Interview de John Lennon à Play Boy

5 décembre 1980. Seulement 3 jours avant son assassinat, John Lennon et Yoko Ono se confiait devant les micros d’un journaliste de Play Boy. Yellow-sub.net profite de cette mise à jour pour vous livrer la traduction intégrale de cette interview « référence ». Lire l’interview >>> Le nouveau Plastic Ono Band, les Beatles, Le rock liberation Front, Bob Dylan, Imagine autant de sujets abordés par John Lennon et Yoko dans cette interview réalisée à New York par Jean-François Vallée pour Pop2. Nous en reproduisons ici les principaux passages.  

« Bienvenue dans le saint des saints! » me lance John Lennon, le geste emphatique et l’humeur pétillante, en m’accueillant dans le superbe bureau de Yoko Ono au Dakota, sous un fond de nuages peints. On est vendredi soir, 5 décembre, et Yoko m’a raconté la genèse de leur nouvel album en collaboration, Double Fantasy: au printemps dernier, John et Sean ont pris des vacances aux Bermudes. Yoko était restée ici pour « régler les affaires ». Ils s’appelaient tous les jours et se chantaient les chansons composées entre deux coups de téléphone.

Yoko se lève pour aller chercher du café, John s’assoit sur un canapé et m’interrompt : « J’étais dans une boîte de nuit un soir aux Bermudes. En haut, ils passaient du disco et en bas, j’ai brusquement entendu Rock Lobster des B-52 pour la première fois. Tu connais? C’est tout à fait la musique de Yoko et je me suis dit: « C’est le moment de ressortir la guitare et de réveiller la miss! » En l’espace de trois semaines, on a écrit environ vingt-cinq titres, et on en a enregistré assez pour faire un autre disque. »

« Je passe sans arrêt la face 2 de Double Fantasy »·, dis-je, prêt à ajuster la première de mes redoutables questions. John me regarde avec un sourire à arrêter le temps et l’interview, et me demande: « Comment vas-tu! Ces dernières semaines, c’était le temps des retrouvailles. On a vu Ethan Russell qui va tourner quelques-unes des dernières chansons en vidéo, et Annie Leibovitz est venue. C’était elle qui avait pris ma première photo pour Rolling Stone. Ça fait un drôle d’effet de revoir tous les gens qu’on connaissait et de tout recommencer. Quand est-ce qu’on s’est vu, la première fois? – La première fois que je t’ai rencontré, avec Yoko, c’était le 17 septembre 1968 ». Je me souviens très bien de notre première rencontre. J’avais eu la chance de me trouver au bon endroit, au bon moment. John avait décidé d’être plus « public » et de démystifier son image Beatles. Avec Yoko dont il avait fait la connaissance en novembre 1966, il préparait les bed-ins pour la paix en attendant la sortie de Two Virgins, leur première collaboration expérimentale sur disque. La pochette de l’album – la photo du couple nu, de face, qui fit scandale – devait illustrer la couverture de Rolling Stone à l’occasion de son premier anniversaire. John venait de découvrir le magazine publié à San Francisco et à l’époque totalement dépourvu de moyens et il avait accepté d’accorder à Rolling Stone sa première interview depuis sa « sortie ». En ma qualité de « correspondant permanent en Europe », on me demanda de rendre visite à John et Yoko et d’emmener un photographe (Ethan Russell, qui devait plus tard prendre les photos du livret de Let It Be publié avec le disque). Nerveux et enthousiastes, nous avions donc rencontré John et Yoko dans l’appartement en sous-sol qu’ils occupaient temporairement à Londres.

Les premières impressions sont généralement les bonnes, et John était élégant, bienveillant, charmant, exubérant, direct, malicieux et enjoué; je me souviens avoir remarqué qu’il notait sans cesse des détails à ne pas oublier, avec la plus grande application, comme un enfant en train de peindre un soleil. Il avait une séance d’enregistrement pour le Double Blanc

dans une demi-heure, nous décidâmes donc de nous revoir le lendemain pour faire l’interview après quoi John et Yoko nous invitèrent à assister à la séance d’enregistrement de « Back in the U.S.S.R. » aux Studios d’Abbey Road. Seule une représentation de Shakespeare au Globe Theatre aurait pu me rendre aussi heureux.

