé une décennie de naufrages commerciaux, cessé de boire, réinventé le concept de tournée nostalgique avec le All-Starr Band, et fini par obtenir à quatre-vingt-quatre ans le premier album numéro un de sa carrière solo. Voici quinze chansons — une par étape décisive — pour traverser cinquante-six ans d’une discographie qu’on croit connaître et qu’on connaît mal.
Sommaire
Le paradoxe Ringo : le Beatle dont on n’attendait rien et qui a gagné la première manche
Au printemps 1970, quand les Beatles se disloquent publiquement, les paris de l’industrie sont vite faits. John Lennon a l’aura idéologique et le Plastic Ono Band. Paul McCartney a la mélodie, le studio domestique et une ambition de fer. George Harrison a trois ans de chansons refoulées qui vont exploser en triple album. Et Richard Starkey, dit Ringo Starr, a… quoi, au juste ? Deux compositions signées en solo sur sept ans et demi de catalogue Beatles — Don’t Pass Me By sur l’album blanc, Octopus’s Garden sur Abbey Road —, une voix de baryton nasal aux capacités limitées, et la réputation tenace, injuste mais collante, du « quatrième homme ».
Or c’est lui qui gagne la première manche. Pas sur la durée, pas sur la critique, mais sur le seul terrain qui compte alors : le hit-parade américain. Entre 1971 et 1975, Ringo Starr place sept singles dans le Top 10 du Billboard Hot 100, dont deux numéros un. Aucun de ses trois anciens camarades n’aligne une série de 45 tours aussi régulièrement performante sur cette fenêtre précise. Le batteur qu’on croyait condamné à faire de la figuration est brièvement, autour de 1973-1974, le Beatle le plus fiable des ondes AM.
Puis tout s’effondre. La deuxième moitié des années 1970 est un naufrage lent : contrats perdus, albums disco mal ajustés, ventes qui s’écroulent. Les années 1980 sont pires encore — un album refusé de publication aux États-Unis et au Royaume-Uni, une décennie d’alcoolisme documentée par l’intéressé lui-même. La reconstruction commence en 1988 avec une cure de désintoxication, se poursuit en 1989 avec l’invention du All-Starr Band, et se prolonge sur trente-cinq ans d’albums honorables, souvent charmants, rarement essentiels.
Jusqu’à ce que, en janvier 2025, un producteur nommé T Bone Burnett lui donne neuf chansons country et que Ringo Starr, à quatre-vingt-quatre ans, obtienne enfin ce qu’il n’avait jamais eu : un album numéro un.
Cette playlist en quinze titres suit cette courbe. Elle ne prétend pas être un classement des « meilleures » chansons — la notion aurait peu de sens pour un artiste dont le talent principal n’est ni l’écriture ni le chant, mais un mélange rare de feel rythmique, de charme désarmant et de génie pour s’entourer. Elle prétend être une carte : quinze points d’entrée qui, pris ensemble, racontent une carrière entière.
Acte I — 1970 : les deux albums que personne n’attendait
Le fait le plus déroutant de la carrière solo de Ringo Starr est aussi le premier : les deux disques par lesquels il l’ouvre ne sont pas des albums de rock. L’un est un recueil de standards d’avant-guerre arrangés par une brochette de chefs d’orchestre ; l’autre est un album de country pur enregistré en trois nuits à Nashville. Aucun des deux ne se vend. Tous deux, avec le recul, sont des documents précieux — et le second est peut-être le disque le plus attachant de sa discographie.
1. « Sentimental Journey » (1970) — le disque pour sa mère
Il faut se représenter la situation. À l’automne 1969, John Lennon a annoncé en privé à ses trois camarades qu’il quittait le groupe. La nouvelle est tenue secrète pour ne pas saborder les négociations en cours. Ringo Starr, lui, se retrouve sans emploi à vingt-neuf ans, après huit ans passés dans le groupe le plus scruté de la planète.
Sa réaction est d’une simplicité désarmante. Le 27 octobre 1969, il entre en studio pour enregistrer les chansons qu’on chantait dans les salons du Dingle, le quartier ouvrier de Liverpool où il a grandi au 9 Madryn Street. Il appelle George Martin. « Pourquoi ne ferions-nous pas un voyage sentimental ? », lui propose-t-il. Le titre de l’album est trouvé avant l’album lui-même.
Les sessions s’étalent sur cinq mois — du 27 octobre 1969 au 6 mars 1970 — entre les studios EMI, Olympic, Wessex, De Lane Lea, Trident et Morgan à Londres, plus A&M à Los Angeles. Cet éparpillement s’explique : Starr tourne The Magic Christian, participe aux dernières activités des Beatles, et joue de la batterie sur les séances de George Harrison, Billy Preston, Leon Russell et Doris Troy.
L’idée de production est brillante et un peu folle : chaque chanson est confiée à un arrangeur différent, tous amis ou relations de Starr. Quincy Jones, Elmer Bernstein, Oliver Nelson, John Dankworth, Ron Goodwin, Chico O’Farrill, Les Reed, Maurice Gibb des Bee Gees, Klaus Voormann, George Martin lui-même — et Paul McCartney, qui arrange Stardust. Douze titres, douze signatures orchestrales. Le disque devient, comme l’a bien vu le critique néo-zélandais Graham Reid, moins un album de chanteur qu’une vitrine d’arrangeurs.
La chanson-titre, elle, date de 1944 : signée Bud Green, Les Brown et Ben Homer, elle est devenue un tube en 1945 avec Doris Day et l’orchestre de Les Brown, associée dans la mémoire américaine au retour des GI. Ringo Starr la prend au premier degré, avec un orchestre complet et un aplomb de crooner de club de province. Le film promotionnel est tourné au Talk of the Town, cabaret londonien, avec orchestre et danseuses.
La pochette dit tout : Starr photographié par Richard Polak devant l’Empress, le pub de High Park Street, à quelques centaines de mètres de sa maison natale, les fenêtres de l’établissement remplies de portraits superposés de ses oncles et tantes. C’est un album de famille, littéralement.
Publié le 27 mars 1970 au Royaume-Uni (24 avril aux États-Unis), Sentimental Journey atteint la 7e place britannique et la 22e américaine — des chiffres respectables, dopés par la curiosité post-Beatles, mais l’album est immédiatement écrasé par le communiqué de McCartney annonçant la fin du groupe et par la sortie de McCartney le 17 avril.
Correctif factuel — On lit régulièrement que Sentimental Journey est « le premier album solo d’un Beatle ». C’est inexact. George Harrison avait déjà publié Wonderwall Music le 1er novembre 1968 et Electronic Sound en mai 1969, et John Lennon avait signé avec Yoko Ono trois disques expérimentaux à partir de novembre 1968. La formulation correcte est plus étroite : Sentimental Journey est le premier album studio d’un Beatle en solo à adopter une forme de musique populaire conventionnelle — chansons, chant, orchestre — plutôt que l’expérimentation ou la bande originale.
Pourquoi l’écouter ? Pas pour la performance vocale, qui reste modeste. Pour la sincérité du geste, et parce qu’aucune autre chanson de sa carrière ne dit aussi clairement d’où il vient. Starr a lui-même résumé l’affaire : le disque n’a peut-être rien accompli d’autre, mais il l’a remis debout.
2. « Beaucoups of Blues » (1970) — trois nuits à Nashville
Le deuxième album arrive cinq mois après le premier, et il naît d’une conversation en voiture.
Au printemps 1970, Ringo Starr joue de la batterie sur les séances de All Things Must Pass. George Harrison y a fait venir un pedal steel guitariste de Nashville nommé Pete Drake — l’homme qui avait déjà officié sur Nashville Skyline de Bob Dylan. En conduisant Drake au studio, Starr découvre qu’ils partagent la même passion pour la country. Drake, stupéfait d’apprendre qu’un Beatle est un fan de honky-tonk, lui propose de venir enregistrer à Nashville. Starr avait initialement envisagé de travailler avec Bob Johnston, le producteur de John Wesley Harding, mais les prétentions financières de ce dernier avaient fait capoter le projet.
L’affaire se règle en trois nuits : les 25, 26 et 27 juin 1970, à Music City Recorders, de 18 h à 21 h puis de 22 h à 1 h. Quinze chansons sont mises en boîte, dont douze retiendront l’album ; les séances se terminent par deux bœufs de studio de dix-huit et vingt minutes. La méthode, telle que Starr l’a racontée bien plus tard au Nashville Scene, tient en une phrase : on trouvait cinq chansons le matin, on enregistrait cinq chansons le soir.
Le personnel est un annuaire de l’élite de Music Row : Pete Drake et Ben Keith aux pedal steel, Jerry Reed, Charlie Daniels, Jerry Kennedy, Dave Kirby, Sorrells Pickard et Jerry Shook aux guitares, Roy Huskey Jr à la contrebasse, Charlie McCoy à l’harmonica et au piano, Buddy Harman et — détail savoureux — D.J. Fontana, l’ancien batteur d’Elvis Presley, aux fûts. Aux chœurs, les Jordanaires au complet.
La chanson-titre est signée Buzz Rabin, auteur-compositeur local. C’est un lament de honky-tonk classique, violon et pedal steel en tête, sur lequel Starr chante d’une voix étonnamment juste et engagée. Le sous-texte n’a échappé à personne : quand il chante que les choses entrevues en rêve ont disparu, qu’il a jeté ce qu’il avait de plus précieux, la lecture « chanson sur la fin des Beatles » s’impose d’elle-même — même si le texte est de la main d’un parolier de Nashville qui n’y pensait probablement pas.
