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Après Brian Epstein, le vide : quand Lennon comprend que les Beatles vont finir

Fin des Beatles : Lennon affirme qu’après la mort de Brian Epstein, « nous nous sommes effondrés ». De Bangor à Apple Corps, du White Album à Klein, suivez la fissure. Lisez l’enquête et repérez le vrai point de bascule.

On voudrait toujours un plan fixe pour expliquer la séparation des Beatles : une porte qui claque, une engueulade, un nom qu’on accuse. Mais la fin des Beatles s’est jouée comme une combustion lente, avec ses faux retours de flamme et ses silences qui rongent. Et pourtant, quand John Lennon raconte l’histoire, il pointe un instant net, presque brutal : la mort de Brian Epstein. « Après la mort de Brian, nous nous sommes effondrés. » Pas une formule pour faire joli, plutôt le diagnostic d’un groupe qui perd d’un coup son centre de gravité, l’adulte dans la pièce, l’arbitre capable de dire non sans déclencher la guerre civile. À Bangor, au pays de Galles, la nouvelle tombe, et derrière le sourire forcé, un vide s’ouvre. Magical Mystery Tour sans filet, Apple Corps comme utopie qui attire les vautours, White Album qui ressemble déjà à quatre disques solo, Get Back filmé comme une thérapie ratée, Abbey Road comme dernier costume bien taillé… Cette enquête remonte la fissure et suit, étape par étape, ce qui s’est réellement “effondré” — jusqu’à la bataille Klein/Eastman où l’argent devient un test de loyauté. Si vous cherchez le moment où tout a basculé, il se pourrait qu’il ait le visage d’une absence.


Il existe une industrie entière, parallèle à celle du disque, dédiée à une seule activité : poser une épingle sur la carte et dire « c’est là ». Là que tout a basculé. Là que l’amour s’est fendu. Là que la machine s’est grippée. Pour la séparation des Beatles, cette tentation du point précis est un réflexe presque humain : on veut un coupable, une date, une scène, un plan serré sur un visage qui se ferme. Ce serait plus simple. Plus rassurant. Plus cinématographique.

Sauf que la fin des Beatles n’a pas été un incendie soudain. Plutôt une combustion lente, avec ses reprises d’oxygène, ses accalmies trompeuses, ses braises cachées sous un tas de cendres. On peut raconter mille « débuts de la fin » : l’arrêt des tournées, l’épuisement, les amours, les egos, l’argent, le fait d’avoir grandi trop vite sous des millions de regards. Et pourtant, quand John Lennon se retourne sur l’histoire, il désigne un instant qui, pour lui, a valeur de fracture originelle. Pas la première engueulade à Twickenham, pas l’arrivée de Yoko Ono dans le champ, pas la guerre de tranchées juridique autour d’Apple Corps ou d’Allen Klein. Non. Une disparition.

« Après la mort de Brian, nous nous sommes effondrés. »

Cette phrase, Lennon la lâche comme on pose un constat médico-légal. Un verdict sans appel. Et si elle nous obsède encore aujourd’hui, ce n’est pas seulement parce qu’elle sonne vrai : c’est parce qu’elle renverse un cliché confortable. On a longtemps aimé croire que les Beatles s’étaient brisés sur une histoire de couples, de jalousies, d’art conceptuel et de chaises déplacées en studio. Lennon dit autre chose. Il dit : on a perdu notre centre de gravité. Et à partir de là, tout ce qui avait l’air d’une querelle n’était qu’une conséquence.

Reste une question, la seule qui vaille : qu’est-ce qui s’est réellement « effondré » ce jour-là ?

Brian Epstein, ou l’adulte dans la pièce

Pour comprendre ce que signifie « s’effondrer » quand on est The Beatles, il faut d’abord se souvenir de ce que le groupe était avant d’être un mythe : une bande de gamins de Liverpool, des adolescents aux dents longues, unis par une obsession simple et totale pour la musique. Paul McCartney et Lennon se rencontrent à l’âge où l’on a déjà la certitude d’être immortel ; George Harrison débarque encore plus jeune, avec ce mélange d’application et de feu intérieur qu’ont les virtuoses précoces ; et quand Ringo Starr s’installe derrière la batterie, la chimie devient enfin évidente, comme si le groupe venait de trouver son battement de cœur.