Chaque rencontre avec John apportait une perspective nouvelle. Une fois, je suis tombé par hasard sur John et Yoko en 1971. J’étais allé voir « Ce plaisir qu’on dit charnel » avec un ami et les Lennon étaient dans le hall, accompagnés de Jerry Rubin et un de ses amis. Ils nous avaient invités à aller manger des blintzes avec eux chez Ratner’s dans l’East Village. Un baba cool aux cheveux longs s’était approché de notre table et sans dire un mot, avait tendu à John une carte sur laquelle était inscrite une pensée de l’impénétrable Meher Baba. Rubin avait dessiné une croix gammée au dos de la carte et s’était levé pour la rendre à l’inconnu. A son retour, John l’avait gentiment sermonné en lui faisant remarquer que ce n’était pas ainsi qu’il modifierait la conscience des gens. S’il pouvait à l’occasion se montrer acerbe et sceptique, John Lennon demeurait toujours accessible à la compassion.

Près de dix années se sont écoulées. Je suis de nouveau en train de parler à John et il est aussi enjoué et aussi à l’aise que lors de notre première rencontre. « Je crois que je devrais décrire aux lecteurs la façon dont tu es habillé, John », lui dis-je. Il me répond : « Attends, je vais t’aider », et poursuit en déformant sa voix: « Il porte des lunettes, des lunettes tout à fait normales avec une monture en plastique bleu. Rien de comparable avec les célèbres lunettes Lennon à monture fil d’acier, qu’il ne met plus depuis 1973. Il porte un pantalon de velours côtelé et les bottes de cow-boy noires qu’il s’était fait faire chez Nudie’s en 1973, un sweater Calvin Klein et un T-shirt Mick Jagger déchiré qui date de la tournée des Stones en 1970, ou quelque chose comme ça. Autour du cou, il a un petit collier de diamants en trois parties qu’il avait offert à Yoko pour se faire pardonner après une dispute il y a plusieurs années et qu’elle lui a redonné par la suite à la manière d’un rituel. Cela ira? »

« Je sais que tu dois rendre ton papier lundi, ajoute-t-il, mais on doit aller maintenant au Record Plant pour remixer quelques chansons de Yoko pour un éventuel album disco. Tu n’as qu’à nous accompagner et on discutera au studio. »

En montant dans la voiture qui nous attend, je lui demande: « Tu ne mets aucune de tes chansons sur ce disque? »

– Non, ce n’est pas le genre de musique que je fais », dit-il en éclatant de rire. La voiture démarre. « Je me suis laissé dire qu’en Angleterre il y a des gens qui apprécient les chansons de Yoko sur le dernier album et qui demandent pourquoi je passe encore mon temps à faire des trucs « style Beatles » complètement dépassés au lieu de m’intéresser au punk et à ce qui se passe – « À l’époque, tu étais génial et Walrus, c’était vraiment quelque chose mais aujourd’hui, John, c’est plus ça ! » Je suis vraiment content que ça marche pour Yoko; elle le mérite bien, et ça n’est pas trop tôt. J’aimerais bien qu’elle ait la face A d’un hit et moi la face B. N’importe quand.

– «  »En réfléchissant bien, je ne trouve aucune star du rock and roll qui ait fait un disque avec sa femme ou quelqu’un d’autre et lui ait donné cinquante pour cent de la surface.

– C’est la première fois qu’on le fait », me répond John.

« C’est un dialogue et d’une certaine manière, une renaissance en tant que John et Yoko, pas en tant que John ex-Beatle et Yoko et le Plastic Ono Band. II n’y avait que nous deux et on s’était dit que si le disque ne se vendait pas, ça signifierait que le public ne voulait plus entendre parler de John et Yoko – qu’il ne voulait plus de John, ou plus de John avec  Yoko, ou qu’il voulait Yoko toute seule. Mais on a décidé que c’était nous deux ou rien. Au cours de ma carrière, il n’y a que deux personnes avec lesquelles j’ai choisi de travailler – je ne parle pas de mes collaborations occasionnelles avec, disons, David Bowie ou Elton John : Paul McCartney et Yoko Ono. J’ai fait entrer Paul dans le premier groupe, les Quarrymen, puis il a fait entrer George et George a fait entrer Ringo. Et la seconde personne qui m’a intéressé en tant qu’artiste et avec laquelle j’étais capable de travailler, c’est Yoko Ono.