Commercialement, c’est un échec plus net encore que Sentimental Journey. L’album, publié le 25 septembre 1970, ne se classe pas du tout au Royaume-Uni ; aux États-Unis il atteint la 65e place du Billboard Top LPs et la 35e du classement country. Le single, sorti le 5 octobre 1970 aux États-Unis avec Coochy Coochy en face B, plafonne à la 87e place du Hot 100 (cinq semaines de présence) et à la 43e en Allemagne. Il n’est pas publié au Royaume-Uni. Apple annonce le 18 octobre 1970 qu’un second album nashvillien suivra : il ne verra jamais le jour.
Correctif factuel — Une confusion fréquente concerne l’ordre des singles. It Don’t Come Easy est souvent présenté comme « le premier single solo de Ringo Starr ». C’est vrai au Royaume-Uni, où Beaucoups of Blues n’a pas été publié en 45 tours ; c’est faux à l’échelle mondiale, puisque Beaucoups of Blues sort en single dès octobre 1970 aux États-Unis et dans plusieurs autres pays, soit six mois avant It Don’t Come Easy.
Pourquoi l’écouter ? Parce que c’est le seul disque des années 1970 où Ringo Starr semble parfaitement à sa place. Débarrassé de la pression du hit, entouré de musiciens qui n’ont rien à prouver, il chante un répertoire qui correspond exactement à son registre et à son tempérament. L’échec de Beaucoups of Blues l’éloignera du studio pendant près de trois ans — et il faudra attendre cinquante-cinq ans pour qu’il ose y revenir.
Acte II — 1971-1972 : deux singles, et la revanche du quatrième homme
Entre l’échec de Beaucoups of Blues et l’album Ringo de 1973, Ringo Starr ne publie aucun album studio. Il tourne des films, dirige un documentaire, joue de la batterie pour les autres. Et il place deux 45 tours qui feront de lui, brièvement, le Beatle le plus vendeur du monde. Les deux sont produits par George Harrison. Les deux sont, pour l’essentiel, écrits par George Harrison.
3. « It Don’t Come Easy » (1971) — le cadeau le plus généreux du rock
C’est le titre-signature. C’est aussi, sur le plan documentaire, l’un des morceaux les plus mal racontés du catalogue solo des Beatles.
Tout commence le soir du 18 février 1970, une heure après une séance de mixage pour Sentimental Journey. Starr revient au Studio Two d’Abbey Road avec un embryon de chanson intitulé You Gotta Pay Your Dues. George Martin produit, Geoff Emerick est aux manettes, et sur le plancher du studio on trouve George Harrison à la guitare acoustique, Klaus Voormann à la basse et — surprise — Stephen Stills au piano. Vingt prises sont nécessaires pour fixer la piste rythmique, entre 19 h et 0 h 30.
Stills a laissé de cette soirée un témoignage précieux, qui explique mieux qu’un long développement le mode de fonctionnement de Starr comme auteur : Ringo est arrivé avec une petite chanson, s’est assis, a joué huit mesures, et a dit « voilà ». Tout le monde s’est alors mis à faire des suggestions — un pont ici, une petite intro, une queue de morceau. C’est la méthode Starkey : apporter un fragment irrésistible et laisser les autres l’achever.
Le lendemain, 19 février, deux parties de basse sont surimposées sur la prise 30. Puis Starr décide de tout recommencer. La troisième version, celle que nous connaissons, est entamée le 8 mars 1970 aux studios Trident, deux jours après l’achèvement de Sentimental Journey ; Harrison y produit désormais lui-même. Des retouches suivent le 11 mars, puis en octobre 1970, puis encore en février 1971. Quand la presse a vent des séances, Apple dément formellement tout projet de single.
Le résultat final réunit Harrison aux guitares acoustique et électrique, Klaus Voormann à la basse, Ron Cattermole au saxophone et à la trompette, Mal Evans au tambourin, Jim Keltner aux maracas, et aux chœurs Pete Ham et Tom Evans de Badfinger — le groupe signé sur Apple qui apporte à ce disque ses harmonies caractéristiques.
Correctif factuel — Deux points de désaccord persistent entre les sources sérieuses. (1) Le pianiste. De nombreuses fiches attribuent le piano de la version publiée à Stephen Stills. Or Stills est documenté sur les séances d’Abbey Road des 18-19 février, qui ont été abandonnées ; plusieurs sources de référence, dont la fiche-chanson de la Beatles Bible, créditent Gary Wright au piano sur le remake Trident du 8 mars. Les deux versions circulent, et l’absence de feuilles de séance publiées pour Trident empêche de trancher définitivement. (2) Le classement britannique. On lit alternativement 4e et 5e place. Le relevé officiel de l’Official Charts Company donne une 4e place ; la mention « n°5 » provient de fiches américaines reprises en boucle.
Publié le 9 avril 1971 (Apple R 5898 au Royaume-Uni, Apple 1831 aux États-Unis), It Don’t Come Easy atteint la 4e place des deux côtés de l’Atlantique et la première place au Canada. Il se vend à plus d’un million d’exemplaires en quatre mois et décroche un disque d’or. Surtout, il fait mieux, sur la même période, que Power to the People de Lennon, Another Day de McCartney et Bangla Desh de Harrison. Le quatrième homme vient de doubler tout le monde.
Starr n’a jamais caché la dette. Interrogé sur sa méthode, il a expliqué qu’il était excellent pour écrire deux couplets et un refrain, mais que finir une chanson n’était pas son fort — au point d’avoir écrit des morceaux de vingt-six couplets faute de savoir comment les conclure. Il a commencé Back Off Boogaloo, dit-il, puis l’a apportée à George pour qu’il la termine. Idem pour Photograph et It Don’t Come Easy. Harrison, lui, n’a jamais réclamé de crédit sur ce titre.
Le 1er août 1971, au Madison Square Garden, Starr chante It Don’t Come Easy au Concert for Bangladesh. La captation, publiée sur le triple album live, est fameuse pour une raison peu glorieuse : il oublie une partie de son texte en direct.
4. « Back Off Boogaloo » (1972) — glam, hargne et procès d’intention
Enregistré en septembre 1971 aux studios Apple, peu après le Concert for Bangladesh, produit par George Harrison, publié le 17 mars 1972 avec Blindman en face B, Back Off Boogaloo reste à ce jour le single le mieux classé de toute la carrière solo de Ringo Starr au Royaume-Uni : 2e place. Il atteint également la 2e place au Canada et la 9e du Billboard Hot 100.
Musicalement, c’est un objet remarquable : un riff de slide guitar rêche et répétitif, une batterie martelée à la limite du stomp, une production sèche qui n’a plus rien du mur de son. C’est du glam rock, et ce n’est pas un hasard.
Le mot « boogaloo », d’après le récit constant de Starr, lui vient de Marc Bolan. Le leader de T. Rex, alors au sommet de sa gloire britannique, ponctuait ses phrases d’expressions de ce genre ; Starr, qui venait de passer du temps avec lui, s’est réveillé un matin avec la formule en tête. Le lien est plus qu’anecdotique : c’est Ringo Starr qui réalise Born to Boogie, le documentaire sur T. Rex tourné en 1972 et distribué par Apple Films.
Reste l’autre lecture, indissociable du morceau depuis cinquante ans. De nombreux commentateurs y ont vu une attaque contre Paul McCartney. Les arguments : Starr n’a jamais dissimulé son agacement devant les disques que McCartney publiait depuis 1970, et le texte multiplie les injonctions à se réveiller, à sortir de sa torpeur, à arrêter de perdre son temps. Starr a toujours démenti. Comme souvent, l’histoire vraie est probablement la superposition des deux : un tic de langage emprunté à Bolan, appliqué à une irritation bien réelle.
Correctif factuel — Pendant quarante-cinq ans, Back Off Boogaloo a été créditée au seul Richard Starkey. Ce n’est plus le cas : George Harrison figure officiellement comme coauteur depuis 2017, régularisation tardive d’un état de fait connu de tous. Les fiches, pochettes et bases de données antérieures à cette date portent encore la mention erronée. Notez également la date d’enregistrement : septembre 1971, et non 1972 comme l’indiquent de nombreux sites qui alignent la date de session sur celle de la sortie.
Pourquoi l’écouter ? Parce que c’est le disque le plus agressif que Ringo Starr ait jamais publié, et parce qu’il documente un moment précis où un ancien Beatle de trente et un ans écoute attentivement ce que font les jeunes gens en paillettes qui prennent sa place à la radio anglaise. Le film promotionnel, tourné à Tittenhurst Park — la propriété que Starr venait de racheter à John Lennon —, ajoute une couche de mélancolie involontaire à l’ensemble.
Acte III — 1973 : « Ringo », l’album impossible
En mars 1973, Ringo Starr n’a pas sorti d’album depuis deux ans et demi. Il s’installe à Los Angeles avec un producteur qui n’a rien à voir avec l’univers Beatles : Richard Perry, artisan de disques pour Barbra Streisand, Harry Nilsson et Carly Simon, spécialiste des productions luxueuses et des castings démentiels.