Dans cette histoire, Brian Epstein n’est pas un personnage secondaire. Il n’est pas seulement « le manager ». Il est celui qui transforme une énergie brute en trajectoire. Il impose un cadre, une discipline, une manière d’être. Il comprend que le chaos adolescent peut devenir une force mondiale à condition d’être canalisé. Les costumes, les horaires, la politesse face aux médias, les tournées calibrées, les contrats : tout ce qui, pour un musicien, relève de l’ennui ou de l’aliénation, Epstein en fait un bouclier. Il protège le groupe du monde réel pour que le groupe puisse, paradoxalement, conquérir ce monde réel.

Mais la véritable fonction d’Epstein est plus intime. Dans une formation où l’amitié se mêle au travail, où l’enfance se prolonge sous forme d’entreprise, il joue le rôle du médiateur permanent. Celui qui dit non. Celui qui tranche. Celui qui absorbe la pression, les angoisses, les caprices, les contradictions. Les Beatles sont quatre et, très tôt, ils deviennent quatre planètes en expansion. Epstein, c’est le soleil au centre : non pas l’artiste, mais le garant d’une orbite.

Lorsque Lennon dit « nous nous sommes effondrés », il décrit l’instant où l’orbite cesse d’être garantie.

1966–1967 : quand le groupe cesse d’être un groupe « de scène »

Un autre « début de la fin » souvent cité, c’est l’arrêt des concerts. Parce que c’est spectaculaire, parce que c’est net : un dernier show, un dernier cri, et ensuite plus rien. Mais l’arrêt des tournées est surtout un symptôme : il révèle que la machine Beatles, devenue trop bruyante, trop dangereuse, trop absurde, ne peut plus fonctionner comme avant.

À partir du moment où ils ne sont plus une troupe itinérante, la nature du groupe change. Les Beatles deviennent un organisme de studio, une entité mentale, un laboratoire. L’aventure est sublime : elle accouche de sommets. Mais elle modifie aussi les rapports de force. Sur scène, on est soudés par nécessité. En studio, on peut s’isoler, enregistrer séparément, vivre dans sa bulle, devenir le réalisateur de son propre film. La liberté artistique est immense. Elle est aussi corrosive.

Brian Epstein, lui, est un homme de tournées, de calendrier, de show-business au sens classique. Or, à mesure que le groupe s’éloigne de la route, son pouvoir se dilue. Pas parce qu’il devient inutile, mais parce que les Beatles, grisés par leur autonomie, n’acceptent plus la même forme d’autorité. Ils ont goûté à un autre monde : celui où l’on ne « gère » plus une carrière, où l’on « invente » une culture.

Et c’est là que se niche une ironie tragique : Epstein est indispensable au moment où il commence à l’être moins. Parce que quand une organisation change de nature, elle a besoin d’un capitaine plus que jamais. Les Beatles, eux, se persuadent qu’ils peuvent naviguer à quatre. Qu’ils ont assez de génie pour remplacer la structure.

Le problème, c’est qu’un génie n’est pas un organigramme.

Août 1967 : la nouvelle tombe, et personne ne sait quoi faire de son propre visage

L’image a quelque chose de presque irréel : les Beatles sont au pays de Galles, à Bangor, dans l’atmosphère étrange d’un séminaire de Maharishi Mahesh Yogi. Ils sont là, dans cette parenthèse spirituelle qui doit les laver du bruit du monde. Et soudain, la réalité s’invite comme une claque.

Brian Epstein est mort.

À chaud, leurs réactions publiques sont celles d’hommes sidérés. Des phrases courtes, une gêne palpable, cette incapacité à transformer l’événement en récit. Lennon, Harrison, Ringo répondent aux journalistes comme on répond à une catastrophe dont on ne mesure pas encore la portée. « On ne sait pas quoi dire », « on vient juste de l’apprendre », « on va improviser ». Ce n’est pas de la posture : c’est du vide.

Mais ce qui frappe, dans le souvenir que Lennon racontera plus tard, c’est la manière dont ils « gèrent » leur deuil. Il décrit un moment presque grotesque : le gourou qui, face à la mort, invite à sourire, à « être heureux », comme un parent qui dirait à son enfant d’arrêter de pleurer. Lennon raconte qu’ils obéissent. Qu’ils sourient. Et dans ce sourire forcé, il y a peut-être le premier craquement : l’instant où l’on se rend compte que personne ne tiendra le volant à votre place.