Nous sommes arrivés au studio, et les techniciens commencent à passer des bandes: Kiss Kiss Kiss, Every Man Has a Women Who Loves Him (deux morceaux de Double Fantasy) et un nouveau titre disco assez percutant (qui ne figure pas sur l’album) intitulé Walking on Thin Ice avec une redoutable intro à la guitare de John, inspirée d’un morceau de Sanford Clark sorti en 1956, The Fool.

« Comment s’est passé mon retour à  l’enregistrement? me dit John. J’ai travaillé sans la moindre prétention. Je n’avais pas l’intention de prouver quoi que ce soit, je l’ai fait pour le plaisir.

– On dit que tu as une guitare au mur, derrière ton lit, depuis cinq ou six ans et que tu ne t’en es servi que pour Double Fantasy. C’est vrai?

– C’est une superbe guitare électrique que j’ai achetée à l’époque où j’ai retrouvé Yoko, quand on a eu le bébé, explique John. Ce n’est pas une guitare normale, elle n’a pas de caisse. Il y a juste un manche et cette espèce de tube qui ressemble à un toboggan. On peut régler la longueur pour l’équilibrer suivant qu’on est assis ou debout. J’en ai joué un petit peu avant de l’accrocher au mur, mais je la regardais de temps en temps en me disant qu’elle n’avait jamais servi professionnellement, qu’elle n’avait presque pas joué. Je n’avais pas envie de la cacher comme on cache un instrument trop pénible à regarder. Mais je la regardais en pensant, « Est-ce qu’un jour je finirai par la décrocher? »

« Au mur, à côté, j’avais mis le numéro 9 et une dague que Yoko m’avait offerte, une dague fabriquée à partir d’un couteau à pain de la guerre de Sécession, pour couper symboliquement les mauvaises vibrations, pour détacher le passé. C’était comme un tableau qui est toujours là mais qu’on ne voit jamais. J’ai fini par me dire : « Il faut absolument que je voie ce que cette guitare a dans le ventre », je l’ai prise et je m’en suis servi sur Double Fantasy.

« Pendant l’enregistrement de Starting Over, je faisais ce que j’appelais de l’Elvis Orbison  » : I want you, I need only the lonely. Je suis un rocker qui vient de renaître. Je me sens complètement ragaillardi et je retrouve mes racines. Comme Dylan avec Nashville Styline si ce n’est que je n’ai pas de Nashville puisque comme tu le sais, je suis de Liverpool. Je suis donc revenu aux disques que je connaissais – Elvis, Roy Orbison, Gene Vincent, Jerry Lee Lewis. Je m’égare de temps à autre avec des Walrus ou des Revolution mais mon côté avant-garde, aujourd’hui, c’est Yoko…

« Le premier spectacle qu’on a fait ensemble, c’était à l’université de Cambridge en 68 ou 69; on l’avait engagée pour un concert avec des musiciens de jazz. C’était la première fois que je faisais une apparition hors Beatles. J’accompagnais à la guitare, tranquillement, et les gens qui m’ont reconnu se sont mis à hurler : « Qu’est-ce qu’il fout là, celui-là! » C’est toujours la même chose: surtout, pas d’excentricités. Quand Yoko a voulu faire du rock, tout le monde a dit : « Qu’est-ce qu’elle fout là, celle-là? » Et quand je me suis joint à elle en essayant d’être l’instrument, sans me mettre en avant – d’être simplement son orchestre comme Ike Turner vis-à-vis de Tina, mais une Tina avant-gardiste – il s’est même trouvé des gars du jazz pour râler.

« Tout le monde a de toi une image à laquelle tu es censé correspondre. Il faudrait toujours faire ce qu’on attend de toi, qu’il s’agisse des parents, de la société ou de soi-disant critiques paumés dans leur petite pièce avec leur machine à écrire, leurs cigarettes et leur bière, qui font des rêves et des cauchemars comme tout le monde mais qui font semblant de vivre dans un autre monde. D’accord, d’accord, mais il y a des gens qui ont envie de sortir de leur sac.