Le résultat, enregistré du 5 mars au 26 juillet 1973 entre les studios Apple et EMI à Londres et Sunset Sound, A&M, Burbank, Sound Lab et Producers Workshop à Los Angeles, s’appelle simplement Ringo. Publié le 2 novembre 1973, il atteint la 2e place du Billboard 200, la 7e du classement britannique, la 1re au Canada, et il est certifié disque de platine aux États-Unis. C’est, de très loin, le sommet commercial et critique de sa carrière solo.
C’est aussi l’album qui a donné naissance à la légende la plus tenace de l’après-Beatles.
Correctif factuel — On écrit souvent que l’album Ringo a « réuni les quatre Beatles ». Il faut être précis : les quatre Beatles figurent bien sur l’album, mais jamais tous les quatre sur la même plage. John Lennon, George Harrison et Ringo Starr enregistrent ensemble I’m the Greatest — le seul et unique cas où trois anciens Beatles jouent sur la même bande entre la séparation de 1970 et la mort de Lennon en 1980. Paul McCartney, lui, intervient sur Six O’Clock, qu’il a écrite avec Linda, et sur You’re Sixteen. Il n’y a donc pas de « réunion des Beatles » sur ce disque, mais une réunion en deux temps, sur deux continents, orchestrée par un producteur américain.
5. « I’m the Greatest » (1973) — la réunion qui n’a pas eu lieu (mais presque)
La chanson est de John Lennon. Il l’a écrite en décembre 1970, dans la foulée de Plastic Ono Band, comme un commentaire ironique sur sa propre ascension, en empruntant son titre à la formule fétiche de Muhammad Ali. Puis il l’a mise de côté : chantée par lui, l’autodérision devenait de l’arrogance. Chantée par Ringo Starr, elle redevenait drôle. Lennon a donc retaillé le texte pour son ancien batteur — l’histoire d’un gamin de treize ans qui joue de la guitare, devient une star à vingt et un ans, et se retrouve, à trente-deux ans, à répéter qu’il est le plus grand.
La séance a lieu à Sunset Sound, Los Angeles, en mars 1973. Lennon vient jouer du piano et chanter les chœurs. George Harrison, qui se trouve en ville, apprend la chose et s’invite avec sa guitare. Klaus Voormann est à la basse — la presse américaine surnommera aussitôt cette formation « les Ladders », version alternative des Beatles où l’ami allemand tient la place de McCartney. Billy Preston est à l’orgue, celui-là même dont la présence sur Get Back avait failli lui valoir un statut de cinquième Beatle. Richard Perry produit.
La nouvelle fuite immédiatement, et la presse britannique s’enflamme : trois Beatles dans un studio, c’est le début de la réunion. Ce n’en est évidemment rien. Mais le morceau, placé en ouverture de l’album, fonctionne comme une déclaration d’intention magnifique — d’autant que sa structure de faux spectacle, avec présentation du numéro et changement de décor, cite ouvertement le dispositif de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band.
Pourquoi l’écouter ? Parce que c’est le document sonore le plus proche d’une reformation qui existe pour la décennie 1970. Et parce que Lennon y offre à Starr un cadeau plus subtil qu’il n’y paraît : une chanson qui prend au sérieux la question de ce que devient un homme quand le plus grand groupe du monde s’est arrêté.
6. « Photograph » (1973) — le sommet
Si l’on ne devait garder qu’une seule chanson de la carrière solo de Ringo Starr, ce serait celle-ci. Stephen Thomas Erlewine, d’AllMusic, la range parmi les toutes meilleures chansons post-Beatles produites par n’importe lequel des quatre — jugement sévère envers Harrison et McCartney, mais défendable.
L’écriture. Mai 1971, sud de la France. Ringo Starr a loué un yacht, le Marala, pour la durée du Festival de Cannes ; il est alors en pleine phase « carrière d’acteur », entre Blindman et 200 Motels. George Harrison est du voyage avec Pattie Boyd ; Maureen Starkey est là, et Cilla Black également, d’après plusieurs récits. Un soir, sur le pont, les deux hommes ébauchent une chanson sur une photographie qui reste le seul vestige d’un amour perdu. C’est la seule composition officiellement créditée au duo Starkey-Harrison.
Le premier enregistrement. Fin 1972, à Londres, pendant les séances de Living in the Material World. Harrison produit. On y grave également Down and Out, qui deviendra la face B du single. Cette version-là ne sortira pas.
La version définitive. Piste rythmique enregistrée le 9 mars 1973 à Sunset Sound Recorders, Los Angeles, sous la direction de Richard Perry, avec Bill Schnee à l’ingénierie. Le personnel est spectaculaire : Starr au chant et à la batterie, doublé par Jim Keltner à une seconde batterie ; Harrison à la guitare acoustique douze cordes et aux harmonies vocales ; Klaus Voormann à la basse ; Nicky Hopkins au piano ; Vini Poncia — le nouveau partenaire d’écriture de Starr — et Jimmy Calvert aux guitares acoustiques rythmiques. Le 29 juin, à Burbank Studios, viennent les surimpressions décisives : le solo de saxophone ténor de Bobby Keys, les percussions des frères Lon et Derrek Van Eaton (signés sur Apple), et surtout les arrangements de cordes et de chœurs de Jack Nitzsche.
Ce dernier nom est la clé. Nitzsche a été pendant toutes les années 1960 l’arrangeur attitré de Phil Spector. Perry lui demande explicitement de reconstituer le Wall of Sound : multiplication des guitares acoustiques, deux batteries, castagnettes enfouies au mixage, chœur et orchestre. Le résultat est un pastiche assumé — et l’un des rares pastiches de Spector qui vaut les originaux, précisément parce que la voix au centre est fragile là où celles de Spector étaient triomphales.
Le succès. Single publié le 24 septembre 1973 aux États-Unis, le 19 octobre au Royaume-Uni. Entrée au Hot 100 à la 74e place, Top 20 trois semaines plus tard, et première place le 24 novembre 1973, où il déloge Keep On Truckin’ d’Eddie Kendricks. Également n°1 au Canada et en Australie, n°1 du Cash Box Top 100, 8e au Royaume-Uni, Top 10 en Belgique, aux Pays-Bas, en Nouvelle-Zélande, en Norvège, en Afrique du Sud, en Suisse et en Allemagne de l’Ouest. Disque d’or américain pour un million d’exemplaires.
Le film promotionnel est tourné à Tittenhurst Park, la propriété de Starr et Maureen Starkey.
L’épilogue. Le 29 novembre 2002, un an jour pour jour après la mort de George Harrison, Ringo Starr chante Photograph au Royal Albert Hall pour le Concert for George. Il expliquera ensuite à quel point la chanson avait changé de sens ce soir-là : un texte écrit sur une rupture amoureuse était devenu, sans qu’on y touche, un texte sur la mort d’un ami. Il la chante encore aujourd’hui, et affirme n’en avoir jamais été lassé.
7. « You’re Sixteen » (1973) — le deuxième numéro un, et le solo le plus mal identifié du rock
Après Photograph, Richard Perry choisit comme deuxième single une reprise. You’re Sixteen est une composition des frères Robert B. et Richard M. Sherman — les futurs auteurs des chansons de Mary Poppins — dont Johnny Burnette avait fait un succès en 1960 (8e place américaine).
La version de Starr est un exercice de charme pur : tempo de rock’n’roll de bal de fin d’année, piano bastringue, chœurs de Harry Nilsson, et une interprétation vocale qui joue à fond la carte de la naïveté. Publiée le 3 décembre 1973 aux États-Unis et le 8 février 1974 au Royaume-Uni, elle atteint la première place du Hot 100 fin janvier 1974 et la 4e place britannique. Deux numéros un américains consécutifs : aucun autre Beatle solo n’a réussi cette séquence exacte à ce moment-là.
Correctif factuel — Le solo instrumental central de You’re Sixteen est attribué depuis un demi-siècle à un kazoo joué par Paul McCartney. Ce n’est pas un kazoo. McCartney imite un saxophone avec sa voix, technique qu’il pratiquait depuis les années Beatles. L’erreur est si répandue qu’elle figure sur des notices officielles et dans la presse spécialisée ; McCartney lui-même a rectifié le tir à plusieurs reprises. Le timbre nasillard qui a induit tout le monde en erreur vient du traitement du signal, pas d’un instrument.
Une remarque s’impose sur le texte. Un homme de trente-trois ans chantant à une adolescente de seize ans qu’elle est ce qui lui est arrivé de mieux : la chanson passe aujourd’hui beaucoup moins bien qu’en 1973, et il serait malhonnête de faire comme si de rien n’était. Elle appartient à une convention du rock’n’roll de 1960 — Burnette avait vingt-six ans quand il l’a enregistrée — que la culture pop a cessé de trouver anodine. On peut l’écouter comme un document d’époque ; on peut aussi choisir de ne pas l’écouter. Les deux positions se défendent.
8. « Oh My My » (1974) — le disque de danse
Troisième single tiré de l’album, publié le 18 février 1974 aux seuls États-Unis, Oh My My atteint la 5e place du Hot 100. C’est le premier titre signé du tandem Richard Starkey / Vini Poncia, association qui deviendra centrale — pour le meilleur puis pour le pire — dans la seconde moitié de la décennie.