La mort d’Epstein n’est pas seulement un drame affectif. Elle ouvre un gouffre organisationnel. Et ce gouffre, les Beatles vont tenter de le combler avec la pire chose possible : leur propre naïveté.

Magical Mystery Tour : premier film sans filet, première chute sans cascadeur

Il est tentant de relire Magical Mystery Tour comme un simple accident artistique. Un délire psychédélique, un caprice, une œuvre bancale qui ne mérite pas qu’on y voie un symptôme. Ce serait une erreur.

Magical Mystery Tour est crucial parce qu’il est l’un des premiers grands projets menés sans Epstein. Et quand on observe le résultat, on voit un groupe qui cherche sa boussole. Il y a des idées géniales, des éclairs de poésie pop, des chansons qui traversent le temps. Mais il y a aussi une sensation de flottement, de décisions prises à l’instinct, de montage mental, de « on verra bien ». Epstein, lui, savait faire « on verra bien » en s’assurant que, derrière, quelqu’un savait déjà.

Le film, dans sa réception, devient une blessure. Et pas seulement parce que la critique est dure. Mais parce que pour la première fois, les Beatles font l’expérience d’un échec public massif, sans le tampon protecteur du manager, sans son art de retourner la situation, de transformer l’accroc en légende. L’échec, d’un coup, est nu. Et il attaque l’image de toute-puissance qui tenait le groupe debout.

Surtout, le projet révèle une chose : quand il n’y a plus de médiateur, Paul McCartney remplit le vide. Paul, l’organisateur. Paul, le bosseur. Paul, celui qui déteste l’inertie. Lennon le dira avec amertume : après la mort de Brian, Paul « prend le relais » et « dirige ». Mais diriger quoi, si tout le monde tire dans une direction différente ? Paul pousse, les autres freinent ou regardent ailleurs. Et quand on pousse un groupe déjà fatigué, on finit par ressembler au méchant, même si l’intention est de sauver le navire.

Magical Mystery Tour, c’est peut-être le premier moment où le groupe comprend qu’il n’a plus de capitaine consensuel. Et que sans capitaine, chaque initiative devient un conflit potentiel.

Apple Corps : l’utopie comme fuite en avant

Après Epstein, les Beatles ne cherchent pas seulement un nouveau manager. Ils cherchent une nouvelle philosophie. Un autre récit pour eux-mêmes. Et ce récit, ce sera Apple Corps.

Apple est souvent racontée comme une belle idée devenue un chaos financier. Ce n’est pas faux, mais c’est incomplet. Apple est une réaction émotionnelle au deuil. C’est une manière de dire : on n’a plus besoin des règles anciennes, on va inventer nos propres règles. On va faire du business comme on fait de l’art. On va redistribuer, accueillir, ouvrir les portes. On va prouver qu’on peut être riches sans être cyniques.

Sauf que l’utopie, dans le monde réel, attire les prédateurs comme la lumière attire les insectes. Apple devient un endroit où l’on entre avec un sourire et d’où l’on ressort avec un chèque. Les Beatles, qui savent tout de l’harmonie vocale et presque rien de la comptabilité, découvrent ce que signifie être entourés de gens dont le talent principal est de repérer une faille.

Là encore, la mort d’Epstein agit comme un amplificateur. Epstein n’était pas un saint, ni un magicien de la finance, mais il savait reconnaître les situations dangereuses. Il savait aussi dire non sans que le groupe se déchire, parce que le non venait de l’extérieur du quatuor. Après lui, chaque non vient de l’intérieur. Et un non interne, chez les Beatles, n’est jamais neutre : il signifie « je ne crois pas en toi ».

Apple, c’est le laboratoire de cette nouvelle guerre froide. Des désaccords qui, autrefois, auraient été arbitrés, deviennent des ressentiments. Des projets qui auraient été filtrés deviennent des sources de reproches. Et pendant que le monde regarde encore les Beatles comme une unité, l’unité, elle, commence à se vivre comme une fiction.

1968 : le White Album comme radiographie d’un corps qui se dissocie

Le double album de 1968, ce disque que l’on appelle à la fois The White Album et « l’album blanc », est souvent présenté comme une explosion de créativité. Il l’est. Mais il est aussi, si l’on écoute entre les pistes, une radiographie clinique de la désintégration.

Lennon le formule crûment : si l’on prenait chaque morceau séparément, on pourrait presque en faire des albums solo. Lui et un groupe d’accompagnement. Paul et un groupe d’accompagnement. George dans son coin, avançant à grands pas, stockant des chansons comme on empile des preuves qu’on mérite mieux. Ringo, parfois, en retrait, avec cette sensation de n’être qu’un instrument de service, une paire de bras.