– Je me rappelle, lui dis-je, qu’il y a quelques années, Yoko et toi étiez venus à une conférence de presse enfermés dans des sacs, à Vienne.

– Oui. On a chanté un chant populaire japonais sans sortir du sac. « C’est vraiment fous, John – Ouais, c’est moi. – Mais comment on sait c’est fous ! – Parce que c’est moi qui vous le dis. – Pourquoi vous sortez pas du sac? – Parce que je n’ai pas envie de sortir du sac. – Fous fous rendez compte que fous êtes au palais des Hasbourg? – Je croyais que c’était un hôtel. – Aujourd’hui, c’est un hôtel. » Je me souviens que dans cet hôtel viennois, ils avaient un gâteau au chocolat fantastique. Quoi qu’il en soit, pourquoi rester enfermé dans son sac. Il faut en sortir pour survivre. »

J’ajoute : « Dans Beautiful Boys, Yoko chante je t’en prie, n’aie pas peur de pleurer. N’aie pas peur de voler… N’aie pas peur d’avoir peur.

– Oui, c’est superbe. Il m’arrive souvent d’avoir peur, et je n’ai pas peur d’avoir peur bien que ça soit toujours épouvantable. Ce qui est plus pénible, c’est d’essayer de ne pas être soi-même. Les gens passent un temps fou à essayer d’être quelqu’un d’autre et je crois que ça entraîne des maladies terribles. On finit peut-être par avoir un cancer, ou autre chose. As-tu remarqué le nombre de durs qui meurent du cancer ! Wayne, McQueen… Je ne sais pas, je ne suis pas un expert, mais je crois que ça tient en partie au fait de vivre constamment ou d’être prisonnier à l’intérieur d’une image, d’une illusion, au fait de supprimer une partie de soi-même, par exemple un côté féminin ou un côté vulnérable.

« J’en ai parfaitement conscience car je viens de l’école du faux-semblant macho. Je n’ai jamais vraiment été un gosse des rues, ni un dur. Je m’habillais comme un blouson noir, je m’identifiais à Marlon Brando et à Elvis Presley mais je n’étais pas dans les bagarres de rue et je ne faisais pas partie d’une bande. J’étais juste un jeune de la banlieue qui imitait les rockers, mais avoir l’air d’un dur, c’était important. Pendant une bonne partie de ma jeunesse, je roulais des épaules et je me baladais sans lunettes parce que les lunettes, c’était pour les filles. J’étais terrorisé, mais pour mon âge, j’avais vraiment l’air d’une teigne. ll m’arrivait d’avoir des ennuis rien qu’à cause de ma façon de regarder; je voulais tout le temps jouer les James Dean. Il m’a fallu beaucoup d’efforts pour changer mais parfois, quand je ne me sens pas en sécurité, ça me revient. Je fais mon numéro de gosse des rues, et je suis obligé de me forcer à me rappeler qu’en fait, je n’en étais pas un au sens propre du terme.

– Carl Jung, lui dis-je, dit que chez toute personne, il y a un côté cérébral, un côté sensible, un côté intuitif et un côté sensuel. La plupart des gens développent très peu leurs côtés faibles, ils se concentrent sur les autres. Mais on dirait que ce n’est pas ton cas.

– Le féminisme, c’est ça, me répond John. C’est ce que Yoko m’a appris. Sans elle, je n’aurais pas pu le faire, seule une femme pouvait me l’apprendre. Yoko m’a toujours dit : « C’est très bien comme ça. » En regardant des vieilles photos de moi, je vois que je voulais être à la fois Marlon Brando et un poète sensible – mon côté Oscar Wilde, mon côté velours, mon côté féminin. J’hésitais toujours entre les deux et la plupart du temps, c’était le côté macho qui l’emportait. Si on montrait l’autre côté, on était cuit.

– Sur Double Fantasy, dis-je, ta chanson Woman ressemble un peu à un poème de troubadour écrit pour une châtelaine.