Musicalement, c’est le morceau le plus physique de l’album : un groove de piano gospel, une section rythmique lourde, et surtout deux choristes que Perry est allé chercher très haut. Martha Reeves, la voix des Vandellas et de Dancing in the Street, et Merry Clayton, celle qui avait hurlé les contre-chants de Gimme Shelter pour les Rolling Stones quatre ans plus tôt. Billy Preston tient le piano, Tom Scott le saxophone.
Le texte, purement fonctionnel, décrit des gens qui dansent jusqu’à ce que le médecin leur ordonne d’arrêter et qui continuent quand même. C’est une chanson sur le fait de danser. Elle n’ambitionne rien d’autre, et c’est précisément ce qui la rend efficace.
Pourquoi l’écouter ? Parce qu’elle démontre la seule chose que Ringo Starr fasse mieux que quiconque : occuper le centre d’un disque sans jamais en être la vedette. Reeves et Clayton chantent plus fort et mieux que lui, Preston joue mieux que lui, Scott aussi — et le morceau reste, indiscutablement, un morceau de Ringo Starr. Oh My My ressortira en single le 9 janvier 1976 pour accompagner la compilation Blast from Your Past.
Acte IV — 1974-1975 : « Goodnight Vienna », le sommet qu’on ne voit pas venir
Le succès de Ringo appelle une suite immédiate, et Richard Perry rassemble la même équipe. Goodnight Vienna est enregistré à Sunset Sound en août 1974 et publié le 15 novembre 1974 aux États-Unis, le 22 au Royaume-Uni. La pochette est un pastiche de l’affiche du Jour où la Terre s’arrêta de Robert Wise, avec Starr descendant de la soucoupe volante à la place de Michael Rennie. La chanson-titre est signée John Lennon, qui la lui a offerte. L’expression « goodnight Vienna » est un liverpuldianisme signifiant « c’est terminé, tout est fini ».
C’est un très bon album, plus faible que Ringo mais nettement supérieur à tout ce qui suivra. Il en sort deux singles majeurs.
9. « Only You (And You Alone) » (1974) — la chanson que Lennon a choisie
La genèse de ce titre est l’un des plus jolis moments de camaraderie de l’après-Beatles. C’est John Lennon qui suggère la chanson : Only You, immense succès des Platters en 1955, ballade doo-wop à la mélodie imparable. Non content de la proposer, Lennon vient jouer de la guitare acoustique sur la séance — et enregistre une version de démonstration chantée par lui, destinée à montrer à Starr comment il l’entend.
Cette maquette est un document remarquable. Elle est restée inédite pendant vingt-quatre ans, jusqu’à sa publication sur le coffret John Lennon Anthology en 1998. On y entend Lennon chanter avec une application presque scolaire, retenant sa voix pour rester dans le registre de Ringo. C’est le geste d’un ami qui prépare le terrain.
Harry Nilsson — alors compagnon de virée de Lennon pendant le « Lost Week-End » — assure les chœurs. Le single, publié le 11 novembre 1974, atteint la 6e place du Billboard Hot 100 et la 28e au Royaume-Uni.
Le contexte de janvier 1975 mérite d’être noté, parce qu’il ne se reproduira jamais : cette semaine-là, les quatre anciens Beatles sont simultanément dans le Top 20 américain — Lennon avec #9 Dream, McCartney avec Junior’s Farm, Harrison avec Dark Horse et Starr avec Only You. Et le numéro un du moment est Lucy in the Sky with Diamonds par Elton John, avec Lennon à la guitare.
Pourquoi l’écouter ? Parce que la voix de Ringo Starr, qui n’a ni la puissance ni l’agilité requises pour du doo-wop, y trouve pourtant un ton juste : celui d’un homme qui ne cherche pas à impressionner. C’est aussi l’un des rares enregistrements où l’on peut mesurer, en comparant avec la démo de Lennon, à quel point une même chanson change de nature selon qui la porte.
10. « No No Song » (1975) — la blague qui a mal vieilli, et pour de bonnes raisons
Le troisième single de Goodnight Vienna, publié le 27 janvier 1975 aux États-Unis en double face A avec Snookeroo, atteint la 3e place du Hot 100. C’est le dernier grand succès de Ringo Starr en tant qu’artiste de singles ; après lui, plus rien n’entrera dans le Top 10 américain.
La chanson est signée Hoyt Axton — auteur de Joy to the World pour Three Dog Night et de The Pusher pour Steppenwolf — et David Jackson. Axton vient lui-même chanter les chœurs. Le principe est un gag en trois couplets : le narrateur se voit successivement proposer de l’herbe colombienne, de la cocaïne bolivienne et du whisky de contrebande, refuse à chaque fois avec véhémence en expliquant qu’il ne prend plus rien — et le refrain, goguenard, laisse entendre exactement le contraire.
En 1975, c’est une plaisanterie de fin de banquet. Avec le recul, c’est un document involontairement sinistre. Ringo Starr traverse alors une période de consommation d’alcool massive qui va s’aggraver pendant douze ans et manquer de le tuer. En octobre 1988, il entre en cure de désintoxication avec son épouse Barbara Bach ; il est sobre depuis. Il a parlé de cette période sans ambiguïté ni complaisance dans de nombreux entretiens, et a fait de la chanson, dans ses concerts ultérieurs, une plaisanterie retournée contre lui-même.
Pourquoi l’écouter ? Pour l’arrangement, qui est excellent — cuivres mordants, tempo enlevé, une écriture de refrain redoutablement efficace. Et parce qu’il n’y a pas de meilleure charnière dans cette playlist : après No No Song, la carrière de Ringo Starr bascule, et il faudra dix-sept ans pour qu’elle se redresse.
Le 20 novembre 1975 paraît Blast from Your Past, première compilation de Starr, dernier disque publié sous son contrat EMI et — détail historique — le dernier album à sortir sur le label Apple avant sa réactivation dans les années 1990. L’âge d’or est officiellement clos.
Acte V — 1976-1983 : la traversée du désert
Ce qui arrive à Ringo Starr entre 1976 et 1983 est l’une des chutes les plus vertigineuses de l’histoire du rock, et elle mérite d’être racontée sans complaisance, parce qu’elle explique tout ce qui suit.
Le contrat EMI s’achève fin 1975. Starr signe chez Polydor pour l’Europe et Atlantic pour les États-Unis, et publie Ringo’s Rotogravure le 17 septembre 1976. La formule est identique à celle de Ringo — les amis célèbres, les chansons offertes par les anciens Beatles, le producteur chevronné (Arif Mardin). Elle ne fonctionne plus. L’album se classe 28e aux États-Unis et n’entre pas au classement britannique. C’est le dernier disque de Starr sur lequel les quatre anciens Beatles apportent une contribution : Lennon donne Cookin’ (In the Kitchen of Love), McCartney Pure Gold, Harrison I’ll Still Love You.
La suite est un enchaînement de mauvaises décisions. Ringo the 4th (20 septembre 1977) abandonne totalement la formule des invités : Starr et Vini Poncia écrivent presque tout, Arif Mardin produit un disque frankement disco, enregistré aux studios Cherokee de Los Angeles et Atlantic de New York en février et juin 1977. C’est un échec commercial retentissant — l’album plafonne à la 162e place américaine. Bad Boy (21 avril 1978) fait à peine mieux.
Puis vient le drame. Starr travaille en 1980 sur ce qui deviendra Stop and Smell the Roses. Il a revu John Lennon à New York en novembre, et Lennon, ragaillardi par les séances de Double Fantasy, lui a promis des chansons et une séance commune en janvier 1981. Deux titres sont généralement cités comme destinés à Ringo : Nobody Told Me et Life Begins at 40. Ils paraîtront tous deux sur l’album posthume Milk and Honey en 1984. Le 8 décembre 1980, John Lennon est assassiné devant le Dakota. Starr, qui se trouve alors aux Bahamas, prend l’avion pour New York.
11. « Wrack My Brain » (1981) — le dernier Top 40, et il est signé Harrison
Stop and Smell the Roses paraît le 27 octobre 1981 aux États-Unis chez RCA (20 novembre au Royaume-Uni). C’est un album à producteurs multiples, chacun s’occupant de ses propres compositions : Paul McCartney, George Harrison, Harry Nilsson, Ronnie Wood, Stephen Stills. McCartney y apporte notamment Private Property, avec Laurence Juber de Wings à la guitare et Lloyd Green à la pedal steel.
Wrack My Brain est écrite et produite par George Harrison. C’est un rock guilleret et fatigué à la fois, sur un homme à qui l’on demande sans cesse de produire des idées et qui n’en a plus. L’auto-ironie est double : Harrison écrit pour Starr une chanson sur la panne d’inspiration, au moment précis où l’un et l’autre en souffrent.
Publié en single, le titre atteint la 38e place du Billboard Hot 100. C’est le dernier Top 40 américain de la carrière de Ringo Starr. À ce jour, quarante-cinq ans plus tard, il n’y est jamais revenu.
Le disque suivant, Old Wave, produit par Joe Walsh, est achevé en 1982. Aucun label américain ni britannique n’en veut. Il sort en juin 1983 en Allemagne (chez Bellaphon), au Canada et dans quelques territoires isolés. Un ancien Beatle vient de se voir refuser une publication dans les deux marchés qui comptent. Il faudra attendre neuf ans pour l’album suivant.