Ce n’est pas une légende romantique : c’est une réalité de studio. Les Beatles enregistrent de plus en plus séparément. Les discussions deviennent des négociations. Les compliments deviennent des transactions. Et au milieu, Yoko Ono apparaît souvent comme le symbole facile de l’intrusion. Mais il faut être prudent : l’intrusion, le vrai poison, c’est l’épuisement affectif. Yoko n’invente pas les fractures ; elle entre dans un groupe déjà fissuré. Elle devient un miroir, parfois un paratonnerre. Et Lennon, amoureux et obsédé, se comporte comme un homme qui a enfin trouvé un partenaire artistique total, ce qu’il n’attend plus vraiment du groupe.

Le White Album est aussi marqué par un événement trop souvent minimisé : le départ temporaire de Ringo. Un départ bref, mais révélateur. Quand le batteur s’en va, ce n’est pas seulement « une crise ». C’est un signal : même le membre le plus stable, le plus pragmatique, celui qu’on imagine le moins en guerre, peut craquer. Et quand il revient, accueilli par des fleurs posées sur sa batterie, on a envie d’y voir une scène touchante. Elle l’est. Elle est aussi le signe d’un groupe qui commence à fonctionner comme un couple en thérapie : on répare des dégâts au lieu de construire.

George Harrison : le troisième homme devient un premier compositeur

Si l’on cherche une dynamique souterraine de la fin, elle se trouve peut-être là : George Harrison grandit. Et le groupe n’est pas prêt.

Pendant des années, Harrison a été « le petit ». Le plus jeune, le discret, celui qui apprend. Sauf qu’à la fin des années 60, il n’apprend plus : il propose. Il arrive avec des chansons qui ne sont pas des « contributions » mais des évidences. Et chaque fois que ces chansons se heurtent au mur Lennon–McCartney, quelque chose se fracture.

On a beau aimer le mythe des Beatles comme démocratie, la réalité, c’est que Lennon et Paul ont longtemps fonctionné comme un duo souverain. Ils décident, ils trient, ils priorisent. Tant que George se contente de peu, l’équilibre tient. Quand George veut plus, le duo se sent menacé. Pas forcément par jalousie consciente, mais par habitude. L’habitude est un tyran discret : il vous fait croire que l’ordre des choses est naturel.

Harrison, lui, vit la situation comme un étranglement. Il n’est pas seulement frustré : il est conscient d’avoir un trésor entre les mains. Et quand un trésor reste dans une poche, il brûle. Cette frustration nourrira son désir d’indépendance, son besoin d’air, son refus d’être un « troisième ».

Dans ce contexte, la mort d’Epstein prend une autre dimension : un manager fort aurait peut-être réorganisé les espaces, négocié des compromis, imaginé des formats. Sans lui, la négociation se fait à quatre, donc à vif. Et à vif, les Beatles sont capables du meilleur comme du pire : de la grâce, et d’une violence passive qui laisse des traces.

Janvier 1969 : Get Back / Let It Be, ou la tentative de revenir en arrière quand on a déjà changé

Le projet Get Back, qui deviendra Let It Be, est une idée presque naïve : revenir aux sources. Jouer ensemble. Comme avant. Sans fioritures. Comme si l’on pouvait effacer les années de studio, les expériences, la fatigue, les blessures.

Sauf qu’on ne « revient » jamais. On rejoue. On mime. On espère. Et dans les studios de Twickenham, froids, vastes, impersonnels, cette tentative de retour à la simplicité ressemble vite à une punition. La caméra enregistre tout, même ce qu’on ne veut pas voir : l’ennui, l’irritation, les silences, les regards qui ne se cherchent plus.

C’est là qu’intervient l’une des scènes les plus célèbres de cette fin : George Harrison quitte le groupe. Il annonce son départ comme on annonce qu’on sort acheter des cigarettes. Et avant de partir, il lâche une phrase à la fois ironique et amère, une manière de réduire dix ans de gloire mondiale à une tournée de pubs : « Je vous verrai au club. »

Cette phrase, elle pique parce qu’elle dit : nous ne sommes plus une institution, nous sommes redevenus un groupe comme les autres. Et si l’on peut redevenir un groupe comme les autres, alors on peut aussi se séparer comme les autres.