– J’ai écrit Woman parce qu’un après-midi, aux Bermudes, j’ai réalisé brusquement tout ce que les femmes faisaient pour nous. Je ne parle pas seulement de Yoko même si ce que je pensais à ce moment-là était très personnel. Toute vérité est universelle. Si on avait fait l’album à la troisième personne en l’appelant Fred et Ada ou Tommy, en s’habillant en clowns, en mettant du rouge à lèvres et en créant des personnages différents de nous dans le style Ziggy Stardust par exemple, est-ce que cela passerait mieux ! Ce n’est pas comme ça que nous voyons l’art; notre art, c’est notre vie… Quoi qu’il en soit, j’étais aux Bermudes, il faisait beau et j’ai pris conscience d’un certain nombre de choses qui jusqu’alors me paraissaient aller de soi. Les femmes sont vraiment l’autre moitié du ciel, comme je le murmure au début du morceau. Ça m’a fait l’effet d’un raz de marée, et c’est sorti comme ça. La chanson me rappelle un morceau des Beatles, mais je n’ai pas cherché à lui donner la même sonorité. Je l’ai faite comme j’avais fais Girl il y a longtemps. C’est la version adulte de Girl, en quelque sorte.

– « Les gens sont toujours en train de te juger ou de critiquer ce que tu essaies de dire sur un malheureux album ou une malheureuse chanson mais pour moi, ça correspond à toute une vie. Des dessins que je peinturlurais quand j’étais petit en passant par mes poèmes jusqu’à ce que je meure, tout fait partie d’une seule grande réalisation. Et je ne vais pas annoncer officiellement que ce disque appartient à une oeuvre plus importante ; si ça n’est pas évident, n’en parlons plus. Mais j’ai glissé une petite indication au début du disque – les cloches, sur Starting Over. L’album commence, je le signale à tout hasard, sur un son de clochette, une clochette qui appartient à Yoko. Et au début de Mother sur le disque du Plastic Ono, il y avait un glas très lent. Il a donc fallu beaucoup de temps pour passer de ce glas très lent à cette petite clochette. Le lien est là. Mon travail forme un tout.

Tout au long de ton oeuvre, John, on sent une immense volonté d’inciter les gens à être eux-mêmes, à s’unir, à s’efforcer de changer les choses. Je pense surtout à des chansons comme Give Peace A Chance, Power To The People et Happy Xmas (War Is Over).

– Ça n’a pas changé, me répond John. Si tu Jettes un coup d’œil à l’intérieur du logo du dernier album qui a déjà été repris par des gosses dans le monde entier, du Brésil à la Pologne en passant par l’Australie, partout où le disque est distribué, tu lis: UN SEUL MONDE, UN SEUL PEUPLE. Tu vois, on continue.

« Je suis toujours ému de recevoir des lettres du Brésil, de Pologne ou d’Autriche, des pays qui ne sont pas toujours présents dans mon esprit – de savoir qu’il y a là-bas quelqu’un qui m’écoute. Un gamin dans le Yorkshire m’a écrit une lettre très touchante où il dit qu’il est à la fois oriental et anglais et qu’il s’identifie à John et Yoko. Il y a beaucoup de jeunes comme ça qui s’identifient à nous. Ils n’ont pas besoin de l’histoire du rock and roll. Pour eux, nous sommes un couple, un couple inter racial qui défend l’amour, la paix, le féminisme et tout ce qu’il y a de positif dans le monde.

« Tu sais, donner une chance à la paix au lieu de tuer des gens pour la paix… on a juste besoin d’amour… c’est dur, mais j’y crois. Nous ne sommes pas les premiers à dire: « Imagine qu’il n’y ait pas de pays » ou « Donnez une chance à la paix », mais c’est une sorte de torche, comme une torche olympique, qui passe d’une main à l’autre, d’un pays à l’autre, d’une génération à l’autre. C’est notre travail. Il faut Imaginer un concept avant de pouvoir l’appliquer.