Correctif factuel — On lit fréquemment que Stop and Smell the Roses aurait été « le dernier album de Ringo Starr avant sa retraite ». Rien de tel : Starr enregistre Old Wave dès 1982, et son inactivité discographique de 1983 à 1992 n’est pas un choix mais la conséquence d’une double impasse — commerciale d’abord, personnelle ensuite. Précisons également que le rôle de John Lennon sur ce disque est nul : il n’y figure sur aucune plage. Sa contribution promise n’a jamais pu être enregistrée.
Interlude : deux décisions qui sauvent une carrière (1988-1989)
La remontée ne commence pas en studio. Elle commence en octobre 1988, quand Ringo Starr et Barbara Bach entrent ensemble dans un centre de désintoxication en Arizona. Starr a raconté depuis, avec une franchise qui force le respect, une décennie entière dont il ne conserve aucun souvenir utilisable.
La seconde décision est une idée de management, et c’est l’une des plus astucieuses de l’histoire du spectacle rock. Le 23 juillet 1989, à Dallas, Ringo Starr monte sur scène avec un groupe composé exclusivement de musiciens qui ont eux-mêmes eu des succès : Joe Walsh, Levon Helm et Rick Danko de The Band, Dr. John, Billy Preston, Clarence Clemons, Nils Lofgren et Jim Keltner. Chacun chante ses propres tubes ; Starr joue de la batterie derrière eux et passe devant pour les siens. Le All-Starr Band est né.
Le concept résout d’un coup tous les problèmes de Ringo Starr comme artiste de scène : il n’a pas assez de tubes pour tenir deux heures, il n’a pas la voix pour porter un concert entier, et il est meilleur derrière une batterie que devant un micro. Trente-sept ans plus tard, le dispositif tourne toujours, avec des dizaines de formations successives — Todd Rundgren, Colin Hay, Sheila E., Paul Carrack, Steve Lukather, Edgar Winter, Peter Frampton, John Waite, Timothy B. Schmit et bien d’autres y ont défilé.
Acte VI — 1992-2019 : la reconstruction méthodique
12. « Weight of the World » (1992) — le retour
En mars 1991, quand Ringo Starr signe chez Private Music, la plupart des grandes maisons de disques ne veulent pas de lui. Le label est modeste ; l’ambition ne l’est pas. Starr décide d’essayer plusieurs producteurs successivement pour choisir celui avec qui faire l’album entier — et finit par tous les garder. Time Takes Time, enregistré de mars à septembre 1991 puis en février 1992 dans plusieurs studios de Los Angeles, est coproduit par Don Was, Jeff Lynne, Peter Asher et Phil Ramone.
La liste des invités relève du who’s who : Brian Wilson, Harry Nilsson, Benmont Tench des Heartbreakers, Waddy Wachtel, Jeff « Skunk » Baxter, Andrew Gold, Doug Fieger et Berton Averre des Knack, et surtout Andy Sturmer et Roger Joseph Manning Jr. de Jellyfish, alors jeune groupe power-pop très en vue.
Weight of the World, qui ouvre l’album, est signée par deux auteurs extérieurs, Brian O’Doherty et Fred Velez, et produite par Don Was à Los Angeles en février 1992. Le son est délibérément rétro : arpèges de guitare douze cordes, orgue, harmonies denses. Starr a raconté que la ressemblance avec la période psychédélique l’avait inquiété au point de le bloquer, jusqu’à ce que Don Was lui fasse remarquer que tous les artistes qu’il produisait cherchaient à sonner comme ça — et que lui, Ringo, y était. Détail savoureux : Starr précise que lorsqu’il pense à cette esthétique, il ne pense pas aux Beatles mais à Procol Harum, A Whiter Shade of Pale restant à ses yeux le disque définitif des années 1960.
Le texte est le contraire exact d’un exercice nostalgique : il met en garde contre le fait de s’enliser dans le passé. Venant d’un homme qui vient de passer neuf ans hors des studios et dont le fonds de commerce scénique est la nostalgie, c’est presque une profession de foi.
Le single sort le 28 avril 1992 aux États-Unis et le 18 mai au Royaume-Uni, avec After All These Years en face B et une reprise de Don’t Be Cruel d’Elvis Presley sur le maxi CD. Le clip, tourné les 16 et 17 mai dans un décor de cirque — Starr sur une balance géante, entouré des deux membres de Jellyfish — est diffusé sur MTV et VH1.
Commercialement, c’est un demi-échec : 74e place au Royaume-Uni, 43e du classement Mainstream Rock américain, avec des entrées en Australie, au Canada, en Allemagne, en Suède et en Suisse (21e place, sa meilleure performance). En 1992, la pop lumineuse ne fait pas le poids face au grunge.
Critiquement, en revanche, c’est une réhabilitation. Rolling Stone décrit un album de pop sans prétention où Starr fait ce qu’il faisait le mieux comme Beatle, et le juge son disque le plus cohérent depuis Ringo de 1973. Ce n’est pas une politesse : Time Takes Time est effectivement le premier album de Starr depuis vingt ans qui tienne debout d’un bout à l’autre.
Pourquoi l’écouter ? Parce que c’est le pivot de la seconde moitié de sa carrière. Tout ce que fera Ringo Starr ensuite — les albums avec Mark Hudson, ceux avec Bruce Sugar, les EP des années 2020 — découle du modèle établi ici : des chansons apportées par des auteurs professionnels, une production haut de gamme, des amis prestigieux, et un objectif modeste assumé.
13. « Never Without You » (2003) — la lettre à George
George Harrison meurt le 29 novembre 2001. De tous les Beatles, c’est de lui que Ringo Starr était resté le plus proche : ils avaient joué ensemble sur des dizaines de séances, Harrison avait écrit ou coécrit ses plus grands succès sans jamais réclamer son dû, et c’est Harrison qui, en 1968, avait fait remplir le Studio Two de fleurs pour accueillir le retour de Starr après sa fugue de l’album blanc.
L’histoire de la chanson est plus tortueuse qu’il n’y paraît, et elle est bien documentée. À l’origine, c’est une idée de l’auteur nashvillien Gary Nicholson. Le producteur Mark Hudson la reprend et la complète, en laissant un couplet vide que Starr doit remplir. Dans sa première mouture, le texte est un hommage à John Lennon et à Harry Nilsson — Starr a expliqué qu’il avait tenté de conserver ces références et qu’elles rendaient la chanson « trop chargée ». Après la mort de Harrison, tout est réécrit autour de lui seul. « C’est entièrement sur George », a résumé Starr.
Le résultat est un cas rare : une chanson-hommage qui fonctionne parce qu’elle est faite de l’œuvre du disparu. Le refrain enchâsse des titres de Harrison — Within You Without You, Here Comes the Sun, All Things Must Pass — non pas comme des clins d’œil mais comme des éléments de syntaxe : le texte affirme que le monde n’oubliera pas Harrison parce que chaque partie de lui était dans ses chansons. Les auditeurs attentifs y repèrent aussi une allusion mélodique à Handle with Care, le titre inaugural des Traveling Wilburys.
La partie de guitare solo est confiée à Eric Clapton, et le choix est explicité par Starr sans détour : il voulait sur cette plage uniquement des gens que George connaissait et aimait, et Clapton était de ceux-là. Clapton joue en slide, la technique de prédilection de Harrison. Nicholson tient la douze-cordes acoustique, Gary Burr l’acoustique, Steve Dudas la seconde électrique, Jim Cox l’orgue Hammond, Mark Hudson la basse ; Starr est au chant, à la batterie, aux percussions et aux claviers.
Une anecdote de séance rapportée par Nicholson vaut d’être citée : il jouait initialement la partie dans un esprit très « Orbison », en croches ternaires, et proposa à Starr les deux options. Réponse de Starr : joue-la en croches égales, c’est ce que George aurait fait. Nicholson dit avoir réalisé à cet instant précis qui il avait en face de lui — l’homme qui était présent quand tous ces disques ont été faits.
Le single sort le 3 mars 2003 avec Instant Amnesia en face B ; l’album Ringo Rama, treizième album studio, paraît le 25 mars 2003 chez Koch, après le départ de Starr de Mercury. Le clip mélange des images du film promotionnel de Hello, Goodbye, des séquences des Beatles de 1964 et des plans de Harrison au Concert for Bangladesh. Clapton n’y apparaît pas : le guitariste que l’on voit mimer le solo est un figurant.
L’album réunit par ailleurs David Gilmour, Willie Nelson, Van Dyke Parks, Charlie Haden, Timothy B. Schmit, Shawn Colvin et Billy Preston. Une plage cachée, I Really Love Her, dure une minute dix-neuf et est jouée intégralement par Starr.
Pourquoi l’écouter ? Parce que c’est la chanson la plus émouvante que Ringo Starr ait jamais chantée, et probablement la seule de sa carrière où l’on entend nettement qu’il ne joue pas un rôle. Elle constitue le pendant exact de All Those Years Ago, l’hommage de Harrison à Lennon en 1981 — deux chansons nées d’un projet sans rapport, réécrites après un décès, et devenues des adieux.