Quand Harrison revient, il impose des conditions. On change de lieu. On quitte Twickenham. On revient dans le cocon d’Apple, à Savile Row. L’atmosphère s’améliore, un peu. On invite Billy Preston, et sa présence agit comme un apaisant : quand un étranger est là, les vieux réflexes de politesse reviennent, les tensions se maquillent, la musique respire. Le sommet de cette respiration, ce sera le concert sur le toit. Un moment de joie, de rock, de vent et de sourire vrai. Une dernière scène où l’on pourrait croire que tout va s’arranger.

Mais il y a une tragédie dans le rooftop : il ressemble à une fin heureuse, alors que c’est un adieu.

Abbey Road : l’élégance du dernier geste, et le mensonge nécessaire

Après le chaos de Get Back, il y a Abbey Road. Ce disque a quelque chose d’un dernier costume bien taillé. On range la chambre avant de quitter l’appartement. On fait semblant d’être adultes. On redevient professionnels. On remet George Martin dans la boucle, on polit les arrangements, on fabrique un objet cohérent, souvent sublime. Et dans cette cohérence, il y a un mensonge implicite : celui de l’unité retrouvée.

Abbey Road est un album de fin du monde qui se présente comme un album de maîtrise. Il est traversé par des thèmes d’argent, de dettes, de négociations, de lassitude. Même la beauté y a un goût d’au revoir. Le medley final, cette suite de fragments qui s’emboîtent, ressemble à un montage de souvenirs, comme si l’on récapitulait une vie entière en quelques minutes.

Pourtant, au moment où le disque se fabrique, la séparation est déjà dans l’air. Lennon, de plus en plus engagé dans une autre trajectoire, veut sortir. Il veut son indépendance, sa révolution intime, son art avec Yoko, ses slogans, ses performances, son radicalisme. Et surtout, il ne veut plus « faire semblant ». La lassitude chez Lennon n’est pas tiède : elle est tranchante. Quand il décide que c’est fini, il veut que ce soit fini.

Le plus cruel, c’est que ce dernier album fonctionne. Artistiquement. Publiquement. Comme si le groupe prouvait une dernière fois qu’il peut être au sommet, même au bord de l’implosion. Mais cette réussite ne recolle pas ce qui s’est décollé. Elle ne fait que rendre l’adieu plus élégant.

Allen Klein contre les Eastman : quand l’argent devient une guerre de loyauté

On dit souvent que les Beatles se sont séparés pour des raisons artistiques. C’est vrai. On dit aussi qu’ils se sont séparés pour des raisons financières. C’est vrai aussi. Mais la nuance importante, c’est que chez eux, l’argent ne se présente jamais comme « juste de l’argent ». Il arrive déguisé en confiance.

Après Epstein, il faut un nouveau cerveau business. On est à la fin des années 60, Apple saigne, les structures sont floues, les contrats s’accumulent. Allen Klein apparaît comme l’homme fort, le sauveur potentiel, le type qui promet de récupérer l’argent perdu. Lennon l’admire, Harrison et Ringo le suivent. Paul, lui, s’en méfie. Paul veut les Eastman, sa belle-famille, des avocats, une solution « propre ». Les autres y voient du népotisme, une prise de contrôle de Paul par procuration.

Et voilà comment un débat de gestion devient un test d’amour : si tu choisis mon camp, c’est que tu crois en moi ; si tu choisis l’autre, c’est que tu me trahis. On n’est plus dans une réunion d’entreprise. On est dans un divorce.

Dans ce climat, chaque décision est surinterprétée. Chaque signature est un coup porté à l’identité du groupe. Les Beatles ont toujours été une entité affective avant d’être une entité juridique. Mais à la fin, c’est le juridique qui dévore l’affectif. Parce qu’un procès, contrairement à une chanson, ne permet pas les ambiguïtés : il oblige à choisir un camp.

« Nous tournions en rond » : ce que Lennon accuse, et ce qu’il avoue malgré lui

Revenons à la phrase. « Après la mort de Brian, nous nous sommes effondrés. » Lennon ne dit pas seulement « nous avons été tristes ». Il dit : le groupe a perdu sa colonne vertébrale. Et il ajoute une pique qui est aussi un aveu : Paul « a pris le relais ». Dans la bouche de Lennon, c’est un reproche. Mais c’est aussi la reconnaissance implicite que quelqu’un a essayé de tenir la baraque.