« Je n’ai jamais prétendu être une divinité ou un exemple de pureté spirituelle. Je n’ai jamais prétendu détenir la réponse à la vie. Je me contente de faire des chansons et de répondre à des questions aussi honnêtement que possible, ni plus ni moins. Je ne peux pas vivre en fonction de ce que les gens attendent de moi parce que c’est totalement illusoire. Et les gens qui demandent plus que je ne suis, ou plus que ne sont Bob Dylan, ou Mick Jagger…

« Prends Mick, par exemple. Mick sort régulièrement des bonnes choses depuis vingt ans, et est-ce qu’on le laisse souffler! Tu entends le public dire: « Regardez, il est Numéro Un, il a trente-six ans et il vient de faire une chanson superbe, Emotional Rescue! » Moi, j’ai adoré, et beaucoup d’autres gens aussi. Ça monte, ça retombe, ça monte, ça retombe. Je ne voudrais pas être à la place de Bruce Springsteen le jour où son public décrétera qu’il n’est plus Dieu. Je ne l’ai pas vu – mais j’ai entendu tellement de compliments à son sujet. En ce moment, ses fans sont contents. Il leur parle de cuites, de bagnoles, draguer les filles et tout ça… c’est de leur niveau et ça leur plaît. Mais quand il va devoir affronter son propre succès, quand il va prendre de l’âge, qu’il va falloir produire, produire, produire et qu’on ne le lâchera pas, j’espère qu’il s’en tirera. Il n’a qu’à regarder Mick et moi… Je ne peux plus être un loubard à Hambourg ou à Liverpool. Aujourd’hui, je suis plus vieux, je vois le monde à travers des yeux différents. Je crois à l’amour, à la paix et à la compréhension, comme dit Elvis Costello, et qu’est-ce que ça a de si drôle, l’amour, la paix et la compréhension?

– Un autre aspect de ton oeuvre, c’est la façon dont tu t’interroges continuellement sur la réalité et l’illusion comme dans Look At Me, le superbe Watching The Wheels – au passage, j’aimerais bien savoir de quelles roues il s’agit – et bien sûr, Strawberry Fields Forever dans lequel tu chantes: Rien n’est réel.

Les roues ? fait John. L’univers entier est une roue, un manège qui n’arrête pas de tourner. Bien sûr, je parle surtout de moi mais tu sais, en m’observant j’observe aussi les autres. Et je m’observe également à travers mon fils. Pour en venir au reste, je pense qu’en définitive, rien dans le monde n’est réel. Comme le disent les hindous et les bouddhistes, c’est une illusion, c’est-à-dire que toute matière est fait d’électrons en suspension, d’accord. C’est le Rashomon. Tout le monde le voit, mais on vit dans un monde qui est notre illusion commune. Et le plus difficile, c’est de s’affronter soi-même. Il est plus facile de crier « Revolution » ou « Power to the People » que de se regarder et d’essayer de déterminer ce qui est réel à l’intérieur de nous et ce qui ne l’est pas – on s’enfonce la tête dans le sable. C’est ça, le plus dur.

Avant, je me disais que le monde m’agressait et que le monde me devait quelque chose – que les conservateurs, les socialistes, les fascistes, les communistes, les chrétiens ou les juifs m’agressaient. C’est ce qu’on se dit quand on est un petit rocker. Aujourd’hui, j’ai quarante ans et ce n’est plus ce que je pense, parce que je me suis rendu compte que ça ne collait absolument pas! La vie suit son cours et on perd son temps à brailler après maman, papa ou la société, mais il faut passer par là. La plupart des gens acceptent tout et ne se posent pas de questions, tu es d’accord avec moi? Mais il y en a qui s’interroge et en ce qui me concerne, je dis bien: en ce qui me concerne, j’ai découvert que j’étais responsable, aussi bien qu’eux, de ce qui se passait. Je fais partie d’eux. Il n’y a pas de séparation, nous ne faisons qu’un et partant de là, j’examine le problème dans son ensemble et je me dis : « Ah, je vais devoir me remettre en question. Qu’est-ce qui est réel! Qu’est-ce qui est illusion! » Et chaque jour, je dois me remettre en question. Tout est là.