Acte VII — 2025-2026 : Nashville, cinquante-cinq ans plus tard
Entre Ringo Rama et 2019, Ringo Starr publie six albums studio de plus — Choose Love (2005), Liverpool 8 (2008), Y Not (2010), Ringo 2012, Postcards from Paradise (2015), Give More Love (2017), What’s My Name (2019) — tous honnêtes, aucun décisif. En 2015, il est intronisé au Rock and Roll Hall of Fame à titre personnel (Award for Musical Excellence), après l’y avoir déjà été comme Beatle en 1988. En 2018, il est anobli. En 2022, il reçoit un doctorat honoris causa du Berklee College of Music. De 2021 à 2024, il abandonne le format album au profit d’une série de cinq EP.
Puis se produit l’improbable.
14. « Time On My Hands » (2024/2025) — le retour à Music Row
Novembre 2022, Los Angeles. Olivia Harrison organise le lancement d’un de ses livres. Deux invités s’y croisent : Ringo Starr et T Bone Burnett, producteur mythique de l’americana, artisan de la bande originale de O Brother, Where Art Thou? et de disques de Robert Plant et Alison Krauss, Elvis Costello ou Gillian Welch. Ils se connaissent depuis les années 1970. Starr lui demande simplement s’il aurait une chanson pour un EP en préparation.
Burnett écrit Come Back et lui en apporte la maquette en février 2023. Puis il continue. Il finit par lui remettre neuf chansons. L’EP devient un album.
Look Up paraît le 10 janvier 2025 sur Lost Highway / Universal Music Enterprises. Onze titres, trente-sept minutes, enregistrés entre novembre 2023 et juillet 2024 à Nashville et Los Angeles — studios Roccabella West, East Iris, Sound Emporium et Royal Plum. Le dispositif de production est astucieux : Burnett enregistre les autres artistes à Nashville avec Daniel Tashian et le contrebassiste Dennis Crouch, tandis que la batterie de Starr est captée à Los Angeles et que son chant est produit par son collaborateur de longue date Bruce Sugar. Neuf des onze titres sont écrits ou coécrits par Burnett ; un est de Billy Swan, un autre cosigné Starr / Sugar.
Les invités sont la fine fleur du bluegrass et de l’americana contemporains : Billy Strings, Molly Tuttle, Larkin Poe, le duo Lucius, et Alison Krauss sur Thankful, le titre de clôture cosigné par Starr.
Time On My Hands, troisième plage de l’album, est le premier extrait, publié dès le 18 octobre 2024, le jour même de l’annonce du disque. Signée Paul Kennerley, Daniel Tashian et T Bone Burnett, c’est une ballade qui sonne comme un standard country perdu des années 1960 — nappe de cordes cinématographique, solo de pedal steel, tempo de valse lente. Le critique d’Americana Highways a bien résumé la sensation : le genre de chanson qui aurait engendré une dizaine de reprises si elle avait vraiment existé à l’époque.
Ce qui rend le morceau saisissant, c’est que la voix de Ringo Starr, à quatre-vingt-quatre ans, y est plus juste et plus expressive qu’à trente. Le registre s’est resserré ; l’émotion, elle, s’est ouverte. Burnett a expliqué son intention : il connaissait le chanteur de rockabilly redoutable et le balladeur bouleversant qui coexistaient chez Starr, et voulait faire avec lui un disque qui tienne sa place à côté de ses meilleurs.
Le succès. Il est réel, et il est arrivé là où personne ne l’attendait. Sur le Billboard 200 toutes catégories, Look Up n’entre qu’à la 147e place — mais c’est la vingtième entrée de Starr dans ce classement. Ailleurs, c’est un triomphe : 7e place du Top Album Sales, son premier Top 10 dans un classement Billboard toutes catégories ; premières places des ventes d’albums country, rock et americana/folk ; 4e des ventes numériques courantes ; 27e du Billboard Country Albums, meilleur classement de sa carrière dans ce genre ; et n°1 au Danemark en physique. Au Royaume-Uni, l’album atteint la 79e place du classement général, mais surtout la première place de l’Official Country Artists Chart — le tout premier n°1 en solo de Ringo Starr, décroché en délogeant Taylor Swift.
Les 14 et 15 janvier 2025, Starr tient l’affiche du Ryman Auditorium de Nashville avec deux soirées baptisées « Ringo and Friends at the Ryman », réunissant Sheryl Crow, Rodney Crowell, Mickey Guyton, Emmylou Harris, Sarah Jarosz, Jamey Johnson, Brenda Lee, Larkin Poe, Billy Strings, Molly Tuttle et Jack White, avec Burnett en maître de cérémonie. Le 21 février 2025, il fait ses débuts au Grand Ole Opry, sur invitation d’Emmylou Harris lancée depuis la scène du Ryman.
Correctif factuel — On a beaucoup lu que Look Up était « le premier album n°1 de Ringo Starr ». La formulation est vraie mais exige une précision : il s’agit d’un n°1 sur le classement country britannique officiel (Official Country Artists Chart) et sur plusieurs sous-classements de ventes Billboard, non sur les classements généraux, où l’album culmine à la 79e place britannique et à la 147e américaine. Par ailleurs, Look Up est le vingt-et-unième album studio de Starr — et non son « troisième album country », statut qui revient à Long Long Road en 2026, Beaucoups of Blues et Look Up occupant les deux premières places de cette lignée.
15. « It’s Been Too Long » (2026) — le titre le plus récent, et la boucle bouclée
Ce qui devait être une parenthèse est devenu une trajectoire. Starr l’a lui-même raconté avec la simplicité qui le caractérise : après le disque précédent, qu’il écoute avec plaisir, le suivant s’est fait tout seul. Il l’appelle Long Long Road, dit-il, parce qu’il est sur une longue, longue route.
Long Long Road, vingt-deuxième album studio de Ringo Starr, paraît le 24 avril 2026 chez Universal Music Enterprises. Dix titres, trente-trois minutes, enregistrés en 2025, à nouveau coécrits et produits par T Bone Burnett, avec Daniel Tashian et Bruce Sugar à la coproduction. Six titres sont écrits ou coécrits par Burnett, deux cosignés Starr / Sugar, un signé Starr / Mark Hudson / Gary Burr, et un dernier de Bernie Benjamin et George David Weiss. L’album contient également une réinterprétation de Choose Love, la chanson-titre de son album de 2005, avec St. Vincent aux chœurs. Les autres invités sont Billy Strings, Sheryl Crow, Molly Tuttle et Sarah Jarosz.
It’s Been Too Long, quatrième plage du disque, en est le premier extrait, publié le 3 mars 2026. Écrite par T Bone Burnett et Daniel Tashian, c’est un country-rock de deux minutes quarante-deux bâti sur des guitares grattées et un tempo régulier, avec aux chœurs — non crédités sur le disque — Molly Tuttle et Sarah Jarosz. Max Pilley, dans NME, a décrit un titre nostalgique porté par la voix de Starr au-dessus de guitares americana claquantes et d’une production chaleureuse. Un second extrait, Choose Love, suit le 3 avril 2026.
Il y a quelque chose de vertigineux à écouter It’s Been Too Long en pensant à Beaucoups of Blues. Cinquante-six ans séparent les deux enregistrements. Le premier était l’échec commercial d’un homme de trente ans qui ne savait plus quoi faire de sa vie ; le second est le deuxième volet d’une collaboration triomphale menée par un homme de quatre-vingt-cinq ans. Le même goût, le même registre, les mêmes pedal steels — et, entre les deux, une carrière entière de détours.
Pourquoi l’écouter ? Parce que c’est, à la date de rédaction de cet article, le Ringo Starr le plus récent qu’on puisse entendre. Et parce que la playlist qui commence par un standard de 1944 chanté pour sa mère se referme, très logiquement, sur un morceau de country-rock qui aurait pu être enregistré à Music City Recorders en juin 1970.
La playlist en un coup d’œil
| # | Titre | Année | Album / support | Auteur(s) | Meilleur classement |
|---|---|---|---|---|---|
| 1 | Sentimental Journey | 1970 | Sentimental Journey | Green / Brown / Homer | Album : 7e UK, 22e US |
| 2 | Beaucoups of Blues | 1970 | Beaucoups of Blues | Buzz Rabin | 87e US (single) |
| 3 | It Don’t Come Easy | 1971 | Single Apple R 5898 | R. Starkey (avec G. Harrison, non crédité) | 4e UK, 4e US, 1er Canada |
| 4 | Back Off Boogaloo | 1972 | Single Apple | R. Starkey / G. Harrison (crédité depuis 2017) | 2e UK, 9e US |
| 5 | I’m the Greatest | 1973 | Ringo | John Lennon | Plage d’album |
| 6 | Photograph | 1973 | Ringo | R. Starkey / G. Harrison | 1er US, 8e UK |
| 7 | You’re Sixteen | 1973 | Ringo | R. B. et R. M. Sherman | 1er US, 4e UK |
| 8 | Oh My My | 1974 | Ringo | R. Starkey / V. Poncia | 5e US |
| 9 | Only You (And You Alone) | 1974 | Goodnight Vienna | Buck Ram / Ande Rand | 6e US, 28e UK |
| 10 | No No Song | 1975 | Goodnight Vienna | H. Axton / D. Jackson | 3e US |
| 11 | Wrack My Brain | 1981 | Stop and Smell the Roses | George Harrison | 38e US |
| 12 | Weight of the World | 1992 | Time Takes Time | B. O’Doherty / F. Velez | 74e UK, 21e Suisse |
| 13 | Never Without You | 2003 | Ringo Rama | Starkey / Hudson / Nicholson | Single |
| 14 | Time On My Hands | 2024 | Look Up | Kennerley / Tashian / Burnett | Album : 1er country UK |
| 15 | It’s Been Too Long | 2026 | Long Long Road | T Bone Burnett / D. Tashian | Single |
Dix titres bonus pour prolonger l’exploration
Quinze chansons ne suffisent pas à couvrir cinquante-six ans. Voici dix titres supplémentaires, choisis pour combler les trous de cette playlist.