Il faut entendre la phrase dans toute sa complexité. Lennon parle depuis l’après. Depuis le moment où il a déjà choisi sa route. Depuis une période où il règle ses comptes, où il réécrit parfois le passé avec la brutalité d’un homme qui veut se convaincre que la rupture était inévitable.

Mais en même temps, il décrit quelque chose de très concret : le fait qu’après Epstein, les Beatles n’ont jamais vraiment remplacé la fonction managériale au sens psychologique. Ils ont remplacé des tâches. Ils ont trouvé des conseillers. Ils ont engagé des gens. Ils n’ont pas retrouvé ce rôle d’arbitre affectif qui empêchait le groupe de se transformer en champ de bataille permanent.

Quand Lennon dit « nous tournions en rond », il ne parle pas seulement des réunions. Il parle de l’incapacité à se projeter. Epstein savait toujours ce qui venait ensuite. Après lui, les Beatles deviennent une bande de génies sans plan commun. Or un génie sans plan, c’est une lumière qui brûle tout autour d’elle.

Le drame, c’est que Lennon a raison… et tort. Oui, Epstein est un pivot. Mais l’effondrement n’est pas une fatalité mécanique. Il est aussi le résultat de la manière dont chacun réagit à ce pivot manquant. Paul réagit en contrôlant. John réagit en fuyant. George réagit en s’émancipant. Ringo réagit en se protégeant. Quatre stratégies, aucune réconciliation.

1970–1975 : quand la séparation devient officielle, et quand le mythe commence à se figer

La fin « officielle » est elle-même un processus. Il y a la fin émotionnelle, la fin artistique, la fin contractuelle. Il y a le moment où Lennon dit aux autres qu’il veut partir, le moment où Paul annonce publiquement que c’est terminé, le moment où les avocats entrent en scène comme des fossoyeurs en costume.

Ce qui est fascinant, c’est que plus la séparation avance, plus le mythe se construit. Les Beatles cessent d’être un groupe et deviennent un territoire de mémoire, un champ de bataille symbolique où chacun veut défendre sa version. Lennon signe des papiers, plus tard, comme on ferme une porte qu’on a déjà quittée depuis longtemps. Le geste a quelque chose de banal et de surréaliste : officialiser la dissolution d’un des plus grands groupes de l’histoire dans un décor de parc d’attractions. La réalité, même au bout du drame, garde un sens de l’ironie.

Et quand Lennon, à distance, désigne la mort d’Epstein comme l’instant clé, il fait plus que raconter une anecdote : il impose une lecture. Il dit au monde : ne cherchez pas un méchant facile. Cherchez un vide. Parce que le vide, c’est l’ennemi le plus efficace. Il ne se débat pas. Il ne se justifie pas. Il aspire.

Alors, quel est « le » moment ?

Si l’on veut être honnête, il n’y a pas un moment unique. Il y a un enchaînement. Mais il y a bel et bien un point de bascule : la disparition de Brian Epstein. Non pas parce qu’elle tue instantanément le groupe, mais parce qu’elle rend possible toutes les ruptures futures.

Avant Epstein mort, les tensions existent déjà, bien sûr. Mais elles sont contenues, amorties, gérées. Après lui, elles se mettent à circuler librement. Elles infectent les décisions artistiques, les projets, les amitiés, les amours, l’entreprise. Elles transforment chaque désaccord en procès d’intention.

En ce sens, Lennon a raison : « nous nous sommes effondrés ». Pas comme on s’écroule d’un coup, mais comme une structure dont on retire la poutre centrale. Elle reste debout un moment. Elle peut même, par miracle, produire encore de la beauté. Mais elle n’est plus stable. Elle est condamnée à se fissurer sous son propre poids.

Le plus poignant, c’est que cette fin n’enlève rien à la grandeur. Elle la rend presque plus humaine. Les Beatles ne se sont pas séparés parce qu’ils étaient médiocres, ou parce qu’ils manquaient d’amour, ou parce qu’un personnage extérieur aurait tout gâché. Ils se sont séparés parce qu’ils avaient vécu trop intensément, trop vite, et que l’architecture qui les tenait ensemble a disparu au moment où ils devenaient quatre mondes.

Quand Lennon parle d’effondrement, il parle d’un groupe qui, sans s’en rendre compte, n’avait plus de centre. Et un groupe sans centre, même s’il s’appelle The Beatles, finit toujours par se disperser.

 

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