« Le dernier disque que j’aie fait avant Double Fantasy, c’était Rock ‘n’ Roll avec, sur la pochette, une photo de moi en blouson de cuir à Hambourg. J’ai terminé l’album avec l’enregistrement d’un morceau que Phil Spector m’avait fait chanter qui s’appelait Just Because et que je ne connaissais pas du tout – les autres, je les connaissais depuis toujours et j’aurais pu les chanter à l’envers. J’avais du mal à m’y faire. À la fin de ce disque – je faisais le mixage à deux pas d’ici – j’ai commencé à m’amuser et j’ai dit: « Et nous vous disons donc adieu en direct du Record Plant », et au même moment, au fond de moi-même, je me suis demandé: « Es-tu vraiment en train de dire adieu! » Jusque-là, je n’y avais pas songé. J’étais encore séparé de Yoko et le bébé n’était pas encore né, mais une voix à l’intérieur de moi-même disait : « Est-ce que tu es en train de faire tes adieux à la profession? »

« Ça s’est passé comme ça, en un éclair, comme une prémonition. Je n’y ai repensé que plusieurs années après quand je me suis aperçu que j’avais complètement cessé d’enregistrer. Je suis tombé sur l’illustration de la pochette, la photo originale où on me voyait à Hambourg, en blouson de cuir, vers 1962, et je me suis dit : – Alors, c’est ça? Je finis comme j’ai commencé, sur Be-Bop-A-Lula – Le jour où j’ai fait la connaissance de Paul, je chantais ce morceau sur scène pour la première fois. Dans tous les livres sur les Beatles, il y a une photo où on me voit en chemise à carreaux avec une petite guitare acoustique et je suis en train de chanter Be-Bop-A-Lula comme sur l’album et là, il y a cette photo à Hambourg et je suis en train de faire mes adieux depuis le Record Plant.

« Quelquefois, on se pose vraiment des questions. Je sais qu’on se fabrique sa réalité et qu’on a toujours un choix, mais comment savoir si une partie de tout cela n’est pas prédéterminée? Est-ce que chaque fois qu’on rencontre une bifurcation, les deux routes sont prédéterminées. On a le choix parfois entre des centaines d’options, et cela peut être très bizarre… Si on terminait l’interview là-dessus? »

Jack Douglas, le co-producteur de Double Fantasy, vient d’arriver pour superviser le mixage des chansons de Yoko. Il est 2 h 30 du matin mais je continue à parler avec John jusqu’à 4 heures pendant que Yoko se repose sur une banquette. John m’annonce ses projets de tournée avec elle et le groupe qui l’accompagne sur Double Fantasy. Il a envie de faire d’autres disques, il est heureux de vivre à New York où, à la différence de l’Angleterre ou du Japon, il peut élever son fils sans préjugés raciaux. Il évoque le premier morceau de rock and roll qu’il ait écrit (un pastiche de Come Go with Me des Dell Vikings, qu’il avait transformé en: Come come come come come and go with me to the penitentiary), les enseignements de tous les voyages qu’il a faits à travers le monde au cours des cinq dernières années.

Au moment où il me raccompagne jusqu’à l’ascenseur, je lui dis que Yoko et lui ont l’air si bien qu’ils font plaisir à voir. « Je l’aime, me répond-il, et nous sommes ensemble. Au revoir, à la prochaine fois. »

« Après que tout fut dit et fait/Nous deux ne faisons plus qu’un », chante John Lennon dans Dear Yoko, une chanson inspirée de Buddy Holly qui lui-même connaissait bien les sentiers de l’amour. « Perdus, confus, les gens posent des questions/Et je leur dis qu’il n’y a pas de problème, il n’y a que des solutions », chante John dans Watching The Wheels où il est question de descendre du manège et de le laisser tourner.

Au tarot, le fou est la seule carte dépourvue de numéro, celle qui représente le mouvement, le changement, venus de l’extérieur. Et comme on l’a souvent écrit, le fou et le clown jouent le rôle de boucs émissaires dans le sacrifice rituel des humains. John et Yoko n’ont jamais cessé d’être des fous sacrés. Dans une récente interview de Playboy, en réponse à une question évoquant les propos d’autres personnages éminents publiés dans le même magazine, Yoko déclarait: « Des hommes comme Carter ne représentent que leur pays. John et moi, nous représentons le monde. » Je suis sûr que cette phrase a fait bondir plus d’un lecteur.

Mais trois soirs après notre conversation, la mort de John Lennon vient de prouver que Yoko ne se trompait pas. Come Together over me chantait John. (Rassemblez-vous autour de moi.) C’est ce qu’ont fait des milliers d’hommes et de femmes dans le monde entier.

1980

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