Les incontournables qu’on aurait pu inclure
Early 1970 (1971). Face B d’It Don’t Come Easy, enregistrée aux studios EMI en octobre 1970 sous le titre de travail When Four Nights Come to Town, alors que Starr jouait par ailleurs sur les séances de Plastic Ono Band. C’est la chanson la plus personnelle qu’il ait écrite : trois couplets consacrés successivement à McCartney, Lennon et Harrison, décrivant ce que chacun est devenu et la probabilité qu’il rejoue un jour avec lui, puis un quatrième couplet d’autodérision sur ses propres limites musicales et l’espoir que les quatre se retrouvent. Peter Doggett l’a décrite comme le brouillon d’un traité de paix ; Nicholas Schaffner comme une lettre ouverte désarmante. Elle est produite par Starr lui-même — cas rare — et Harrison y joue de la guitare.
You and Me (Babe) (1973). La plage de clôture de Ringo, écrite par George Harrison et Mal Evans, l’assistant historique des Beatles. C’est un final de spectacle : Starr y remercie nommément, pendant le fondu, les musiciens et techniciens qui ont fait le disque — dont Harrison, Lennon, McCartney et Richard Perry. Solos de guitare de Harrison, arrangements de Jack Nitzsche et Tom Scott.
Six O’Clock (1973). La contribution de Paul et Linda McCartney à l’album Ringo, avec McCartney au piano, au synthétiseur, à l’arrangement et aux chœurs. Une ballade sinueuse, sous-estimée.
Snookeroo (1975). Écrite par Elton John et Bernie Taupin pour Goodnight Vienna, avec Elton John au piano. Taupin y invente une biographie fictive de gamin du nord de l’Angleterre pour Starr — un exercice de portrait par procuration assez fascinant.
$15 Draw (1970). La perle cachée de Beaucoups of Blues, écrite par Sorrells Pickard, avec un solo de Jerry Reed que les guitaristes citent encore.
Les albums de la seconde carrière
Liverpool 8 (2008). Chanson-titre de son douzième album, coproduite avec Dave Stewart d’Eurythmics. Starr y récapitule sa propre vie en couplets — le Dingle, Hambourg, l’arrivée dans les Beatles, l’Amérique, Los Angeles, Monte-Carlo — avec un mélange d’affection et de distance qui la rend plus intéressante que ne le laisserait supposer son dispositif.
Choose Love (2005). La chanson-titre du quatorzième album, construite sur un riff qui cite ouvertement Day Tripper, avec une coda proche de The Word, et un texte qui égrène The Long and Winding Road, Tomorrow Never Knows, What Goes On et sa propre It Don’t Come Easy. Ringo Starr en autoréférence assumée. Il en a enregistré une nouvelle version en 2026 avec St. Vincent.
King of Broken Hearts (1998). Tirée de Vertical Man, premier album de la longue collaboration avec Mark Hudson, sur lequel McCartney et Harrison viennent tous deux jouer — l’une des dernières fois où l’on entend Harrison sur un disque de Starr.
Thankful (2025). Le titre de clôture de Look Up, cosigné par Starr et Bruce Sugar, avec Alison Krauss. C’est la chanson qui condense le mieux le personnage public que Starr construit depuis quarante ans : la gratitude comme position esthétique.
Rosetta (2025). Toujours sur Look Up, avec Billy Strings et Larkin Poe. Le morceau le plus nerveux du disque, et la preuve que la country de Burnett n’est pas qu’une affaire de ballades.
Trois parcours d’écoute selon votre niveau
Parcours découverte (45 minutes)
It Don’t Come Easy → Photograph → You’re Sixteen → Back Off Boogaloo → Only You → No No Song → Never Without You → Time On My Hands. Les huit titres qui donnent le portrait le plus juste avec le minimum d’effort. On commence par le tube-signature, on finit par la chanson d’un vieil homme qui chante mieux qu’à trente ans.
Parcours chronologique intégral
Les quinze titres dans l’ordre de cet article. C’est le seul moyen d’entendre la forme de cette carrière : deux détours de genre, une ascension fulgurante, un plateau, une chute vertigineuse, un long plat, une remontée. Prévoyez environ cinquante-cinq minutes.
Parcours « le Beatle et ses amis »
Une écoute thématique consacrée aux collaborations : I’m the Greatest (Lennon + Harrison), Photograph (Harrison), Six O’Clock (McCartney), Only You (Lennon), Snookeroo (Elton John), Wrack My Brain (Harrison), Never Without You (Clapton), King of Broken Hearts (McCartney + Harrison), Rosetta (Billy Strings). C’est la clé de lecture la plus féconde de toute cette discographie : Ringo Starr n’a jamais été un artiste solitaire, et n’a jamais prétendu l’être.
Chronologie de la carrière solo de Ringo Starr
- 27 octobre 1969 — Première séance de Sentimental Journey, quelques semaines après l’annonce privée du départ de Lennon.
- 18-19 février 1970 — Premières tentatives d’enregistrement de You Gotta Pay Your Dues (futur It Don’t Come Easy) à Abbey Road, avec George Martin, Harrison, Voormann et Stephen Stills.
- 6 mars 1970 — Fin des séances de Sentimental Journey.
- 8 mars 1970 — Remake définitif d’It Don’t Come Easy aux studios Trident, produit par Harrison.
- 27 mars 1970 — Sortie britannique de Sentimental Journey (7e UK, 22e US).
- 25-27 juin 1970 — Enregistrement de Beaucoups of Blues en trois nuits à Music City Recorders, Nashville, produit par Pete Drake.
- 25 septembre 1970 — Sortie de Beaucoups of Blues (65e US, non classé UK).
- 5 octobre 1970 — Premier single solo mondial : Beaucoups of Blues / Coochy Coochy (87e US).
- Octobre 1970 — Enregistrement d’Early 1970 aux studios EMI.
- 9 avril 1971 — It Don’t Come Easy / Early 1970 (4e UK et US, 1er Canada). Plus d’un million d’exemplaires en quatre mois.
- 1er août 1971 — Concert for Bangladesh au Madison Square Garden.
- Septembre 1971 — Enregistrement de Back Off Boogaloo aux studios Apple.
- Mai 1971 — Écriture de Photograph avec Harrison sur le yacht Marala, pendant le Festival de Cannes.
- 17 mars 1972 — Back Off Boogaloo (2e UK — record personnel, 9e US). Sortie du documentaire Born to Boogie, réalisé par Starr.
- 5 mars – 26 juillet 1973 — Séances de l’album Ringo avec Richard Perry, entre Londres et Los Angeles.
- Mars 1973 — I’m the Greatest à Sunset Sound : seule séance réunissant Starr, Lennon et Harrison entre 1970 et 1980.
- 9 mars 1973 — Piste rythmique de Photograph, Sunset Sound.
- 29 juin 1973 — Surimpressions de Photograph aux Burbank Studios : saxophone de Bobby Keys, arrangements de Jack Nitzsche.
- 24 septembre 1973 — Single Photograph (n°1 US le 24 novembre).
- 2 novembre 1973 — Album Ringo (2e US, 7e UK, 1er Canada, disque de platine).
- 3 décembre 1973 — Single You’re Sixteen (n°1 US fin janvier 1974).
- 18 février 1974 — Single Oh My My (5e US).
- Août 1974 — Séances de Goodnight Vienna à Sunset Sound.
- 11 novembre 1974 — Single Only You (And You Alone) (6e US).
- 15 novembre 1974 — Album Goodnight Vienna.
- Janvier 1975 — Les quatre ex-Beatles simultanément dans le Top 20 américain.
- 27 janvier 1975 — Single No No Song / Snookeroo (3e US). Dernier Top 10 américain.
- 20 novembre 1975 — Blast from Your Past, dernier album publié sur le label Apple avant les années 1990.
- 17 septembre 1976 — Ringo’s Rotogravure : dernier album auquel les quatre ex-Beatles contribuent.
- 20 septembre 1977 — Ringo the 4th, virage disco, 162e place américaine.
- Novembre 1980 — Rencontre à New York avec Lennon, qui promet des chansons et une séance pour janvier 1981.
- 8 décembre 1980 — Assassinat de John Lennon.
- 27 octobre 1981 — Stop and Smell the Roses. Wrack My Brain (38e US) sera son dernier Top 40.
- Juin 1983 — Old Wave, refusé par les distributeurs américains et britanniques.
- Octobre 1988 — Cure de désintoxication avec Barbara Bach.
- 23 juillet 1989 — Premier concert du All-Starr Band, à Dallas.
- Mars 1991 — Signature chez Private Music.
- 22 mai 1992 — Time Takes Time, album du retour, salué par la critique.
- 1998 — Vertical Man : début de la collaboration avec Mark Hudson.
- 29 novembre 2001 — Mort de George Harrison.
- 29 novembre 2002 — Concert for George au Royal Albert Hall : Starr y chante Photograph.
- 3 mars 2003 — Single Never Without You, avec Eric Clapton. Album Ringo Rama le 25 mars.
- 2015 — Intronisation au Rock and Roll Hall of Fame à titre solo (Award for Musical Excellence).
- 2018 — Anobli par la Couronne britannique.
- 2021-2024 — Série de cinq EP, dont Rewind Forward (2023) et Crooked Boy (2024, écrit et produit par Linda Perry).
- Novembre 2022 — Rencontre avec T Bone Burnett au lancement d’un livre d’Olivia Harrison.
- 18 octobre 2024 — Annonce de Look Up et sortie de Time On My Hands.
- 10 janvier 2025 — Look Up : premier n°1 en solo (classement country britannique), premier Top 10 Billboard toutes catégories (Top Album Sales).
- 14-15 janvier 2025 — « Ringo and Friends at the Ryman », Nashville.
- 21 février 2025 — Débuts au Grand Ole Opry.
- 7 juillet 2025 — 85e anniversaire.
- 3 mars 2026 — Single It’s Been Too Long.
- 24 avril 2026 — Long Long Road, vingt-deuxième album studio.
Questions fréquentes
Ringo Starr a-t-il vraiment écrit ses propres chansons ?
En partie seulement, et il ne l’a jamais caché. Il a expliqué qu’il était bon pour produire deux couplets et un refrain, mais que finir une chanson n’était pas son fort. It Don’t Come Easy, Back Off Boogaloo et Photograph ont toutes trois été achevées avec George Harrison. Sur les quinze titres de cette playlist, six seulement portent sa signature (seul ou en collaboration), et plusieurs de ses plus grands succès — You’re Sixteen, Only You, No No Song, I’m the Greatest, Wrack My Brain, Weight of the World — sont l’œuvre d’autres auteurs.
Combien de numéros un Ringo Starr a-t-il eus en solo ?
Deux singles numéro un au Billboard Hot 100 : Photograph (novembre 1973) et You’re Sixteen (janvier 1974). Aucun numéro un britannique en single — son meilleur classement au Royaume-Uni est la 2e place de Back Off Boogaloo. Côté albums, il a fallu attendre Look Up en 2025 pour un premier n°1, obtenu sur le classement country officiel britannique.
Quel est le meilleur album solo de Ringo Starr ?
Le consensus critique désigne Ringo (1973), et c’est difficile à contester : c’est le plus complet, le mieux produit et de loin le plus vendu. Mais deux autres candidats sérieux existent. Beaucoups of Blues (1970) est le disque où sa voix et le répertoire s’accordent le mieux, malgré son échec commercial. Et Look Up (2025) est probablement son meilleur album de chant, tout simplement.
Les quatre Beatles ont-ils joué ensemble sur l’album « Ringo » ?
Non. Les quatre figurent sur l’album, mais jamais sur la même plage. I’m the Greatest réunit Starr, Lennon et Harrison ; McCartney intervient séparément sur Six O’Clock et You’re Sixteen. C’est néanmoins le seul enregistrement à trois Beatles entre 1970 et 1980.
Est-ce vraiment Paul McCartney au kazoo sur « You’re Sixteen » ?
C’est bien McCartney, mais ce n’est pas un kazoo. Il imite un saxophone avec sa voix. L’erreur figure sur d’innombrables fiches et articles depuis cinquante ans.
Pourquoi Ringo Starr n’a-t-il rien publié entre 1983 et 1992 ?
Pour deux raisons cumulées. D’abord commerciale : son album Old Wave, achevé en 1982, n’a trouvé aucun distributeur aux États-Unis ni au Royaume-Uni, et aucun label ne voulait plus de lui. Ensuite personnelle : Starr a lui-même décrit cette période comme une décennie d’alcoolisme dont il est sorti en octobre 1988 par une cure de désintoxication.
Qu’est-ce que le All-Starr Band ?
Une formation à géométrie variable, lancée le 23 juillet 1989 à Dallas, composée de musiciens ayant chacun leurs propres succès. Chacun interprète ses titres, Starr jouant de la batterie derrière eux, avant de passer au chant pour les siens. Le premier line-up comptait Joe Walsh, Levon Helm, Rick Danko, Dr. John, Billy Preston, Clarence Clemons, Nils Lofgren et Jim Keltner. Le concept est en activité depuis plus de trente-cinq ans.
Ringo Starr fait-il de la musique country depuis longtemps ?
Depuis toujours. Chez les Beatles, il chantait Act Naturally de Buck Owens, Matchbox et Honey Don’t de Carl Perkins, et a écrit Don’t Pass Me By, un morceau ouvertement country. Son deuxième album solo, Beaucoups of Blues (1970), est un disque de country pur. Le virage de 2025 avec T Bone Burnett n’est donc pas une conversion mais un retour, après cinquante-cinq ans.
Combien d’albums studio Ringo Starr a-t-il publiés ?
Vingt-deux à la date de rédaction, de Sentimental Journey (1970) à Long Long Road (24 avril 2026), auxquels s’ajoutent une série de cinq EP publiés entre 2021 et 2024, plusieurs albums live du All-Starr Band, un album de Noël (I Wanna Be Santa Claus, 1999) et plusieurs compilations.
Par quelle chanson commencer si l’on ne connaît rien ?
Photograph. C’est la meilleure, la plus caractéristique, et celle qui contient en germe tout le reste : une mélodie de Harrison, une production somptueuse d’emprunt, et au centre une voix ordinaire qui rend la chanson bouleversante précisément parce qu’elle ne cherche pas à être extraordinaire.
Glossaire
- All-Starr Band — Formation scénique tournante créée par Ringo Starr en 1989, composée de musiciens ayant eux-mêmes eu des succès, chacun interprétant son propre répertoire.
- Apple Records — Label fondé par les Beatles en 1968. Blast from Your Past (1975) en fut le dernier album avant sa réactivation dans les années 1990.
- Badfinger — Groupe gallois, premier signé sur Apple. Pete Ham et Tom Evans assurent les chœurs d’It Don’t Come Easy.
- Boogaloo — Danse et style musical latino-américain des années 1960 ; ici, tic de langage attribué à Marc Bolan et repris par Starr comme titre.
- Bruce Sugar — Ingénieur et coproducteur, collaborateur de longue date de Starr, chargé de l’enregistrement de ses voix sur les albums Burnett.
- Dingle (Le) — Quartier ouvrier du sud de Liverpool où Ringo Starr est né et a grandi, au 9 Madryn Street.
- Jack Nitzsche — Arrangeur attitré de Phil Spector dans les années 1960, auteur des cordes et des chœurs de Photograph.
- Ladders (The) — Surnom donné par la presse à la formation Starr / Lennon / Harrison / Voormann, où le bassiste allemand tenait la place de McCartney.
- Mark Hudson — Producteur et coauteur de Starr de 1998 à 2005 (Vertical Man, Ringo Rama, Choose Love).
- Music City Recorders — Studio de Nashville où fut enregistré Beaucoups of Blues en trois nuits de juin 1970.
- Pedal steel guitar — Guitare à chevalet mobile actionnée par des pédales, instrument emblématique de la country. Pete Drake en fut l’un des grands maîtres.
- Richard Perry — Producteur américain des albums Ringo (1973) et Goodnight Vienna (1974), artisan de l’âge d’or commercial de Starr.
- T Bone Burnett — Producteur américain, figure centrale de l’americana, à l’origine de Look Up (2025) et Long Long Road (2026).
- Tittenhurst Park — Propriété de l’Ascot rachetée par Starr à John Lennon en 1973, où furent tournés plusieurs films promotionnels.
- Vini Poncia — Auteur-compositeur et partenaire d’écriture de Starr dans les années 1970 (Oh My My, Ringo the 4th).
- Wall of Sound — Technique de production de Phil Spector reposant sur la superposition massive d’instruments doublés, imitée sur Photograph.
Sources et bibliographie
- Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions et The Beatles: All These Years — pour les séances Abbey Road de février-mars 1970.
- Chip Madinger et Mark Easter, Eight Arms to Hold You: The Solo Beatles Compendium — référence de base pour la discographie solo.
- Bill Harry, The Ringo Starr Encyclopedia (Virgin Books, 2004) — personnel de séances et chronologie.
- Peter Doggett, You Never Give Me Your Money — pour le contexte de la séparation et la lecture d’Early 1970.
- Simon Leng, While My Guitar Gently Weeps: The Music of George Harrison — pour le rôle de Harrison sur Photograph et It Don’t Come Easy.
- Nicholas Schaffner, The Beatles Forever.
- Robert Rodriguez, Fab Four FAQ 2.0: The Beatles’ Solo Years.
- Andrew Grant Jackson, Still the Greatest: The Essential Solo Beatles Songs.
- Dan Matovina, Without You: The Tragic Story of Badfinger.
- The Beatles Bible (beatlesbible.com) — fiches de séances, personnel et citations.
- Communiqués officiels et notes de presse de ringostarr.com et Universal Music Enterprises (2024-2026).
- Billboard, NME, Rolling Stone, Americana Highways, Nashville Scene — pour les données de classement et la réception critique.
- Official Charts Company (officialcharts.com) — relevés britanniques.














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